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prit calculé de mademoiselle de Lespinasse.
Elle avait une imagination volcanique qui détruisit sa santé. Sa passion pour M. de Mora, celle toutaussibrûlantepourM. deGuibert, lui causèrent une telle douleur qu''elle finit par y succomber. M. de Mora était Toncle de M. de Fuenlès, quenous avons tous connu àParis, et quilui-même fut comte de Mora, après la mort de son oncle. Cet oncle aimait mademoiselle de Lespinasse avec une passion égale à lasienne; et si je consulte Marmontel, il me dit que Fambilion de mademoiselle deLespinasse était démesurée, et que Taltération de sa santé était surtout causée par le chagrin d'être dans le monde aussi mal placée qu'elle Tétait... Quoi qu"*!! ensoit, M. de Mora , contraint d'aller en Espagne, la quitte au désespoir... arrivé à Madrid, il trouve sa famille peu disposée à donner son consentement à cemariage qui paraît disproportioiinébousbien des rapports. M. de Mora,
coulrarié clans sa volonté de cœur, déjà malade, reçoit de ce refus un tel accroissement de souffrance, que bientôt il est dans le danger le plus immédiat d'une piilhisie pulmonaire, accompagnée de cracliemens de sang et de tous les accidens de cette terrible maladie. En apprenant cette nouvelle, madeinoi selle deLespinasse y voit la destruction de toutes ses espérances Désespérée, elle a recours à d'Alembert, dont elle ne voit pas qu''elle torture l'àme bonne et aimante, mais la peine des autres était toujours la dernière qu'elle voyait. CeJJqu'elle voit , ce qu'elle sait , c'est que d'Alembert lui est dévoué ; elle lui demande à genoux d'aller chez Troncliin , le plus habile médecin d'alors, et que la famille du comte de Mora a fait consulter... Elle demande, elle prie, elle pleure, et d'Alembert se résoud à décider Troncliin à déclarer que le conute de Mora ne peut guérir qu'n Pnris.
— Mais je vous préviens, dit riiomme habile à d'Alembert , que ce n^est pas mon opinion.
L'autorité du nom de Tronchin fit clianger la famille de Fuentès d'opinion à son tour. Le jeune homme quitte Madrid... Le voyage ramène une nouvelle inflammation , et à Bordeaux, le malheureux, surpris, suffoqué par une hémorrliagie , meurt sans avoir même revu un moment celle qu'il aimait. Mademoiselle de Lespinasse fut au moment de le rejoindre; elle sentit doublement son malhem', car c'était elle qui l'avait attire vers Paris, et cependant elle savait que ce voyage lui serait peut-être fatal!... En admettant que son calcul ne fut que de l'amour, il était au moins bien personnel. «
D'Alembert souffrait de sa peine, l'excellent homme I car il l'aimait avec passion aussi, lui; et son affection était méconnue tellement que,
lorsque les lettres d'Espagne n^arrivaient pas, elle était sans pitié au point de le supplier d'aller lui-même à l'ambassade d'Espagne pour avoir des nouvelles; et d'Alembert y allait... et même il était malheureux quand il revenait sans lettres...
La liaison de mademoiselle de Lespinasse avec M. de Guibert, un homme marié, un père de famille , est encore , selon moi , une chose contre tout ce que je respecte de convenances
du cœur et de convenances du monde Un
jour, M. de Guibert devait prononcer un discours sur le roi de Prusse. M. de La Harpe devait être l'antagoniste de M. de Guibert. Celui-ci avait fait son discours; ayant apprit que mademoiselle de Lespinasse voulait lui parler, il fut chez elle et la trouva fort agitée.
— Est-il vrai, monsieur, lui tiit-elie, que vous voulez absolument dire votre discours, — Sans nul doute , mademoiselle.
— L'avez- vous sur vous?
— J'en ai, je crois, quelques passages.
— Voulez-vous me les lire?
— Volontiers!
Et voilà La Harpe lisant son discours. A mesure qu'il avançait dans sa lecture , mademoiselle de Lespinasse pleurait à sanglots.
Ah! monsieur! s'écria-t-elle... lirez-vous (ont cela à l'Académie ?
M. de La Harpe inclina la tête. Alors, mademoiselle de Lespinasse se mit presque à ses genoux pour le supplier de suspendre sa lecture. La Harpe lui fit comprendre que la chose était impossible...
— Ah! dit-elle, combien vous me faites souffrir î
La Harpe fut stupéfait (i).
(i) Cest dans la correspondance littéraire de La Plarpe que j'ai la cela. Ce qui m'a fort étonnée après cô qu'il a écrit de mademoiselle de Lespinnasse avant cette dernière époque.
Elle survécut de peu de temps au comte de Mora ; sa santé déjà chancelante , n'eut pas îa force de résister à cette attaque. Les trois derniers jours de sa vie se passèrent dans un affaissement total. On lui donnait des cordiaux, on la soutenait.
— Est-ce que je vis encore? dit-elle de sa voix toujours si harmonieusement douce.
Elle mourut en 1775 ou 177O.
Les lettres de mademoiselle de Lespinasse à M. de Guibert feraient croire qu'elle est morte du chagrin de n'être pas assez aimée.
Après sa mort, d'Alembert causait une pitié profonde , dit Marmontel; il ne vivait plus que par les souvenirs , et gardait toute son âme à qui lui en avait donné si peu!...
Maintenant que j'ai rempli la tâche que je me suis imposée de tracer la biographie de madame du Deffant et de mademoiselle de Lespinasse, je reviens à madame Geollr*in , dont il
me reste encore beaucoup à dire, et que j'*ai quittée pour suivre madame du DefTant et mademoiselle de Lespinasse , qui ne la valent ni Tune ni Fautre.
Madame GeofFrin était heureuse par sa raison , ce qui est bien rare chez une femme ! . . . Elle soignait son bonheur comme enseigne sa santé. Sans cesse occupée a calmer les idées, les sentimens de tous ceux qui l'approchaient. Tout ce qui était ardent autour d'elle, disait Thomas , Tinquiétait. Elle avait une extrême modération dans l'esprit ', qui devait lui donner de Tindulgence : aussi en avait-elle beaucoup. Cest la plus aimable qualité de la vieillesse, et madame Geoffrin s"'était faite vieille de bonne heure. Personne, pour ainsi dire, à ce que m^i assuré Tabbé Morcllet qui m'en a beaucoup parlé, ne Tavait comme jeune. A trente ans , elle avait adopté la couleur grise , qu'elle n'a jamais quittée depuis. Elle
était simple, mais élégante ; celte élégance tenait peut-être à Taccord complet qui existait entre ses habitudes et son costume. On peut dire qu'elle était faite pour être vieille.
