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qui avaient cette prétentioiï. Le maréchal Je Bjron lui reprocha un jour de n"'avoir pas pris !e deuil pour un de leurs parens qui était mort. — En vérité, lui dil-i! , on dijait que vous ne savez pas que vous êtes de sa {'ainiUe.
— Oui , répondit'^elle en souriant , parce que lui ne savait plus s'il était de la mienne.
L'empereur avait désiré la connaître: il fut la voir, et la trouva se promenant dans son petit jardin d'Auteuil. Elle lui dit ces paroles qui peut-être ont été oubliées, maisquej'ai retenues
pour m^en souvenir à jamais « Vousnesa-
vez pas, général (il n'était encore que premier consul), vous ne savez pas combien on peut trouver de bonheur dans trois arpens de lerie!... »
Et alors, le soleil d'Austerlitz ne s'était pas levé sur cette destinée injpériaie, qui, loin de trouver le bonheur dans trois arpens de terre, le cherchait en remuant des mondes..
L^homme le plus agréable dans le sens qu'on attache à ce mot , de la société de madame GeofFrin , était le comte de Creutz. C'était un homme d''autanl plus remarquable qu'il était étranger, et, qu'à cette époque, un étranger Pétait tout-à-fait chez nous. C'était à Paris que toute l'Europe venait chercher des bonnes façons et du savoir-vivre ; il y avait dans tout ce que faisaient les hommes et les femmes de France , un bon goût et une manière à nulle autre semblable. Ainsi donc, lorsque le comte de Creutz , qui était Suédois , (i) vint à Paris nous montrer un esprit doux et fin , un jugement parfaitement éclairé sur les arts , un goût délicat pour la vie habituelle, une chaleur, une délicatesse dans le sens moral ; toutes ces qualités nous le firent d'autant plus accueillir qu'il était rare , je le répète, qu'un étranger nous vînt ainsi tout
(i) Il était ambassadeur de Suède en France.
— 119 -^ Sarmé. C'était un poète parfait ! Jamais un Homme ne peignit avec plus de ieu ce qui lui avait frappé rimagination. Je n^ai jamais, connu qi^un autre homme dont les manières et l'esprit fussent en rapport avec le portrait qu'on nous a laissé du comtede Creutz(i). C'est lu même verve d'imagination , la même cliateiir d^\me à la vue d'une belle nature, le même enthousiasme au récit d'une belle action et le même charme dans la conversation. Charme qui naît surtout de l'alliance d'une grande douceur avec l'esprit le plus remarquable et la finesse d'organisation la plus subtile. En écoulant raconter une course lointaine à cet homme, en le suivant sur le Vésuve, sur l'Etna, en gravissant avec lui le Ben Lhomond, ou le Mont Blanc ; je sens la
(i) La première partie des voyages du marquis de C... est colorce avec une chaleur de tons, bien rare et bien précieuse à rencontrer. La seconde partie est plus savante mais je préfère la première.
chaleur du Vésuve , le froid des glaciers du Montanvert ; je suis dans les mêmes régions ; je vois la mer de Sicile , les lacs d'Ecosse et tout ce qu""!! me dépeint. C'était aussi d"'après
ce que m'en a souvent répété mon père qui a vécu dans la société de d'Alembert et de madame Geoffrin, le charme particulier du comte de Creulz. Il avait beaucoup voyagé comme tous les hommes duNord y et il racontait ses voyages avec un charme ravissant.
Le comte de Creutz était disciple de Linné et cultivait beaucoup la botanique. Il connaissait admirablement la flore de TEspagne où il avait habité long-temps, surtout à Grenade. Il a laissé de cette ville et de la province d'Andalousie un souvenir frappant pour tous ceux qui ont parcouru ce pays-là. C'est lui qui a dit:
« En Espagne , mais particulièrement à Grenade, on a besoin de doubles facultés pour vivre , car on existe doublement ; on
se laisse aller à un charme qui vous emporte et vous entraîne dans un monde où les plus douces rêveries vous bercent et vous communiquent une extase dans laquelle se doivent trouver ceux que Dieu appelle auprès de lui. »
Lorsque j'ai vu TEspagne, j'ai compris le comte de Creutz.
Deux hommes étaient bien étonnans aussi en raison de leur qualité d'étrangers ; Puu était Tabbé Galiani , Taulre, le marquis de Carracioli , l'auteur ou Téditeur des lettres de Ganganelîi.
L'abbé Gaiiani était Napolitain ; sa figure était celle d'une jolie petite poupée. C'était un charmant petit arlequin sur les épaules duquel remuait une petite tête où se trouvait un génie presque égal à celui de Machiavel. Je ne sais si M. de Talieyrand connaissait ma pensée à cet égard, lorsqu'en parlant tl'une femme ayant des moyens plus qu'elle
— 1-22 n^a d^esprit; il disait : Oui ^ cesi la télé d^ Cromweli sur les épaules dune jolie femme. Quant à Tabbé Galiani , il était tout à la fois de cette nature machiavélique et bouffonne que je viens de décrire. Il était , sans contredit, Thomme le plus comique et le plus remarquable, peut-être, de la société de madame GeofTrin. C'était un type que cet homme avec sa jolie petite figure. L''âme tout à la manière d'Aristippe et d'Epicure, non comme le philosophe grec, mais comme nous Tenlendons. Gai jusqu'à la folie, tout en parlant même politique , de la manière la plus abstraite et cependant mélancolique par Tàme et le coeur , jusqu'à demeurer seul quelquefois plusieurs heures et pleurer en écrivant ou lisant des choses d'un haut intérêt !
