CHAPITRE XXV
Mais taudis que Paris jouissail cI^ud calme piofoiKT, keureux fruit de sa force et desti sagesse , le château de Saint Cloud é:ait livré à d^étranges émotions; on aviiit caché à Cbarks X et à sa fumille le \éritHble étal des choses, on les berçait même de la ccriilude du succès : le daaphin, néanmoins, plusinstruit que son père, sans toutefois apprécier l'étendue du mal, ne témoigna aucun désir de faire preuve de vaillance ; il demeurait oisif ai> milieu de ses courtisans, se promenant sur la terrasse et examinant de temps h autre Paris et ses environs au moyeu d'un télescope. Il était livré h cette occupation h une heure précise , lorsque ceux qui Tenvironnaient le virent pâlir et roagir coup sur coup ; il se recula do télescope.
« — Au diable, dit-il, cette canaille^ elle a pris les Tuileries, le chiffon tricolore flotte dessus. »
Si le diuphin avait eu les yeux de la réflexion , il aurait reconnu combien lacause était exposée, à la seule inspection dek contenance de ses flatteurs: ils se montrèrent consternés à la nouvelle qu*it leur dpnuait , et tel qui devant lui une minute auparavant n'eût pas osé iairc un geste sans son ordre, s\'ipprocha familièrement do télescope et se mit h regarder sans façon. Le dauphin yetourna rapidement versson père, qui laissa échapper iftBe vive exclamation de terreur 3 la duchesse de Borry
( a38 ) accourut tout éplorée et poussant des crîs étouffés ; chacun d*eux voulut voir par ses propres yeux cette bannière redoutée , et pour eux d'un si funeste augure.
£lle se déployait sur leur palais et leur disait par sa présence seule qu'ils n'y rentreraient plus. Bientôt les ministres arrivèrent à la file, Mangin avec eux, et qu'on ne daigna pas regarder; Polignac, pâle, défait, se mourant de penr , tressaillant h chaque bruit qa*il entendait 9 dans la pensée que les Parisiens étaient k sa poursuite; Peyronnet, cruellement humilié. Défaisant plus le fanfaron et ne sachant cofpment soutenir hi répviation d'énergie; Chantelauze , déraisonnant et demandant secours et protection au moindre valet du château; Guernon-Ranville ne se cachant pas pour pleurer; d'Haussez et Capelle, bourrelés de remords et de désespoir ; Montbel , conservant seul du calme, montrant de la résignation^, et prenant déjà des mesures pour la sûreté de la famille royale, car Polignfio était hors d'état de songer à d'autres qu'à lui.
Vainement Charles X questionna son premier ministre sur ce qui s'était passé; le ministre ne put lui répondre une parole satisfaisante : il confondait les dates, les faits, les lieux , et interrompit deux fois son maître pour demander des chevaux de poste, tant était grande son imgatience d'abandonner ceux qu'il avait plongés dans cet aËtme de maux. Cependant pour se justifier ^ il chargea horriblement le duc de Baguse, loi repro* chant de les avoir trahis par ses demi-mesures, ses hé* sit9tions perpétuelles et un défaut d'ensemble dana les opérations, comme si cet homme avait été le ministre
( >39 ) de la guerre , et qn^il eût eu à ses ordres tous les moyens que rimbécillePolignac aurait dû mettre k sa disposition.
« — Mais^ dit le roi, que faut-il faire?
« — Nous y ayiserons, sire, répondit PoUgnac ; attendons encore ; la nuit porte conseil. »
Ce fut d'abord tout ce qu'on put tirer de lui. Certes, si tous Teussent imité, la fuite aurait été prompte et honteuse. U y avait quelques hommes plus dévoués, et surtout plus habiles^ qui se flattaient de calmer le mou- ▼ement général.
JjfL chambr» des pairs , qui dans cette circonstance comme dans toutes les autres avait pris une attttude de timidité blâmable, ne put venir au secours de la royauté. La chambre des pairs , par une fausse manière de Voir, s'était persuadée quelle devait continuer le secret; aussi jamais , à aucune époque depuis i8i4 , ne prit-elle une attitude énergique propre à se faire respecter ; jamais ostensiblement elle ne se montra contraire à la cour ; elle subit toute la tyrannie de celle-ci , soufifrant avec une résignation merveilleuse qu'elle la décimât et Taugmentât arbitrairement: elle ne sut pas plus protester en i8l5 contre lerenvoi d'une partie de ses membres, qu'en 1818 et 1837 contre la fournée inconstitutionnelle de pairs admis dans son sein ; jamais une parole indépendante ne fut remarquée dans ses pâles adresses; jamais enfin elle n'avait fait en corps une de ces démarches généreuses qui plaisent à la nation et qui donnent tant d'influepc* à ceux qui les tentent ; en un mot la chambre de^ pairs avait constamment travaillé h sa peru, à celle surtout de son influence.