— Jq sens avec plaisir qu'à mesure que je vieillis, disait-elle à di^AXtinhevi ^ je deviens plus bonne; car je n oserais dire meilleure. J'ai pris, ajoutait-elle, pour devise, ces deux
mots de Tabbé de Saint-Pierre donner et
pardonner.
D'Alembert , qui a fait d'elle un éloge complet , nous dit que la passion de donner fut la première de toutes chez elle. C'était le besoin de sa vie... il la domina même dès son enfance... Lorsque, n'ayant encore que cinq ou six ans , elle voyait de sa fenêtre des enfans pauvres, elle leur jetait son pain , son goûter, et bien souvent elle descendait elle-même leur donner ses habits et le peu d'argent qu'elle pouvait avoir à elle
Celle bonté fie cœur dovint plus active à mesure qii*'elie avança dans la vie... Elle avait surtout une bienveillance bizarrement entendue... Ceux de ses amis dont la position de fortune était gênée , devaient s'attendre à essuyer une attaque d'elle pour accepter soit de î'argent, soit un meuble qui leur manquait , -ot que son ingénieuse amitié avait fini par dc- •couvrir leur être utile. Un de ses amis, homme jnalheureux , en reçut , m''a dit Tabbé Morellet (i), une rente de douze cents livres... — Si vous devenez riche, lui dit-elle, vous donnerez cet argent-là quand je ne pourrai plus le donner moi-même.
(i) J'ai beaucoup vu l'abbé Morellct dans les pic- ■mières années de mon mariage. Il était liomme d'esprit -et d'excellentes manières. 11 avoit intimement coniiu Madinie Geoflrin et toute la socieîée pliilosopbique, tfalors. Je l'ai beaucoup vu chez madame de Sonza, •auteur du ravissant rouîan iiilitulé Adcîe de Sénanges. — C'est un type de perfection que ce petit ouvrage. Il existe aussi du même aviieux Eughif; de Rothelin et Charles Marie dignes frères d'Jdclr de Sénau^es,
— 69 ^ ,Une de ses maximes était de faire aux malhem^eux le bien qu'ails vous prient de solliciter pour eux. Parmi ses amis à grande fortune qu'elle sollicitait souvent , il faut remarquer Fontenelle. Cest un prolDlême qu'on ne peut résoudre que cet homme. .. Il était riche, mais il ne donnait jamais que lorsqu''on lui demandait, et souvent encore ne donnait-il que lorsqu'on lui demandait en public, sa charité avait de la vanité. Madame GeofTrin savait cela. Aussi lui demandait-elle d'abord d'une manière simple , en lui peignant l'état misérable d'une famille dont les malheurs étaient grands...
— C'est bien fâcheux, disait Fontenelle, et puis il s'anfonçait dans son grand fauteuil, et ne parlait pas plus de la pauvre famille que madame GeofTrin qui n'en soufflait le mot; mais elle ne perdait pas son but de vue , et lorsque son vieil ami se levait pour s'en al-
1er, elle lui disait , comme si elle eut continué la conversalion : — Fontenelle , donnez-moi donc cinquante louis pour ces pauvres gens.
— Ah! vous avez raison, répondait Fontenelle Et il allait chercher les cinquante
louis , et n''en reparlait jamais , prêt à recommencer le lendemain , pourvu qu'on le lui dît encore de cette même manière et surtout avec cette sorte de solennité. Je crois que j'aimerais mieux un caractère faisant le bien rarement mais avec une volonté déterminée et personnelle, qu''une suite de bonnes actions inspirées pai^ autrui.
La bonté de madame Geoffrinne se bornait pas à donnet\ mais bien aussi à pardonner... Malgré Tordre qu'elle aimait à maintenir dans sa maison , loin d'être sévère pour ses gens , elle était leur consolatrice quand il leur arrivait quelque malheur. L'abbé Morellet a conserve d'elle plusieurs traits touchans qui mé-
ritent de trouver place dans une notice sur elle...
Madame Geoffrin avait à son service un homme que sa grand^mère avait élevé , et qui était né sur une de ses propriétés. Cet homme s''appelait Antoine Serget ; il était bête comme un pot, et avait une infirmité singulière qui était de parler aussi lentement qu^il était possible de le faire, mais d'une telle manière que la vivacité de madame Geoffrin souffrait seulement en le voyant approcher d'elle. — Pour Famour de Dieu , Antoine , parlez donc plus vite! Le malheurotix craignait sa maîtresse ; alors il bredouillait et finissait par être inintelligible, alors madame Geoffrin se fâchait... Mais en voyant la physionomie d'Antoine changer et devenir craintive , sa colère se calmait ; elle souriait et disait à Antoine : Calmetoi et parle comme tu peux gX. non pas comme je veux... Et Antoine pleurait tout attendri
de la bonté de sa maîtresse dont il connaissait la vivacité.
Un jour , on lui apportait deux vases en marbre, fort beaux, de chez Bouchardon ; les ouvriers en cassent un. Madame Geoffrin, en l'apprenant, donne ordre qu'on leur remette deux lois.
— Ils sont bien malheureux de cet accident, dit-elle , et je veux les en consoler !...
Elle avait une laitière: une paysanne de Saint-Bricc. Cette femme avait perdu une de ses vaches, et se voyait ruinée par cette perte. Madame Geoffrin lui donna une vache et de Tari^eut... Mais Fargent et la vache ne faisaient pas que la laitière sût bien son' métier, et la crcme était mauvaise Lorsqu'on le disait à madame GeolTrin , elle racontait tous les malheurs de la paysanne , ei puis elle ajoutait :
— \ ous voye/. l)ien que je ne pui<: pas quitter cette lailièrc-laî.,.
Madame Geofirin était d'une extrême bonté, de cette bonté ingénieuse qui fait dire que le le coeur a de Fesprit et que Tesprit a du cœur; mais avec cette bonté elle n'était pas sensible. Cela se voit. C'est ainsi que sa bienfaisance était toute dépouillée de charme , et c'est un grand défaut, surtout dans un femme. Quelquefois un mot consolant fait plus d'effet sur un coeur souffrant qu'un bienfait envoyé par un roi ! ... Quel est le chagrin qu'une larme de sympathie ne calme pas?... C'est le baume de la douleur que la pitié.