L'àme avait été' explorée par lui sous toutes ses faces , et l'âme ne lui avait pas paru valoir la peine de se contraindre pour elle. U
avait tout vu du côté ridicule. Mais cette façon de juger Thomme, lui donnait aussi une profonde tristesse, toutes les fois qu'il redescendait dans lui-même. Je connais quelqu\m à qui Pabbé Gaiiani parlait d'une femme qu'il avait aimée et qui Favait trompé.
Je ne m'en suis pas plaint — je ne m'en plaindrai jamais. Elle m'a trompé, c'est vrai ; mais pourquoi ixi'a-t-elle trompé? Parce que j'ai été dur envers elle, comme nous autres hommes, nous le sommes toujours. Elle a voulu ruser parce qu'elle e'tait faible. — J'ai été dur parce que j'étais le plus fort. — Je devais m'attendre à sa ruse, parce que je la savais faible — quant à elle, elle n'a agi que par sa nature qui ne pouvait la conduire autrement C'est ma faute d'avoir compté sur
elle et non la sienne.
Celte conversation prouve quelle opinion il avait de l'humanité I...
Il avait toujours un bon conte à faire nHmporte sur quel sujet il parlât. Il est fâcheux, nous Jisait Laharpe, qu'on ait pas gardé le souvenir de ces contes ; et que quelqu*'un, comme Marmontel, n'en ait pas fait un recueil, on en aurait composé une admirable collection. Son esprit actif, sa manière mimique^ son jeu de physionomie, ses allusions imprévues et tout aussi fines que comiques ; tout faisait de Tabbé Galiani un homme non-seulement charmant dans le salon d'une femme comme madame Geoffiin, mais c'était un homme qui eût été distingué partout , dans tous les pays et parmi les plus hautes notabilités du savoir.
Uue particularité singuhère, c'est qu'avec celte vivacité brillante qui lui donnait tant de charme quand il contait , il n'était plus rien quand il avait fini. Il devenait muet et triste , et se plaçant dans un coin du salon ,
on ne savait plus s"*!! était là. C'est une chose étrange — On me contait qu'happés avoir été Pâme du salon de madame Geoffrin , chez laquelle il passait sa vie, quand il était à Paris, et qui se retirait comme un acteur qui, après avoir joué son rôle, va dans la coulisse et attend la réplique pour rentrer sur la scène. Une autre chose qui lui était propre, c''étail sa manie de parler sans vouloir être interrompu. Cette manière devait , selon moi , jeter un grand froid dans la conversation. Ce n'est que de l'échange rapide des mots et des pensées que jaillit la clarté! Que faire avec un homme qui parle pendant une heure, et qui vous dit ensuite :
— Répondez-moi.
— Laissez-moi donc achever , s'écriait-il tout en colère, lorsqu'on voulait l'interrompre... après, vous parlerez.
Et, lorsqu'enfin il concluait , si vous vou-
liez lui répondre en effet, alors il s'^effaçait de toute Texiguité de sa petite taille et se perdait dans la foule. — Mais il avait bien de Tesprit et plaisait en se faisant aimer dans toute cette société de madame Geoffrin.
Le marquis de Carraccioli était en tout Topposé de TabbéGaliani. — Il était grand, lourd, épais, et tout grand seigneur quHl était , tout ambassadeur de famille même qu'ail était parmi nous, il avait un air avec lequel on peindrait la bêtise ; et sans qu'il parlât surtout, il pouvait , s'il le voulait, passer pour un imbécile ; mais tout aussitôt qu'il parlait, il devenait lumineux et superbe. Cette tête massive se relevait, ces yeux ternes brillaient d'un feu d'autant plus sublime qu'on voyait où il avait été le chercber ; c'était dans l'âme. — Cette bouche, cet œil, ce front, tout devenait une grâce déplus,
(i) 11 était ambassadeur de Naples , et Naples était ambassade de France.
>« je puis (lire ce mot , en parloiil de la figure d'un homme I Et pourquoi ne le dirais-je pas? Est-ce donc qu''un homme ne peut avoir la grâce dans toute Tacceplion la plus étendue de ce mot !
Carraccioli parlait mal le français, mais dans salangueil était admirable. J^étais jeune fille, lorsqu'^il venait chez ma mère, et cependant j'en ai gardé un souvenii- très frappant; il est mort sousTempire, et pasmême assez vieux pourque les particularités de sa mort ne me soient très bien connues. — Elles méritent d'avoir leur plac€ dans cette notice.