Di^ti2
KUe eût ceitaiuemftul sauvé Charles X si le lundi même, s6 juillet, elle eût protesté en corps contre les fameases ordonnances, si elle ent déclaré prompte • meut quelle ne voudrait pas s^allier à la chambre bâtarde qu*on lui adjoignait; son silence, son repot, la tuèrent, et sa mort a été constatée par les événement postérieurs.
Au milieu de son inertie , dont elle voit aujourd^Euf les conséquences , quelques pairs tentèrent de faire ce ((u'elle ne faisait pas ; ils s'y prirent tard, beaucoup trop tard , car lorsqu'ils agirent la liberté avait gagné n partie. M. de Séroonville, dont on ne peut contester Tesprit et la manière lucide de voir les choses, . crut que te moment était venu de parler au roi avec toute franchise. M. de Sémonville , quelle que fût la^ conuaissancequ^il avait deTétatdes choses, partageait lui aussi Terreur de certaines personnes : il croyait a la possibilitéd'unraccommodemententrela ville et la cour.
11 part donc pour Saint Cloud, airive au château , rencontre ou va trouver Polignac, lui parle arec véhémence, lui reproche ce qui vient de se passer, et demande le retrait des ordonnances. Polignac, & cet' excès d'audace qu'il ne peut concevoir , se gonfle, se redresse, et prenant la parole :
« — Ces propos, dit-il, sont d*un factieux; tout sera réparé , {e sauverai la monarchie. »
M. de Sémonville, haussant les épaules, répliqua :
« — Je ne m'arrêterai pas h discuter avec un fou. <r
11 passa son chemin. Introduit enfin auprès du roi^ il lui parla le langage de la raison , lui fit comprendra
qnc persister dans sa conduite passée était impossible^ et qu'il fallait prendre une autre voie d«j salut. 11 ne fut pa»aisé toutefois de déternuiner le monarque, qui voulut auparavant en conférer avec Polignac et Moni- Krel f celui-ci dit an roi :
« — Sire 9 nous nous sommes trompés ; j^ai cru qu'on pouvait rétablir la paix en rentrant dans la l'égalité de la Charte, mais vous savez en m^me temps que mon seul respect pour votre personne sacrée m^a fait rontresigher des ordonnances que je désavoue, et qui ne f»ont nullement mon œuvre. Je me reprocherai tou^ jours ma faiblesse en cette circonstance, car elle m^a rendu coupable non moins envers vous qu'envers la Charte ; il ne nous reste plus pour diminuer notre tort * <|ue de vous conseiller tout ce qui pourra consolider votre couronne. Un nouveau ministère est absolument nécessaire; et si le peuple demande la punition de Tancien^ je serai trop heureux de me livrer a sa colère^ si h ce prix je peux vous sauver de quelque malheur. »
Polignac pleurait et se tordait les bras , il parla de Wellington, de la Vendée, du noble Midi, des Provençaux, de Toulouse en particulier, prouva quUl avait la tète entièrement perdue ; si bien que Charles X en* tin y vit clair, an moins eu ce qui concerne l'incapacité de son favori. Il nomma M. de Moriemart chef du conseiVdes ministres, sans lui adjoindre mcHnentanément aucun antre collègue , et le chargea de partir t»ur-le-champ pour Paris, emporiani avec lui le retrait àe» ordonnances, la convocation delà chambre an ^ août, et, en tant que de besoin, de faire Tabdicatiou
( »4a ) de lut, Charles X, du dauphin, en fuYear du duc de Bordeaux.
Pendant que ces choses avaient lieu , et que le dauphin venait de recevoir de son père le titre de généralissime du royaume , Raguse , avec son armée vaincue, rentrait dans Saint-Cloud. L'irritation y était extrême, tant contre lui que contre les auteurs des ordonnances. Les anciens courtisans de Polignac , cessant de le flatter, le poursuivaient de leurs reproches. 11 leur disait i « — Que voulez- vous! je me suis trompé, prenez ma tête. »— a Ëh ! qu'en ferions-nous? répondait-on, die est trop vide. » Ses valets refusaient de le servir, et, h plusieurs reprises, il fut sur le point d^être fusillé par les gardes-du-corps.