Eh bien î c'était une chose inconnue à madame Geolïrin. Elle avait, comme je l'ai dit, de la bonté, mais aucun charme ne se joignait à celte bonté. Elle secourait un malheureux , mais sans le voir , de peur d'être émue de son malheur... Et pourtant elle était impatiente de le secourir î Elle était uiikù amie sure tt iiieDie officieuse, mais
elle craignait de compromettre son repos ou son crédit , et ne voulait se hasarder qu'avec une entière connaissance de leur affaire... Il avait aussi une partie de son caractère qui ne s'allie pas ordinairement avec une vraie bonhomie, telle que celle qu'il me semble quVle av5ât : c'était une grande vanité ; c'està-dire une volonté de vivre avec les gens de la haute société. Elle allait fort peu chez eux; mais, chez elle , elle les voyait beaucoup et cherchait à les y attirer. C'était même une de ses plus grandes joies que celle de réunir à ses soupers une foule de femmes de la plus haute noblesse , et fameuses par leur beauté comme par leur esprit. C'étaient madame de Brienne , madame de Choiseuil , madame de Grammont, madame d'Egmont, cette charmante fille du maréchal de Richelieu..., madame la marquise de Duras, et beaucoup d'autres encore. C'était mademoiselle de Lespinasse
qui tenait sa place parmi tous les noms que je viens de nommer, à Paide de la plus humble des humilités... En hommes : c^étaientles plus illustres de la littérature. J'en ai déjà indiqué quelques-uns; mais ceux que je n'ai pas nommés sont bien aussi importans.
L'abbé Galiani et Carraccioli , tous deux Napolitains , tous deux spirituels , étaient les seuls étrangers admis dans l'extrême intimité de madame Geoffrin , avec le comte de Creutz. Leur esprit à tous deux était fort supérieur, mais bien différent, ainsi que je le montrerai tout-à-l'heure.
Parmi ces personnages remarquables il faut aussi nommer Mairan. L'âge avaitfait pour ce lui-ci ce que la nature avait fait pour d'Alembert. Son âme avait été tempérée , mais il était né avec des passions ardentes... Il y a presque toujours de la bonté dans l'âme de ces hommes dont la nature brûlante est encore
excitée par les passions et qui ne trouvent du charme cependant que dans Tétudc des sciences abstraites. Le vice ne les dégrade jamais , les passions ne les abrutissent pas; elles ne leur donnent aucun regret , aucun amer souci I... Ils sont libres, heureux, et rendent heureux aussi, tout ce qui les entoure !
Marivaux (i), celui de tous qui devait apporter le plus d^esprit étincelant dans la conversation , n''avait pas cependant tout le brillant que le marwaudage nous rappelle si bien. Malheureusement, comme ses ouvrages avaient tous cette teinte de finesse et de subtilité, il se croyait obligé d'avoir aussi cette apparence, et comme elle n'était pas naturelle chez lui (2),
( i) Il élalt né à Paris , sur la paroisse Saint-Gervais , en 1688; et non pas en Auvergne connue on le trouve écrit en plusieurs endroits. Son père avait été directeur de la Monnaie, à Rouen.
(2) Je trouvais l'autre jour une pensée ravissante de finesse et de grâce dans un morceau de littérature de M. le marquis deCustiue; la voici :
w Le naimTlvseul plaide i-'A cause avec niodvration
il s'en suivait une sorte de contrainte qui nuisait à ses moyens habituellement bien pour Fagrément du monde. Il avait comme une attention perpétuelle à courir après les idées
d'analyse et puis c'était un scepticisme
continuel aussi , qui donnait de Tobscurité à ses phrases. Il avait une manière d'être en tout, qui lui donnait l'apparence de la plus singulière nature , en ce qu'elle semblait contradictoire avec ce qu'il écrivait. Il avait surtout l'amoiir-propre le plus craintif et il était très facile de le blesser; mais comme il respectait celui des autres, on ménageait le sien. C'était bien pour ce temps-là; mais aujourd'hui on ne serait pas si généreux et le change neserait pas aussi assuré.
ou exagère toujours les sentimens qu'on adopte parce qu'on n'en a pas la mesure, et qu'on se jette dans la passion pour voiler PafTectation. n
( Les amitiés liUltraires j dans les Cent-rt-U», 5« vol. )
A peine sorti du collège^ M. de Marivaux s'hélait avisé de dire qu'une comédie n''était pas une chose bien difficile à faire; et pour le prouver il en fit une mauvaise. C'était le Père prudent, petit drame en un acte ; mais mauvais dans toute sa marche, et qui, certes, n'annonçait pas Fauteur des Fausses Confidences...
Ce qui l'annonçait encore moins , fut une tragédie qu'il donna à la Comédie-Française. C'était la Mort d'Annibal^ (*) le p6u de succès • de cet ouvrage le dégoûta de la carrière tragique, et lui lit entreprendi^e celle dans laquelle il eût de si brillans et si justes succès. Pendant trente-deux ans , il soutint presque seul la fortune du Théâtre-Français. Fleury, en parlant de 31. de Marivaux, me disait même qu'il Favait soutenu seul. Il a donné vingt-et-une pièces dont la plupart sont demeurées au théâtre et dont beaucoup
( I ) Donné en 1720. —Marivaux avait alors 3* ans.
ercore s'y jouent avec grand succès , ce sont :
Le jeu de V Amour et du Hasard,
Le Legs.
Les Fausses Confidences.
La Mère Confidentes
V Ecole des mères.
La Double inconstance. .
V Heureux stratagème.
La Fausse Suivante.
Et quelques autres encore dont les noms m'échappent. Marivau?^ voyant que Molière avait épuisé les caractères , prit pour sujet des intrigues embrouillées. Il a frayé une route nouvelle à Part comique ; il a imaginé de mettre sur la scène la métaphysique et Fanalyse du cœur humain. Les scènes de ses comédies, même dans les situations les plus tendres , oiFient des caractères qui doivent intéresser, puisqu'ils ne sont ceux de personne, du moins , ordinairement dans le monde, et
qu'ils offrent l'àppat d'une nouveauté. Les conversations des personnages sont des dissertations épigrammatiques et tendres en même temps ; aussi le canevas de ses pièces n'est pour la plupart du temps qu'une toile très claire sur laquelle il brode ingénieusement avec de brillantes couleurs tout ce que le cœur exprime de plus secret, tout ce que l'esprit a de plus fin et de plus délicat. Cependant le fond de son théâtre n'est pas seulement ce que je viens d'indiquer, il n'y a pas seulement cette subtilité comique développant avec finesse; les idées filent avec les scènes de ses pièces ; il fait arriver au dénoûment avec un intérêt positif. Mais il est une chose sur laquelle il I abusait , c'est que ses pièces pourraient avoir un but utile et moral :
Je voudrais rendre les hommes plus justes et plus humains , disait-il , je n'ai que cet ob-
iet en vue !