Carraccioli avait observé les hommes, comme Tabbé Gahani, en philosophe. — Mais leur philosophie n'était pas la même, et leurs observations devaient donc différer : Galiani avait vu le côté bouffon , ridicule de notre espèce; Carraccioli Tavait vu en homme d'état, en politique profond. C'était de sa place Uùs
haut située, qu'il avait vu les nations et les peuple*, qu'il avait observé leurs mœurs et leurs caractères — Jamais, par exemple , je ne lui ai entendu citer un fait particulier; toujours de grands traits — et les masses — Il faisait aussi de bons et de drôles de contes , comme l'abbé Galiani , mais plutôt par complaisance. Aussi, lorsque Albert le voyait entreprendre un de ces contes sur la vieille Espagne, de la Sicile ou du Piémont, ou bien encore de Venise, il disait en riant : Ah! voilà pour ma sœurl... Laure, remerciez M. le marquis.
Il avait des trésors d'instruction, dont j'étais fort admiratrice. Il le savait , et bien que je fusse trop enfant pour pouvoir le comprendre, il se mettait à ma portée et me racontait des histoires les plus curieuses du monde , qui intéressaient autant les auditeurs qui l'entouraient que moi-même.
Il était malheureux, et nous le savions, vanh
nous étions bien loin delà vérité.Il venait dîner chez ma mère, et elle était si contente de parler italien avec un esprit si supérieur que ces dîners se répétaient souvent... Il avait un valet de chambre , nommé Valentin, qui avait été valet de pied de la reine Marie-Antoinetle, et qui le servait depuis la révolution. Cet homme avait défendu la reine àVersailles, le 6 octobre, elle 21 juin, aux Tuileries , il avait été blessé et puis s'était retiré. Il avait rencontré le marquis de Carraccioli, et s'était mis à son service malgré le marquis, dont la fortune perdue , ne lui permeltaitplus, disait-il , de garder un homme à son service.
Valentin était tourneur de son métier : il se mit à tourner et fit des chaises. Le marquis de Carraccioli fut malade; Valentin le fit alors transporter dans une chambre qui était en bon air dans une vaste cour et dans une maison appartenant à un marchand de chaises du T. I. 9
faubourg Saint-Antoine. Il payait le loyer avec son travail. Il nourrit et entretint ainsi son maître pendant très long-temps avec le même travail.
Le marquis deCarraccioli futbientôt beaucoup plus malade ; Valenlin, au lieu de s'adressera des connaissances de son maître , carie hasard faisait qu^il n"'avait plus d"'amis intimes à P/iris; au lieu de s"'adresser à ceux chez qui son maître allait le plus souvent, il fit comme .«^mbroise (i) et s'engagea pour un temps, à condition que son maître aurait non-seulement le logement, mais les soins qu'il ne pouvait pas lui donner, parce que le bruit du tour incommodait son maître , et qu'il était obligé de le laisser seul.
Valentin s'adressa au gouvernement II s'y
{i)'Ambroisey ou Voilà ma journée ; charmante pièce qu'on donnait au théâtre Feydeau, et dont le sujet ('tait tire' d'un même fait, d'un domestiqua qui nourrit •îa maîtresse.
-^ 131 — prit mal npparemmenl; car Chaptal, qui alors était au ministère, et avait une bonté et d'ailleurs une justice qui auraient seules suffi pour tirer Carraccioli de Pétat affreux dims lequel il était, ne fit rien pour lui. Un orgueil mal entendu Tempêchade s"'adresser à ma mère, qui n'était plus assez riche pour l'obliger, mais qui, certes, par ses connaissances Veut certainement fait ! Il ne voulut pas nous parler de son malheur; et bientôt nous apprîmes sa mort, sans nous douter de ce qui Tavail précédée. Valentin, en tenant le corps de son malheureux maître dans ses bras, sentit combien il lui (Hait cher ! La pensée que cet homme , d'un beau nom , d'une illustre naissance, allait êUc enterré dans le corbillard des pauvres, le révolta! — Il va chez un notaire, vend une petite rente viagère qu'il avait, fruit des économies de bien des jours de privations, en obtient trois cents francs, paie le peu dedettes
que la maladie de Carraccioli lui avait fait contracter, et avec le reste fait enterrer son maître, non pas avec magnificence mais avec décence et du moins sans la charité de la paroisse! lui!... Carraccioli !
i^Valentin reprit son état de tourneur; mais il gagnait si peu qu'il voulut essayer de reprendre un genre de ce que le nouvel ordre de choses et la grande magnificence de Tempire semblait rendre positif.
Je montais alors ma maison à mon retour de Lisbonne. Junot avait un parent que j'aimais beaucoup, Tabbé Junot, ancien aumônier des gardes françaises, grand ami du maréchal de Biron etPundes hommes les plus excellensque 3''aieconnus. — llmeditun jour : J'ai un valet de chambre à vous donner; et tout de suite il me conta tout ce qu'avait fait Valentln : conduite à laquelle se trouvait pour préface son dévoiiment à la reine, au 6 octobre et le 2 1 juin!... —
Valentin me fui présenté le lendemain, et tout aussitôt arrêté et attaché à mon service particulier, faisant partie de ma maison et non de celle errante'et presque militairede mon mari. Valentin, traité avec douceur et même avec vénération par moi, car sa conduite me parais-
saitsublime;heureuxsurtoutcomparativemen
après tant d^années de gêne et même de privations nécessaires à la vie , s^allacha bientôt à moi comme il s'était attaché au marquis de Carraccioli. Cet homme était un séïde: je suis sûre quHl aurait commis un crime pour moi , si je le lui avais demandé. J'étais entrée pour quelque chose dans sa bonne œuvre; j''avais fait obtenir une entreprise dans les travaux de la Malmaison, pour les charpentes, au menuisier chez lequel était mort Carraccioli ; j'avais fait mettre une pierre turaulaire à sa tombe, et ces choses si simples nous avaient liés ensemble et avaient rapproché les distances. II
aimait mon mari , mes entans , comme ii m^aimait aussi , quoique moins abnégativementfCtce fut ainsi que nous atteignîmes l8o4.