Raguse, ai- je dit, était aussi en butte à Tanimadversion do tous. Sa conduite dans les trois journées indignait les absolutistes qui Taccusaient d'avoir enfreint les ordres positifs qu'il avait reçus , en ne faisant pas mitrailler les Parisiens dès le 37 au soir ; de n'avoir pas fait arrêter mercredi les députés séditieux, quoiqu'on le lui eût enjoint formellement ; enfin d'avoir éteint l'ardeur des troupes , en leur apprenant par un ordre du jour que des négociations étaient entamées avec les rebelles.
C'était au milieu de ces dispositions h son égard qu'il se présentait à Saint>Cloud. Leduc d*Angoulême, auquel il alla faire son rapport, l'écouta avec nne fureur qu'il ne contenait pas. Le récit achevé , le dauphin lui demanda avec une hauteur extrême s'il savait à qui il parlait.
■ •<-*- A mcfnseignear le dauphin, répondit Raguse. »
9 «» Au généralissime des troopes de France , à an honiBM qni Toas connaît enfin , vous , traître h tous les partit , misérable ! qui ayez Tendu la France aux alliés, et noM k la France. »
Le maréchal , confondu , balbutia quelques pa* roki.
« — > Rendez-moi yotre épée, donnez-moi votre épiée! » 8*écrie le dauphin.
Baguse obéit en éprouvant des tortures inexprimables, et ses traits se contractent horriblement. Le prince saisit Tépée avec vivacité , la tasse swr sa selle et •e blesse à la main. A la vue de son sang qui coule , il se trouble , se croit assassiné.
« — 'Gardes , à moi ! » s^écrie-t-il.
Une douzaine accourent, la baïonnette en avant. Le maréchal va périr. Le dauphin arrête Télan de tes gardes.
« — C'est un traître, dit-il; mats néanmoins qu^on le laisse vivre , ses remords nous vengeront, n
Raguse, plus près de la tombe que de la vie , accablé par te poids des souffrances de l*âme et du corps , du résultat des trois jours et trois nuits passés sous les armes du massacre qu'il a commandé , des reproches qu'il a à se faire de sa déroute dans Paris , enfin du traitement quHl reçoit, est entraîné par ses officiers , et va cacher dans son appartement son désespoir et sa honte.
Le roi Charles X, instruit de cette scène, en blâme la violence, se plaint de Temportement de son fils ; néanmoins, pour ne pas lui donner tort, il borne la
durée des arrêts du maréchal h une heure, et puis au moment de se melire h taLle lui fait dire de yenir dîner.
• —.J'ai perdu Tappéiit, » fut la réponse du Iransfage. Charles X, qui ne mettait de Tespoir <|u'en lui, Ten-
Yoya chercher plus tard; et , après avoir lâché de pallier la TÎTacité du prince , lui dit ;
« — Maréchal , demain nous aurons quinze mille hommes de troupes fraîches, tous les commanderez et vous rentrerez c6ns Paris avec elles. •
il -. Sire , cela est impossUile. Cent mille hommes échoueraient à cette attaque. »
« — Quoi! vous êtes assez faible pour craindre une échaufiburée heureuse ! Nos pères ont perdu Paris pins d'une fois , et pour cela n*ont pas cessé d'être rois de France. Une révolte pareille est sans péril, général, n
it — Ce n'est pas une révolte qui commence , répliqua Raguse, c'est une révolution qui s'achève; il n'y aura pas dans le royaume , avant huit jours , une seule ville qui n'ait pris la cocarde tricolore, o
• — On ne veut donc pas de nous ? o
« — On ne veut , sire , ni de vos ministres , ni de votre cour, ni des jésuites, ni des prêtres , ni de moi. Je crains que le duc d'Orléans... . »
Le maréchal s'arrêta.
Le roi^ prenant la parole :
a — Les pairs ne m'abandonneront pas, non plus que le Nord,rOae8t et le Midi de la France; d'ailleurs, je vais me populariser par le retjait des ordonnances qui déplaisent tant; et ce pauvre Polignac ira, pendaui si\ mois , voyager hors de France. »