— SI — Je ne trouve pas que soa IjuL ait été remjjli; ses pièces ont souvent même un. but peu moral, elles ont surtout riiiconvcnient immense de monter la tête et de donner des idées extraordinaires : les Fausses Confidences , et surtout le Legs^ mais particulièrement le Jeu de V y^inour et du. Hasard ont cet incouvc-» nient. Toutes les fois quVuie jeune femme à la tête romanesque , aura à son service un valet de chambre ayant boinie tournure, elle croira que c^est un amant déguise. Le vice de la pièce elle-même, du Jeu de V udniour et du Hasard^ est particulièrement là dedans , ainsi que Fa remarqué madame Aubert dans son article du Temps ^ sur la soirée dramatique du comte de Castellane : après s^être rencontrés , aimés , Silvia et Dorante ne doivent pas s''épouser; parce qu'à la première querelle matrimoniale, la jeune femme craindia que son mari lie se console avec une jolie
femme de chambre, et Dorante ne pourra oublier, si les mêmes inquiétudes ne le dolAinentpas, que sa femme à trouvé le coeur qui répondait au sien sous un habit de livrée I Comment cet habit de livrée lui seul n^avait-il pas été un bouclier pour le cœur de Silvia î . . . Il n'y a pas de séduction avec un pareil épouveniail!... cet inconvénient se représente dans la jolie comédie du Legs. Cest le défaut de plusieurs pièces de Marivaux ; mais il marque parmi nos auteurs dramatiques par une spéciaUlé qui lui a valu justement une des premières places parmi eux.
Marivaux n'est pas seulement dramatique ; il a écrit des ouvrages plus sérieux , et le Spectateur Français lui a mérité en Angleterre, le surnom de Moderne Labjiirère!... Le plan de cet ouvrage embrasse beaucoup d^objets; il parle de politique, de morale, de sciences, beaux-arts, commerce même, et
toujours il intéresse parce qu'il jette cet agrément de Fliomme du monde dans ce qu"*il écrit, et qu'il fait aimer son sujet quelqu'il soit , parce qu'il amuse.
Il a fait deux romans , romans assez oubliés aujourd^iui, et qui, pourtant, alors qu'ils parurent , eurent un succès prodigieux ; c'est Marianne et le Paysan pan'emi ; il y beaucoup d'esprit dans ces deux ouvrages , peutêtre trop même ; trop de subtilité comme dans sespièces, mais ils amusent comme elles aussi, et alors on ne se plaint plus.
Il a fait un ouvrage qui vaut moins que tous ceux que je viens de nommer; c'est ffomère travesti. 11 est facile de donner un aspect risible , même aux choses les plus sublimes, et cet ouvrage le fait bien voir; par il y a bien de l'esprit; c'est néanmoins 'inférieur au reste de ses œuvres.
Son stvle est original, mais cette origina-
lue a une cause que î'ou iva pas voulu reconnaître ; on a regardé Marivaux comme un auteur singulier dans ses expressions; et on amis sur le compte du style ce qui appartenait à la finesse de pénétration de Pautour... Cependant , tout en le disculpant , je crois qu**!! serait dangereux de le prendre pour modèle. S'il avait lai-même reconnu franchement Pinçon vénient qu'on lui reproche , il aurait sans doute évité ce défaut qu''cn retrouve toujours chez lui , même en ce moment... On le censura, mais il n^enfit que rire. Crébillon le fils , est celui de tous qui sut le mieux et le plus ingénieusement critiquer le stjle de M. de jMarivaux. La remontrance fut même faite avec tant d'art, et surtout de convenance, chose bien ignorée des critiques de notre temps, qu\ui jour ^Marivaux parlant du roman de 2'cJizaï^ se prit à rire de bonne foi, ea entendant raconter cequeditZ-r? Taupe...
— 8^ — Marivaux eut beaucoup d'ennemis , et surtout Jedétracleiu's... Il existe une foule de libelles, de pamphlets qui indiquent à quel degrc la liaine était portée contre lui. Je connais plusieurs de ces critiques amères , c'est une injustice révoltante ; par exemple, ]'en lis une en ce moment insérée dans un recueil périodique intitulé ZeiV^cro/o^e. On accuse M. de Marivaux d'avoir copié M. de Sainte-Foix ! . . . Et on ajoute toujours : ce n*'est pas là le genre de Molière ! Non, sans doute ! mais après ce dieu du théâtre, n^ a-t-ii que le silence à garder ? est-ce que Regnard, Destouches, d''autres auteurs, n''ont pas donné à la scène des ouvrages estimables?... Un des grands reproches encore que Ton lait à M. de Marivaux est d\ivoir été reçu de T'Acadéraie Française avant M. de Voltaire... Cela est sans doute injuste. Mais il faut en accuser l'Académiéj comment imliomme pcul-ii rendre un
— <S6 autre homme comptable de Tinjustice d'un corps tout entier ! ne sait-on pas combien de considérations agissent sur les compagnies? M. deVoltaire avait des ennemis puissans. Marivaux quoiquVl en eût aussi, en avait moins que lui etqui surtout lui étaient moinshostiles parce qu*'il avait moins détalent; Crébillon qui Paimaitle fit recevoir, et, à cette époque, on sait que Crébillon avait une cotterie littéraire très puissante; Marivaux Pemploya et il fit bien ; lui en faire un reproche serait une stupidité. Cela donne la mesure de la justesse du jugement des critiques.
Marivaux avait un caractère aimable, malgré cette simplicité dont j''ai parlé plus haut... Il n*'aimiit pas à contester ni à prouver qu'il avait raison.
— Pourquoi ne pas répondre à ceux qui vous attaquent? lui disait un jour madame de Tencin.
— Parce que f aime mon repos ^ lui répondit Marivaux , et que je ne veux pas trou-' hier celui des autres !
11 fut reçu à rAcadémie Française en i743. Il y siégea vingt ans.
Il n'était pas riche : madame de Tencin fit beaucoup pour lui, ainsi que mademoiselle de Saint- Jean... — Je vous fais ma légataire universelle, dit-il en mourant à cette dernière; de cette manière vous continuerez, même après ma mort , à être ma bienfaitrice !
Il était si parfaitement bon , que souvent il se privait du nécessaire pour rendre la liberté à de pauvres compatriotes, à des auteurs malheureux. Il était modeste dans sa bienfaisance, et mettait autant de soin à cacher ses bonnes actions que bien d'auti es à les publier.
Marivaux mourut à Paris, le 4 février 1763. Il avait eu une fille qui s'était faite religieuse à Tabbaye du Trésor.
J'ai parlé longuement de Marivaux, parce que c''est un auteur qui a fait école chez nous, et dont la vie présente quelqu'intérêt : et puis il était un îiahitué du salon et même des soupers d^ madame Geoilrin.