A cette époque, Dieu le récompensa. 11 fit un héritage dans sa province et cet héritage était une fortune. Il eut pour sa part une somme de trois mille francs, il avait cinquantecinq ans alors , à peu près. En le plaçant en viager, cela lui donnait cinq cents francs de rente. — 11 pouvait se retirer en province et vivre heureux, je le lui dis; il devint tout pâle!
Madame me chasse donc, me dit-il?
— Moi ! mon pauvre Valentin? quelle idée avez-vous là? — Mais madame me dit de m^en aller !
— Je vous donne un conseil. — Si vous ne voulez pas le suivre , ne le suivez pas et demeurez avec moi ; vous y resterez toujours si vous attendez que je vous chasse.
Quelques mois après, arriva une sorte de
disgrâce à Junot, il fut envoyé à Arras et Murat eut le commandement de Paris. — Celte nouvelle manière de vivre quM nous fallait adopter, était fort opposée à l'autre : nous dûmes faire des réformes, et, sur la masse des domestiques, en renvoyer un assez bon nombre ; mais nous ne pensions pas à nous séparer de Valenlin.
Cétaitla veille de notre départ: noussorlions de table et nous allions aller au spectacle. Comme nous partions pour Arras la semaine suivante, je faisais des comptes et des arrangemens dès que j"'avais un moment de libre. — J'étais donc à mon bureau en attendant mon mari, lorsque j'entendis gratterh. la porte, et
sur Tordre que je donne d'entrer, je vois
Vaîentinî... — Il me parut bouleversé ; il était pâle, tremblant et semblait ne pouvoir aborder ce qu'il voulait me dire, je ne pouvais le deviner. Dans le premier moment, je crus qu'il
était fôché que je ne l'eusse pas nommé pour venir avec moi à Arras. Je Ta vais laissé à Phôtelde Paris pour tout surveiller, comme digne de confiance, plus qu'aucun autre.
— Madame , me dit Valentin !... Et puis il s'arrêta !
— Eh bien ! lui dis-je en souriant.
— Madame , reprit-il... et puis il s'arrêtait encore ! . . .
— Que me voulez- vous donc, Valentin?.... Est-ce que vous êtes fâché de rester ? vous savez que cela ne peut être autrement.
— Ce n'est pas cela , madame. . . je sais bien qu'il me faut rester. — Je l'aurais demandé, si
madame ne me l'avait pas dit ce n'est pas
cela c'est que on dit, comme cela, que
monsieur et madame sont dans la disgrâce du premier consul , comme mon pauvre maître
l'était de son gouvernement napolitain
Monsieur et madame vont partir avec les en-
fans. Cesl un voyage cher M. le général a été pris au dépourvu ; au milieu de son année... et comme j'ai pensé que... enfin... Tenez , madame , j'ai été chez M. Tricard(i): — Je lui ai demandé mon argent, sans lui dire pourquoi, et je l'apporte à madame et à mon général , pour qu'ils en fassent ce qu'ils voudront dans ce moment-ci , où ils doivent en avoir besoin
— Non ! les années s'écouleront sur celte action , mais jamais le temps ne TefFacera , non pas de mon souvenir, mais de mon coeur ! J'en fus bien touchée dans le moment même. Et encore aujourd'hui , seulement, en rappelant ce souvenir, les larmes remplissent mes yeux.
Mon mari était entré chez moi pendant le
(i) II était le notaire de ma mère et le mien. Il demeurait alors rue du Bouloy. — Son successeur y demeure toujours.
discours de Valenlin , il ne Tinteiroirpit pas ; mais , lorsque le brave homme eut jeté à terre les quatre sacs qui contenaient trois mille sept cents francs, et qu'ail portait sous sa redingote , avec grande peine, *— il le prit dans ses bras et le serra contre sa poitrine , comme son frère ! Junot avait un cœur capable de sentir une pareille action !
Mais lorsque Valenlin vit qu'ion ne voulait pas de son argent , il se fâcha sérieusement Mais une chose qui me frappa, fut
qu''en nous priant d'accepter et se plaignant d'être refusé , il ne proféra jamais le mot qu'un autre aurait dit à sa place Vous me refusez parce que je ne suis qu'un domestique! Cet homme comprenait que par sa noble conduite , il sVHait placé parmi nous et dans le rang le plus élevé... tant la langue deTàme est universelle.
— Eh bien! lui dit Junot, je le prends ton
— i;vj —
ai'geiil , maison l'en paiera l'inlérèL à luisoii
(le dix pour cent, pendant toute ta vie (i)
Ce (jui fut fait.
Parmi cette foule de portraits que je place dans cette galerie que nous parcourons , il en est un devant lequel nous devons nous arrêter : — Cest Panard.