Un savant qui tenait chez elle plus de place quVni autre, en raison de son épaisseur de pensée, c'était Chatellux, dont Tesprit n'était jamais clair , et qui voulait pourtant y voir... Souvent , au Iravers de cette épaisse intelligence , perçaient des lueurs , des éclairs rapides et lumineux , puis tout rentrait dans le silence et Tobscurité, jusqu''ù un nouveau choc. Il avait la naïveté d'un enfant et la bonté d'un vieillard, quoiqu'il ne fût plus l'un et ne fût pas encore l'autre. Jamais liommî^ ne Fut plus heureuK de l'esprit des autres que celui-là. C'était une bonhomie coniinTîoLlement occupée à trouver des moyens à ceux avec lesnels /l vivait. Lorsque quelqu'un disait un
parole d'esprit , alors cette physionomie massive s^éclairait, ses yeux: s'animaient et il souriait... Ceux qui ne l'auraient pas connu, auraient cru que la personne qui parlait était sa maîtresse , si c'était une femme; ou son frère, si c'était un homme ; et bien souvent il ne les connaissait pas : du reste, il avait prodigieusement d'esprit hd-même.
L'abbé Morellet, celui qui , depuis , devint beau-frère de Marmontel, était aussi l'un des hommes les plus remarquables de cette assemblée de sa vans et de littérateurs si distingués eux-mêmes. Je l'ai beaucoup connu, et j'ai pu juger par ce qu'il était de ce qu'il avait dû être, quoiqu'il fût bien vieux en 1801. Uabbé Morellet était, disail-on, ic correcteur des ouvrages de madame de Souza(l), et je le croirais d'autant plus , que , dans les ouvrages du même auteur, rien ne ressemble à Adèle
(1; Madame de Maliaut.
de Sénanges et à Charles et Marie... Uabbé Morellet a traduit , selon moi , le plus charmant roman de mœurs anglaises que j'aie lu, après cependant ceux de lady Morgan, c'est le roman de madame Maria Roche; intitulé les En/àns de VAhbaye... L''abbé Morellet avait un esprit éclairé, plus solide qu'aimable, et joignait à ces qualités cette droiture de caractère que j'apprécie au-delà de tout. Parfaitement sûr , bon camarade littéraire , il était aimé et considéré de tout ce qui le connaissait; railleur, mais sans méchanceté, quoique le caractère de son esprit fût même tourné à la salire , il avait donc une trop grande facilité pour être méchant, s'il avait voulu l'être ; mai^ •l ne l'était pas, et quand il raillait , c'était un fouet avec lequel il châtiait l'insolence ou la méchanceté , mais il n'en faisait jamais une arme avec laquelle il pût blesser.
M. de Saint-Lambert était \\w homme tout
différent. Il avait long-temps vécu à la petite cour du roi Stanislas , et en avait rapporté ce ton d'extrême politesse , cette urbanité sans laquelle aucune société n'*est possible. Il faisait de beaux vers , et souvent il composa des fragmens qui auraient immortalisé un homme plus vain, qui ferait mousser cette oeuvre par tous les moyens de la littérature. Saint-Lambert a fait plusieurs morceaux très remarquables : ce petit poème des Saisons est frais et gracieux ; il y a dans cet ouvrage un goût exquis quelquefois, et puis d'autres oi^i la médiocrité est au-dessous de la parole. Saint-Lambert avait une jolie tournure, de Pesprit et la connaissance du monde ; aussi y était-il à ravir. Il avait de Télégance dans l'esprit et dans les manières ; et surtout une finesse qu'on retrouve dans ses ouvrages. Sans être lui-même très gai , il s\inimait de la gaîtc des autres; sa raison
— «J2 — était solide, son jugement supérieur, et dès qu'ail trouvait quelqu\m dont la conversation lui convient , il était cliainTianî. Il fut fort regretté à cette pclile cour de Lunéville où il avait vécu long-temps avec madame du Cliatelet , en dépit de VoUaii e , quand elle venait lui sourire avec ses yeux louches , comme le disait Voltaire lui-même. Cette liaison, qui mit Saint-Lambert en rivalité avec le grand homme , lui donna une grande célébrité, et quoiqu*'il eût beaucoup d'esprit, d'ailleurs.
J'ai parlé, je crois, de tous ceux qui allaient chez madame Geoffiin, et j'ai fait remarquer leurs principaux traits de caractère. Mais il est une certaine atlcnùoa plus profonde diiigée vers ceux qui .sont nommés dans ma comédie de madame Geoffiin , et M. de Montcriff en est un dont je dois parler avec intérêt.
Monsieur de Montcrifî (1 ) était lecteur de
(i) Fi-an«;ois-Angusle-I>vaclis de Moulcrjll. — ^on
la reine, secrétaire des comniancîemcns de M. le comte de Clermont et l'un des quarante de l'Académie Française. Sa mère avait de l'esprit et de Fintrigue; son mari lui avait laissé un héritage do nrocureur assez honnête ; elle s'en servit pour assurer l'état de ses enfans. Elle avait deux garçons, Pun qui devint commandant d'une petite place, l'autre qui fut celui que nous connaissons tous. Montcriff avait de Tesprit d'intrigue en vrai fils de procureur. Il arrangea si bien sa vie , qu*'étant encore assez jeune il fut nommé secrétaire des coraraandemens de M. le comte de Clermont. C'était, comme on le sait, un prince abbé. MontciiiFeut la feuille des bénéfices ; il avait la délicatesse de ne proposer aucun prêtre que sur la présentation des demoiselles de l'Opéra. C'était agir en homme
père était procureur, Il est Jiéà Paris, en 1687 , il vit toute U lia du rèi^ne de Louis \IV.
de goût , parce qu^il suivait la mode , et qu'ail y en a toujours à la suivre strictement ou à s^en éloigner tout-à-fait. Dans le dernier cas, on se fait une mode à soi ; mais pour cela il faut exercer un grand pouvoir , et n^a pas cette puissance qui veut.
Dans sa première jeunesse , comme il voulait exercer un jour cette puissance dont je parle , et le faire avec sécurité , il se fit recevoir maître d'escrime! Mais à mesure qu'il marcha dans la vie , il sentit le besoin de se calmer; il ne fut que spirituel; ne mordit que du bout des dents, et ne griffa que du bout des doigts. Sa réponse était néanmoins prompte, et la qualité de ceux qui lui parlaient ne Tarrêtait pas. Un jour, Louis XV lui dit :
— Monsieur de Montcriif, savez-vous bien que tout le monde ^foiis donne quatre-vingts
ans!
— Oui, .'iie, mais je ne les prends pas,
répondit P^Ioatcriff, qui détestait qu'on lui parlât de son âge.
Il les avait pourtant ; et il avait plus, il avait les goûts de la jeunesse, mais d'une singulière manière (i) , et il fallait convenir que peu de vieillards étaient aussi aimables que lui.
Sa mère s'était fait une fortune d^une façon tout originale. Sur la findusiècle de Louis XIV" on se faisait des déclarations d'amour par lettres , non pas anonymes, comme aujourjourd'hui , oii , sous le voile d'un mystère que chacun devine, les femmes, secouant toute pudeur, écrivent aux hommes qu'elles voient, pour leur dire qu'elles les aiment , et cela avec une naïveté révoltante , en feignant de
(i) Dès qu'il entendait parler d'une demoiselle un peu à la mode, il lui e'crivait : « Mademoiselle , si vous étiez curieuse de faire la connaissance d'un vieillard aimable ci propret, il vous attendra à souper après lequel vous trouverez quatre louis...
croire qu'on ne peut les reconnaîti-e parce qu^elles auront légèrement déguisé leur écriture et qu'elles ne mettent pas leur nom! Je connais une femme qui, n'étant pas encore mariée a écrit pendant bien des mois de suite à un homme qu'elle connaissait pour avoir la tête romanesque , sous un nom supposé, lui faisant croire qu'elle l'adorait et cela parce que l'homme a 100,000 fr de rente et qu'elle voulait l'épouser. Celte vile intrigue était d'autant plus révoltante que cet homme , l'un des plus aimables, les plus faits pour être aimés , ne Tétait pas de cette femme qui, aimait un autre homme bien inférieur de tous points, mais dont elle était entêtée parce qu'il ne voulait pas d'elle.
Cette manie d'écrire ainsi sous un voil anonyme finit par devenir trop vulgaire, aussi. On l'emploie pour atteindre toutes les fms , pour tous les buts. Pour détruire une repu-
tation comme pour frapper sur une affection sainte!... Quelquefois c'est une sœur qui dépossède une sœur !... quelquefois cVst une fille qui devient le bourreau de sa mère (l). Quelquefois même ce sera d'accord avec l'homme qui composa le poison! seulement cVst elle qui le versera dans la coupe !... N'avons-nouspas vu madame la comtesse du CI.... mourir du chagrin d'avoir trouvé une rivale calculée dans sa fille , madame la comtesse
de Ch l?Oh î qu'il y a de sombres mystères
dans la vie et dans nos pauvres cœurs de femme ! . . .
Mais lorsque vivait madame de MontcrifF , alors , quoique les mœurs fussent bien relâchées, elles n'étaient pas à ce point de corruption... et les choses, pour se faire à voile levé, n'en étaient peut-être que plus repous-
(i) Voyez riûstoire scandaleuse de madame de La Ch et de madame de Na
santés, mais moins atroces ; elles se faisaient mépriser, mais du moins n'inspiraient pas d'horreur.
En écrivant avec son cœur^ ainsi que je viens de le dire , il fallait que le cœur eût de l'esprit , et cela n'arrivait pas toujours. Alors il vint à la mode de se faire écrire ses lettres d'amour. On sait que Benserade écrivait les lettres de Louis XIV à mademoiselle de Lavallière, et que ce fut avec assez d'étonnement qu'il se vit appeler par elle-même pour faire une réponse à ces lettres passionnées. Ce fait est tellement constaté , qu'on ne peut revenir sur sa vérité. Mais alors combien on rit de pitié tout à la fois sur cette femme et sur cet homme qui, tous deux, ne trouvent pas dans leur cœur des pensées pour rendre l'amour assez violent chez l'un pour lui faire escalader les toits de son royal château et assez dominant chez l'autre pour rendre coupable une jeune
fille vertueuse ! CVstune énigme du cœiu!... mais c^est une dérision a mère I
Le fait est que la mode, instituée par le roi et par sa favorite, eut des imitateurs; et que bientôt, dans Paris, on trouva des écrivains de lettres d'amour, comme on trouve aujourd'hui des écrivains de pétitions à la Chambre des députés. Madame de MontcrifF s''était fait une grande réputation dans ce genre : était-ce par elle-même et pour elle-même, ou bien par son talent personnel ; voilà ce qu'on ne sait pas. C'était une diô!e démode, pour le dire en passant , que cette mode d'écrire par secrétaire et sous la dictée , ce que le coeur veut dire. Quoi qu'il en Svoit, la chose existait au grand et mutuel contentement des deux parties.
Madame de MontcrifF, ou pour mieux dire madame Paradis , car tel était alorsson nom , était donc fort employée, et flîe légua ce talent
à son fils. Monte ri ft remploya pendant quelque temps; peut-être fut-ce à lui quHl dut ramilie de M. d'Argenson. Il avait de plus concouru à rétablissement de la comédieparade qui se ff)nda dans le temple , ce temple azyle des débiteurs , et que Panard appelait ie Temple des mémoires. Quelques années après, on donna une comédie intitulée VOracle de Delphes. Cette pièce fort spirituelle, fut défendue dès la troisième représentation , à cause des impiétés qu'on y remarquait. Montîn ifffut soupçonné d'en être Tauteur; à cette époque une persécution quelle quelle fut, avait toujours un vernis de talent. Il était impossible qu'on persécutât un autcm* sans talent. Quelque temps après il fit Vhito'tre des chafs. Ce fut à son tour d'être chansonné et pamphlet!. <;é. Les satires et les libelles pleuvaient sur Thistoire des Rominagrobis. Monter! ff en rit le premier en hom-
me (l'esprit qu'il ëtail. C'est lui qui disait que le comte de Ca\ lus, qui avait ^'avé les estampes dont CoTpel avait dessiné les figures, s'était sauvé à l'aide des planches l Lorsqu'apiès le départ de M. de Voltaire pour Ferney il sollicita la place d'historiographe de France, M. d'Argenson lui dit : Tu veux diie hislO" riogrîjje } faisant ainsi allusion à sou lusloire des chats.
Le Rajeunisseinent Inutile; pièce charmante qu'il fit donner aux Italiens , lui ramena le public que son histoire miaulante avait éloigné. Un charmant conte intitulé les ^meji?«Va/^.j(i),quifutluavec leplus grand plaisir, et en fait encore aujourd'hui, parut ausssi à celte époque ; c'est un petit ouvrage toujours joli , toujours de mode , parce que ce qui est spirituel et de bon goût l'est toujours.
(i) Ou le trouve dans le Cabinet des Fées.
On a beaucoup parié de ses romances et surtout de celle î^Alix el àH Alexis, ce nVst pas pour déprécier une chose admirée depuis long temps ^ et pour commencer à metlre en pratique mon système , que je crois très bon , de revoir une foule de réputations usurpées , qui jouissent d'une gloire qui vraiment est bien peu positive. Les romances de M. de Montcriff, manquent de naturel; ainsi qu"'est-ce donc ce que fameux mot tant vanté : en songeant qu'il faut qiCon Vouhlie^ on s'en souvient?