(i)CeUe volonté fut suivie effectivement à la mort de mon mari : on remboursa Yalentin-, mais il ne voulut jamais que la succession de son maître , alors fort embarrassée par 14,000,000 lr.de dettes, fût encore obérée parlui, et Une voulut accepter cjue cinq pourcentd'intérêts!...Je le connaissais si bien que je n'ai pas insisté. — Yalentin est un de ces types de serviteurs qui se perdent chaque jour. Au retour de la famille royale, Yalentin ne voulait pas se présenter clîez madame la duchesse d'AngouIême. Je Ty contraignis. Il y fut , et obtint une pen3ion. Cela joint à ce qu'il avait économisé chez moi, lui faisait 1,200 fr. par an et 600 de sa rente ; et habillé complètement comme valet de chambre. Cela lui faisait un avoir assez considérable. Il rencontra une femme qui lui donna une rente de 3 à 4,000 fr., en l'épousant. Su santé était mauvaise ; il avait des infirmités, ce qui l'empêcha de continuer son service auprès de moi. lise maria donc et fut s''élabllr à Belleville, où il vit encore très vieux, honoré et respecté, et surtout aimé de tout ce qui le cotniaîl.
Il était malheureux , mais son infortune prenait de son caractère un côté presque comique. Il prenait, lui , la vie , ou bien gaîment , ou bien indifférentoient ; mais jamais d'un côté désespéré. Non , parce quM fût égoïste , mais par ce qu'ail était , surtout , insoucieux du passé, peu inquiet du présent et parfaitement indifférent de Vavenir. Cette manière qui n'avait rien de calculé , amenait pour lui, sinon, du bonheur au moins du repos. — Celait plutôt la tranquillité d'un enfant, enfin , que la sérénité raisonnée d'un philosophe. Ainsi, par exemple, il ne s'occupait jamiais du soin ni de s'habiller , ni de se loger , ni de se nourrir. — Il avait, îa-dessus, une niaiserie confiante, tout-à-fait comique; su tournure et sa figure n'avaient ni finesse , ni agrément. Il était lourd , cynique et peu soigné de sa personne, au point, que madame Geoffrin lui en faisait de vifs reproches ; et ,
pourtant , de cette masse lourde , de cette épaisse enveloppe , sortait souvent des impromptu pleins de finesse et de grâce ! Il a même fait des vers d'une admirable beauté, et
losrque Lebrun dit de lui :
II chansonna le vice et chanta la vertu.
c'est ce qu'il y a de plus juste. — Ce vers est beau.
Je connais quelqu''un qui voyait souvent Panai d et lui demandait des vers pour envoyer en Allemagne et même en Russie ; et , pour parler plus clairement , ce quelqu'un ,
c'est M. de Laharpe Il aimait autrefois
Panard; — mais à l'époque où j'ai connu M. de Laharpe il était bien changé , et ce qu'il avait aimé il le dénigrait. Il était fort haineux , comme on sait, et ses jugemens sont différens de ce qu'ils étaient à une époque plus éloignée de nous. — Mais il me contait que , lorsqu'il allait chez Panard et lui deman-
— I'i2 — (]ait des vers, il les lui faisait chercher et trouver, Dieu sait où : une fois ils étaient dans le fond d'un tiroir; une autre fois sur une planche parmi les toiles d'araignées; quelquefois c'était dans la boîte à perruque , et toujours ces malheureux vers étaient griffonnés sur un mauvais chiffon de papier sale et chiffonné. — C'était là-dessus qu'on trouvait de charmantes choses !.... plus les vers étaient tachés de vin, mal en ordre Prenez, prenez, disait Panard à Marmontel C'est le cachet
du génie !
Onne peut parler de Panard sans parler de Galet; poète comme lui, aimable aussi, comme lui dans ses vers ; mais quelque cynisme qu'eût Panard dans sa personne, le surpassant encore! Galet était, je crois, originairement
épicier ; il avait de la grâce et de la facilité pour faire des vers ; il en faisait quelquefois (ju'on ne pouvait ni lire , ni réciter ; mais amu-
santpour une société d'homme. Aussi était-il toujours bien accueilli chez tous ceux qui , comme Cury, par exemple, dont j'aurai bientôt à parler , étaient partisans de la satire joyeuse.
Galet aimait Panard d'une tendresse de frère; lorsque ses alîaires furent tout-à-iait dérangées et qu'it lui fallut se retirer de chez lui pour se meltre à l'abri de la prison , il s'en fut au Temple qui , alors , était un asile contre les créanciers ; aussi lui et Panard l'appelaienl-ils : le Temple des mémoires et non comme le disait Panard, le Temple de mémoire... Là il fut aitaqué d'une hydropisie dont il mourut.
Il était épicier comme je vous l'ai dit (i); mais il était plus assidu aux coulisses du théâtre de la foire , qu'à surv^eiller sa boutique. C'est un système qui ruine bien vile , que cc-
(i) Il dimeiu'ùi rue «les Lombaitls.
— U4 — lui qui fait aller un marchand au spectacle tous les soirs , au lieu de se mettre dans son arrière -boutique, pour faire le relevé des ventes delà journée!... Quant à Galet, il n'y avait pas de sermon à lui faire. Qu^aurait-on dit à un homme qui , étant hydropique, n'en buvait pas moins du vin de Champagne ; qui ^ étant ruiné, n'en dépensait pas moins ce qui lui restait ; et qui , toujours , soit qu'il souffrît, soit qu'il fût sous la griffe de la justice, n'en riait pas moins de tout et faisait la nique à la vie ,'se raillant d'elle et bien plus encore de la mort? — Quant à celle-ci qui ne rit pas, comme on le sait , et ne plaisante jamais , elle arriva comme elle l'avait promis , pour emmener Galet... Le vicaire du Temple ayant appris que Galet était bien mal et qu'il allait mourir , vint pour l'administrer. . ,
Ah! monsieur l'abbé , lui dit Galet, vous avez donc appris mon départ et vous venez
me graisser les Jioties? Cest inutile je m en vais par eaul.é.
Le même jour il écrivit à Collé , son ami , ces couplets suivans sur Pair : Accompagné de plusieurs autres. Voici le dernier de ces couplets :
De ces couplets soyez content , Je vous en ferais bien autant, Et plus qu'on ne compte d'apôlreiî , Mon clier Collé , voici Pinstant Où certain fossoyeur m'attend Accompagné de plusieui-s autres.
Quelques jours après sa mort , Marmonlel
rencontre Panard sur le boidevarl , il lui parle
de la mort de Galet , et comme il savait Fa-
• mitié qui les unissait , il lui dit combien il y
prenait part.
Ah! s^écriaPanard, ma douleur esthien vraie et bien profonde! un ami de trente ans avec qui je passais ma vie ! au cabaret , à table toujours, partout ensemble I ... je Tai perdu
je ne chanterai plus , je ne boirai plus avec lui ! il est mort ! je suis seul au monde ! . . . .
Et il pleurait car, avec sa gaîlé insou-
! ciante, Panard avait une vraie sensibilité et du cœur ; mais voici le plus curieux.
Oui , ajouta-t-il, il est mort au Temple !.... tu sais, dit-il à Marmontel, ce Temple (i) que lui et moi , nous appelions le Temple des mémoires^ il est enterré là!.... Ah! si tu savai comme ils me Tont enterré.
— Comment donc? lui demanda Marmontel.
— Ah ! quelle tombe ! . . . sous une gouttière, mon ami!... lui, Galet! — lui qui, depuis rage de raison , n'avait pas bu un xene
'"; d'eau!
ff Les vers de Panard sont trop connus pour que j'en place ici. — Je ne sais pourquoi il
t (i) C'est au Temple que se réfugiaient les débiteurs
trop poursuivis par leurs créanciers.
est moins répandu que Collé. Collé est je croi^ plus en vue, à cause de sa partie de chasse d'*Henri IV. Sans cette pièce, lui et Panard seraient certainement de même renommée et Panard serait même supérieur; c'est de lui qu'on a dit :
Il chansonna le vice, el chanta la vortu.
L'abbé Raynalétait aussi delà société intime de madame Geoffrin... Mais c'est un homme d'une capacité trop grande et taillé sur an patron de trop vaste dimension pour le faire paraître comme acteur passant dans celte galerie de portraits que je fais ainsi défiler devant le lecteur. L'abbé Raynal avait une philosophie vigoureuse et pensante qui le faisait aller chez madame GeolFrin plutôt comme auditeur afin de détendre son esprit fatigué par va\ travail trop assidu, que comme une abeille apportant son tribut à la ruche commune. — Il se taisait, me disait le cardinal Maury, qui l'a beaucoup
connu et que j^ul vu lui-même dix ans de ma vie; il se taisait, parce qu'il ne savait pas causer... L''abbé Raynal était bon. Ses mœurs étaient douces, et tout en lui donnait le désir de le connaître et de devenir son ami.
Avant de parler de d^Alembert et de Marmontel , les plus important personnages par leurs relations avec le monde sociable du salon de madame Geoffrin , il me faut rappeler le nom d^un homme qui est bien trop connu pour que je n'en parle pas avec autant de détail ([ueje le pourrai : c''est Diderot. Madame Geoffrin l'estimait, l'aimait à sa manière même; mais elle ne se commettait pas pour lui, et ne faisait jamais voir qu'elle partageât en aucune manière ses opinions , quoiqu'elle fut assez souvent du même avis que lui. Diderot n'était donc pas delà société de madame Geoffrin ; il était de celle du baron d'Holbach, composée en partie de têtes trop fortes et trop hardies
que madame GeoOHn n^avait pas osé admettre à ses dîners. — Elle aimait pourtant Diderot, mais à la sourdine , je le répèle , et sans se commettre pour lui, quand il fallait le défendre dans le monde où il était si vivement attaqué quand il Tétait î Quant à Helvétius , elle Pavait admis chez elle et comme adopté pour ainsi dire ; mais c"'était dans sa première jeunesse, et bien avant qu'il eût fait ce que madame GeofFrin appelait ses Jolies.