On s^est beaucoup récrié sur cette pensée qu'*on a trouvée délicieuse , mais en résumé que veut elle dire? qu'est-ce qu"*une chose qu'il faut qu'on oublie ? je crois bien qu'on , trouvera de la sécheresse dans celte question ; la chose , dira-t-on ^ est sous-entendue. Je sais tout cela , mais j'ai le malheur, avec une imughiation qui est assez active de
vouloir que ma raison soit aussi contente qu'elle dans le jugement d'une chose d'art. Je ne veux rien de facile , je le sais bien ; mais enfin il est de fait que je ne puis accepter conmme sublime : en 'songeant qu'il faut^w'ow l oublie on s'en souvient! Le vers d'avant est cent fois plus charmant !
Pour chasser de sa souvenance
L'ami secret On se donne tant de souffrance Pour peu d'effet !
Une si douce fantaisie Toujours revient, En songeant qu il faut qu'on l'oublie On s'en souvient.
Je trouve le commencement du couplet bien plus joli et on n'en a pas parlé.
J'ai parlé de l'esprit de MontcrifF, je vais parler de son coeur ; car il a été pour une noble et belle part dans sa vie.... Il renouvela le beau trait de dévoument de Pélisson pour Fouquet. Monlcriir avait de grandes ohliga-
lions à M.d^Argenson, et lorsque celui-ci fut disgracié cL exilé aux Ormes (i); MonlcrifT, dont Texistence tenait entièrement à la cour, voulut renoncer à cette existence pour suivre son bienfaiteur dans son exil.... Il lui fut permis d'aller tous les ans rendre une longue visite à riiomme que le pouvoir pouvait frapper etbannir) mais que Tesli me publique consolait de Tinjustice des rois et de celle des favorites.
MontcrifF était bon, d'aune noble nature, et généreux par besoin instinctif. Son ame, pour parler comme Montaigne, quHl aimait beaucoup à citer , était la meilleure des piècês de sa condition.
Il mourut en 1770. M. de Laplace lui fit cette épitaphe :
Des mœurs dignes de l'âge d'or, Ami sûr, auteur agréable^ Ci-gît, qui, vieux comme Nestor , Fut moins bavard et plus aimable.
(i) Belle terre située eu Touriaiue.
Mais après tout , MonlcrifF n'était qu'un homme fort aimable, et non pas un homme de lettres , et certes sans la protection de la reine Marie Luzinska et celle de M. d'Argenson , jamais il n'eût élé de l'Académie Française.
Thomas , Helvétius et le comte de Creutz, sontmaintenantles troishommesde lettres dont j'aie le plus à parler ainsi que Panard et l'abbé Raynal. Quant à Marmontel, comme il est question de lui plus que de tout autre dans ma scène historique , j'en parlerai beaucoup plus longuement et je le garderai pour le dernier de tous.
Helvétius, à l'époque de la célébrité hospitalière de madame GeofFrin, était jeune et dans toute la verdeur de son ambition littéraire; il écrivait une grande partie de la journée, et lorsque le soir il arrivait chez ses amis, c'était la tête encore fumante de son travail du matin qu'il s'asseyait au milieu d'eux. Pour
— 106 ^ faire un livre distingué dans un siècle oîj l'esprit était si ordinaire , il lui fallait chercher et trouver une nouvellle pensée à faire éclore , une nouvelle idée à mettre au jour ; mais comme les idées mères et surtout neuves sont très rares , et que depuis trois mille ans qu'on écrit soit sur du papjrus, du vélin ou du papier, la source en est un peu altérée, il lui fallut nécessairement tomber dans le paradoxe , comme Rousseau, mais avec un bien moins grand charme de style et surtout de tour de pensée. Son livre de V Esprit^ production hardie mais tout raide de contention , où Ton est fatigué à chaque page de voir l'auteur se débattre contre ses propres doutes et ne pouvoir les vaincre malgré ses efforts pour se persuader à lui-même et à ses lecteurs qu''il a raison. Helvétius a été très lié avec mon père qui, occupant une charge dans la haute finance, avait avec lui des rapporis jiMunnliers... Mon père était un
homme tPesprit, mais très positif; et il avait, malgré iui souvent , des scènes 1res vives avec Helvélius qui se faisait beaucoup plus mauvais qu''jl n^était , il n''avail dans le caractère que de la longénuilé et mie grandebonté.Il n''était pas aussi sceptique qu'ail en avait Tapparence dans ses écrits ; j'ai remarqué , en général, qu"'il y a toujours une grande dissemblance entre les opinions et les mœurs de ceux qui écrivent et proclament des choses étranges. Je connais plusieurs esprits très remarquables qui cherchent à innover , soit par conviction, soit par volonté de faire et de dire autrement que les autres ; eh bien ! ces hommes sont continuelleme'it en opppsition avec euxmêmes... C'est une étude curieuse à faire que celle du coeur de ces individus. Helvétius, par exemple, imagina de se calomnier, ainsi que les gens de bien , pour ne donner d'autre mobile que riritéi ri ;ui\ actions mnialcs de la
vie... Mon père pretendait qu'ion trouvait deux hommes à aimer dans Helvéliiis , ruii qui cHuit lui-même , bon, naturel, bienfaisant, très indulgent et bbôral , non-seulement de parole, mais avec une grandeur d''âme qui doublait le bienfait. Voici un fait arrivé dans Tannée qui précéda la première guerre d'Amérique.
Helvétius avait une grande fortune. Souvent il cherchait avec soin à faire du bien , et en cela il était secondé par sa femme, Tune des
plus charmantes personnes de son temps
Unjour,elle passe dans le cabinet de son mari, et lui remet une lettre qu^elle venait de recevoir , et dans laquelle une femme au désespoir s'adressait à elle pour en obtenir quelques consolations et un appui. Elle était Lorraine et compatriote de madame Helvétius. Sa lettre était simple et vraiment touchante. Celle qui Pavait écrite n'était pas à Paris } elle habitait un village près de Vincennes.
— Je ne puis nVabsenler, oit madame Uelvclius ; voilà pourquoi je viens à vous. Cette lettre est écrite par une femme bien née, je ne veux pas Thumilier en y envoyant une de mes femmes. Il faut que ce soit vous qui alliez vers la pauvre étrangère.
M. Helvétius demande ses chevaux ; il monte dans une voilure simple et part pour le village indiqué par la dame. Il trouve une femme encore jeune, entourée de trois enfans, ayant perdu son mari par suite de blessures reçues en Allemagne, où il avait été chercher la fortune et n"'avait trouve que la mort... Madame de Riécourt était venue à Paris pour solliciter une pension du roi. Depuis trois mois elle avait dépensé en courses , en frais inutiles , le peu qu'elle possédait : maintenant elle n'avait plus rien! . . .mais elle ne demandait RIEN non plus. .. seulement elle savait que madame Helvétius était de sa province ; elle ve-
liait lui demùïidev derojti'?v/ge et sa protection.
En voyant celte profonde misère, M. Helvétius se sentit touché au fond de Tàme. — Il y eut dans sa pensée , dès ce moment , la volonté de faire du bien à cette famille. — Il prit lespapiers que lui reraitla dame ; s'informa avec intérêt de ce qui lui manquait, et vit avec chagrin que madame de Riécourt pouvait bien vouloir accepter une protection , mai?; qu'il serait impossible de lui donner en môme temps des secours d'argent. Il lui persuada cependant de se laisse)' transporter dans son hôtel et d'y demeurer avec ses enfans , jusqu'au moment où, par ses soins, elle obtiendrait ia pension qu'elle demandait. Madame de lliécourt accepta. Madame Helvclius fut sa gardemalade , et pour une sœur , n'eût pas été plus attentive. La maladie de madame de Riécourt fut longue; elle était faible et bien
acca})léc par une longue soulilance , à laquelle s'était joint ce désespoir qu''amène la crainte de laisser ses enfans orphelins .'...mais enfin madame de Iliécourt put se rétablir lorsqu'il nV eut plus à redouter de ces incidens que le malheur jette dans votre vie comme la torture d'une destinée... Pendant sa convalescence, M. Helvétius fit des démarches, mais elles furent toutes infructueuses... M. de Riécourt , disait-on , s'est battu en Prusse, et pour la Prusse ; qu'il soit pensionné par la puissance pour laquelle il s'est battu. Cette réponse fut la seule à toutes ses démarches. Alors il prit un parti : il dit à madame de Riécourt qu'il fallait qu'elle allât attendre dans une des terres de madame Helvétius que l'affaire de sa pension fût réglée. Madame de Riécourt partit en toute confiance pour Voré, la terre que madame Helvétius habitait le plus volontiers. Elle y passa un mois dans l'attente
à\\n cbangement de vie qui devait être heureux d'après lesespérancesdeM.Helvétius.Eii efret,unjour, tout en arrivant, il lui annonça que le roi lui avait accordé une pension de trois mille francs , et qu'elle en devait toucher Tarriéré, puisque M. de Riécourt était mort depuis deux ans et demi. En conséquence, il lui apportait une somme de sept mille cinq cents livres , et un cadeau que la reine faisait aux enfans pour leur acheter un trousseau. Ce cadeau était de vingt-cinq louis pour chaque enfant. En écoutant cet homme qui lui annonçait la vie, comme elle nV comptait plus, madame de Riécourt fut saisie d'une telle joie qu'elle ne parlait pas et ne pouvait que pleurer en embrassant ses enfans...
— Ce n'est pas tout, lui dit Helvétius , je me charge de toucher votre pension et de TOUS la faire passer régulièrement chaque trois moisi... Me voulez-vous pour votre homme d'affaire?..,
Madame de lliécourt se récria.
— Non, noîi, dit madame Helvélius, il faut que vous ayiez confiance en mon mari! il conduira bien vos affaires.
Madame de Riécourt consentit à tout. Elle repartit pour la Lorraine , où elle habitait une petite ville, dans laquelle mon père, qui était Lorrain lui-même , Va. vue fort souvent. Elleyfitun établissement convenable. Tous les trois mois , M. Helvétius lui envoyait sa pension fort exactement, et cela, en effet, devait être , puisque c'était lui qui la lui faisait i
En éprouvant des refus multipliés, Helvétius voulut connaître la véritable position de madame de Pùécourt : Il apprit que, demeurée veuve avec trois enfans , elle avait en outre une grand'mère aveugle et infirme dont, elle prenait soin, et que la mort de M. de Riécourt laissait dans la misère comme toute sa famille ! La moralité de madame de Riécourt était re-
— fU —
connue ; dès lors Helvétius pril le parti il[\x'ï\ suivit : ce fut de donàer une existence de ses propres deniers à celle malheureuse famille. Ignorante des affaires , madame de Riëcourt ne savait seulement pas comment on touchait une pension. Elle fut bien long-temps avant d'avoir la connaissance entière de raclion de M. Helvétius. Alors elle ne put se refuser à accepter ce service , car elle avait trolsenfans et elle se mourait. Elle habitait alors Nancy , où mon père la revit , et c''est d'acné qu''il tient les détails qu'ion vient de lire.
Madame Helvétius dont on a tant parlé pour sa bienfaisante bonté et son ingénieuse manière de faire le bien, était une personne de la plus haute naissance. Elle était de la famille, de Ligneville en Lon-aine , Tune des familles fornaant ce qu'on appelait alors les grands chevaux de Lorraine. Elle épousa Helvétius et fut heureuse, parce qu'il y avait un gi^and rap-
__ 115 — porl entre elle et lui pour la bienfaisance active et Tusage d''une grande fortune employée le plus philanthropiquement possible... Elle habitait presque toujours ses terres , particulièrement celle de Vorê ^ où elle faisait un bien qui la faisait cbérir par ce qui Tentourait. Lorsqu'elle revenait à Paris, elle allait elle-même chercher le malheur dans les asiles les plus secrets , accompagne'e d'une sœur de chanté et d'mi chirurgien. Elle faisait un tel bien , que sa réputation a survécu à celle de son mari , malgré tout son talent.
Lorsqu'il fut persécuté pour son fameux Livre de V Esprit , madame Helvétius , quoique ses opinions fussent vcLoms philosophiques que celles de son mari , le soutint du poids de sa haute réputation , loin de Taccabier de cette même supériorité. On lui écrivit pour faire signer une rétractation à son mari ; elle répondit qu'elle ne lui en parlerait jnmnis , et
qii^elle s'expatrierait avec lui plutôt que de lui faire écrire une parole contraire à sa conscience. Après la mort d''Helvétius, qui arriva d''assez bonne heure, pour la laisser longtemps malheureuse de sa perte , madame Helvétius se retira à Auteuil, où sa maison devint , comme celle de madame Geoflfrin et de madame de Tencin, le rendez-vous des gens de lettres et dessavans distingués , regardant cette manière de vivre comme un lesrs
que son mari lui avait fait. Franklin, pendant son séjour en France, la voyait tous les jours ; Tabbé Morellel, Turgot, cet ami des hommes, qui devraient bénir sa mémoire, Cabanis; tous ces esprits de haute intelligence , passaient leur vie chez elle et Taimaient. Elle n'avait aucune prétention à la naissance, quoique sa famille , comme je l'ai dit, fût de la plus haute noblesse , étant de celle des Ligneville ; elle se moquait même de ceux