Diderot était un homme de lettres comme nous voudrions en avoir maintenant. Il avait surtout une qualité singulière et bien rare de tout temps, c'était de trouver des beautés cachées dans un ouviage qu'on lui apportait à juger. — Si le sujet lui plaisait, il le saisissait, s'en emparait, le pénétrait d'un coup-d'œil habile et montrait quelquefois à Tauteur les richesses de son oeuvre. — Il lui arrivait aussi, lorsque Vautour avait pris son sujet d'im mfiu-
— 1.5(1 — vais colé , de faire le drame , dans sa têle, si c'était une pièce de théâtre, tandis que Tautre le îui lisait; quelquefois même , il laissait là son propre travail, composait un acte entier, et disait à Fauteur : Voilà ce que vous devriez faire... Cela était si drôle que souvent , comme nous le voyons au resle aujourdliui, il arrivait qu\in auteur lui lisait une pièce il arrangeait la pièce à sa façon et puis il disait à ses amis :
J^ai entendu, ce matin , une chose vraiment très belle I
Alors il leur racontait la pièce comme il l'avait faite dans sa tête. Et puis , lorsqu"'elle était jouée ou imprimée, on était étonné de n'y rien trouver de ce qu^on s'attendait à y voir d'après la relation de Diderot. Quant à lui, lorsquMl se réveillait de son rêve, il se mettait à rire, et tout était dit. Diderot avait une instruction très remarquable ; il savait tout., si Ton peut tout sa-*
voir ! Il était de plus extrêmement bon : cette
qualité lui a été refusée et contestée avec cha-
leur(i) .L'auteur de la Religieuse et de Jacques
(i) C'est madame de Genlis qui, dans ses Me'moires, raconte que les philosophes du dernier siècle sont des MONSTRES I et Diderot n'est pas épargné , comme on peut le croire. En général, ces Mémoires de madame de Genlis sont remarquables pour la manière burlesquement crédule, naïve même, dont l'auteur y dispense le bien et le mal. C'est au point que je serais contrarié , qu'elle y dit du bien de moi. Ce livre ressemble au jeu des contre-vérités , ou bien à Brantôme ; on sait ce que voulait dire son mot ', honnête et vertueuse dame!... C'était ordinairement tout ce que la cour avait de plus douteux , mais lorsqu'il dit : C'était une très honnête , une très vertueuse princesse I alors il est question de Catherine de Médicis, ou de quelqu'un comme cela. Madame de Genlis est dans le même genre , au talent près , non qu'elle écrive admirablement ; mais non pas po'ur ce genre de livre. J'aime mieux lire madame de Motteville dont chaque page, contient quelquefois dix fautes de français. C'est naturel du moins , ainsi que le livre de MADBMOisF.i LE Mais madame de Genlis! c'est bien drôle! à commencer par, elle-même 1 et son opinion sur les gens de lettres! — M. de Lajnarîine, par exemple * — Et tant d'autres!... Mais ce qui est le plus comique, ce n'est pas le mal , ce ne serait qu'odieux. Mais le bien !.. Il y a tel éloge par exemple qui
* Elle ne le trouve pas bon, royw «oïi 5« et S'^'vohim»,
le Fataliste est un homme sans cœur et sans âme, disait-on. Cela n'^est pas vrai ; il y a dans Jacques le Fataliste et dans le Conipère-Maihieuy plus dépensées nobles et belles peut-être que dans une foule d'écrits hypocrites qui n''im-
posent qu'à ceux qui sont eux-mêmes peu d'accord avec leur pensée. — C'est une approbalion de convention (i).
se trouve d'une telle nature , que je suis convaincue que la malheureuse femme qu'il concerne serait à la torture, si un étranger lui parlait devant vingt personnes de ce que madame de Genlis dit d'elle dans ses Mémoires. — H y a une telle contradiction avec tout ce qui est adopté par le monde , comme profonde conviction, que l'éloge est burlesque, ou sanglant. Pour ma part, je ne l'ai pas vu autrement. — Une nouvelle édition avec des notes pour rectifier les jugemens en mal et eu bien , serait curieuse à faire en ce que il n'y a rien de politique dans son affaire. C'est surtout lorsqu'elle parle di; la piKTÉde telle ou telle personnel... Ainsi une femme connue en France et en Angleterre pour son Immeur joyeuse, est qualifiée par elle d'ange et de sainte ! Il faut qu'elle ait voulu railler.
(i) Je ne iii''établis pas le défenseur d'un mauvais livre, mais je dis que Diderot, dans ces mêmes mauvais livres, a émis de belles pcnse'es. JVstinic plus Dideiot>
— 1.33 -- Diderot avait , comme je Tai dit, une extrême bonté. Mais il était grossier dans ses manières , parce qu'il n'allait pas dans un monde qui les lui aurait rendu aimables. — Il y a toujours une sorte de grâce dans la société des femmes, qu'on n'acquiert pas ailleurs; Diderot ne voyait pas cette société choisie dans laquelle Marmontel, Fontenelle, le Gentil Bernard passaient leur vie. — Aussi, était-il, je le répète , un peu ours^ ainsi qu'il le disait lui-même. Lorsqu'il fut à Saint-Pétersbourg, où l'appela Catherine II, elle fut surprise de cette grossièreté de manières, et de sa parole quelquefois acerbe. — Mais bientôt , elle s'habitua à cette sorte de sauvagerie et même elle lui plut à rencontrer au
me di?^nt franchement sa pensée, qu'un homme qui , dans un écrit bien revu, bien corrigé, qu'il aura composé avec tout le calme du mensonge, et qui me dit en termes les plus choisis du monde qu'il n'y a que Dieu et la religion, et qui passe sa Tîe à outrager l'un et Vautre... t't de ces gens là; il yen a l'cauconp qui vont même » la messt.
154 — milieu du monde élégant où elle vivait. Cela lui parut assez bizarre pour Pamuser; et Diderot ne fit pas un assez long séjour en Russie pour faire désirer son départ. Il ne fautpas faire dire à un souverain : Mon Dieu ! que fait-il encore ici?...
Ce fut ce qui perdit Voltaire à Berlin.
Le grand charme de Diderot était en luimême , lorsquHl traitait un sujet relatif à la haute morale. Alors , son regard, son sourire, toute sa physionomie devenait aimable. — • C'était un miroir réfléchissant une chose agréable; c'était un écho répétant un son harmonieux... Toute son âme était dans ses yeux, disait le cardinal Maury (qui pourtant ne Taimait pas), et cette âme était belle !
Il eut une querelle de la plus grande importance avec Rousseau. C'était u'ie chose di;;ne d'attention qu'une discussion ent.'e ces cîeiix hommes. L'un était de l'école encyclopédique,
Tautre était chef de sa propre école ; car c^élait bien la sienne que Bernardin de Saint- Pierre avait seulement indiquée. Celait donc une haute affaire littéraire que cette polémique, à laquelle Rousseau donna une couleur très défavorable pour lui.
C'est presque un roman , et je vais rapporter riiistoire comme je la sais , et non comme elle est rapportée dans plusieurs ouvrages, en— lr''autres, dans les Mémoires de Marmontel Le cardinal Maury vivait avec Diderot, et une grande partie de la société du baron d'Holbach , et voici ce qu'il m'a raconté.
Rousseau était fort amoureux, à l'époque de cette dispute avec Diderot, de madame de ***, qui elle-même aimait beaucoup M. de ***, et en était aimée. — Pendant un voyage que fit M. de ***, il demanda à Piousseau de voir souvent madame de *** pour la distraire, et pour lui faire supporter son absence. Rousseau con-
naîssaitrexislence de celte liaison : ce fut donc à titre dedépol qii''il reçut la mission d'ami que lui donnait M. de *** Il lui laissait son bonheur et sa confîance(i).
Rousseau ne futpaslong-teraps sans en abuser; il devint amoureux de madame de***. Pendant quelque temps , il eut assez de force sur lui-même. Mais un jour, après une conversation fort animée, où madame de *** avait parlé de son ami avec quelque inquiétude parce qu''clle n''en avait pas reçu de nouvelles depuis lonij-temps , Rousseau croyant probablement à Tabandon de Tamant de celle qu'il aimait, et dans un moment de délire, fit un aveu que rien ne pouvait excuser.
Madame de*'* le regarda d'abord avec étonnement, puis avec mépris, et lui ayant ordonné de ne reparaître devant elle que lors-
(i) Comme les enfans Je Madame de*** vivent encore je ue fa nomme pa?. Marmontel a cm la même irscrve riuc moi.
^u'il aurait recouvré sa l'aison, elleifOrlilde la chambre.
Rousseau n'avait fait cette action que dans un moment de délire.. . Mais le paroxismefut long!.... Au désespoir surtout de nWoir pas réussi, il courut chez Diderot, auquel il raconta son aventure. Il était alors intimement lié avec lui.
Je suis un homme perdu , s'écria Rousseau^ en se jetant dans un fauteuil en entrant chez Diderot. Je suis un malheureux I un misérable digne de tout châtiment !
Et tout aussitôt , il lui raconta comment entraîné par la beauté de madame de'*' qui pleurait Tabsence et l'oubli de son ami , il lui avait fait Taveu de sa passion.
Une chose à remarquer, et qui donne la mesure du caractère naïf et bon de Diderot, ce fut sa conduite dans cette affaire : il embrassa d'abord Rousseau, le consola et lui dit des pa-
rôles du cœur. Et puis se reculant de deux pas, il regarda Rousseau , et se meltanl à sourire. — Mon ami , comment aussi aller faire une déclaration d'amour en habit de masque?
C'était à cette époque que Rousseau était habillé en bramine, en Arménien; je ne sais lequel! Le fait est que Diderot avait raison. — Mais Rousseau ne le vit pas ainsi.
Je ne sais pas, dit-il avec aigreur, ce que ce costume a de si singulier!
Diderot sourit.
Mais oui , poursuivit Rousseau avec colère, je ne sais ce que vous voulez dire avec votre
mascarade! C'est vous qui êtes habillé
comme un pantin , avec vos babils étriqués et vos chapeaux ridicules qui ne vous garantissent ni du froid ni du chaud !
Mais, lui dit Diderot avec douceur, vous n'êtes pas en ce monde pour redresser Tintel-
ligence de toute la France et même de toute
TEurope? Que faire? Le mauvais goût veut
qu'on aille habillé ainsi , et nous devons nous
y soumettre.
Et il lui récita les jolis vers de Tabbé de Ber->
nis, qui venaient de paraître :
La mode assujétlt le sage à sa formule j La suivre est uu devoir, la fuir un ridicule.
Mais Rousseau était blessé au vif , et loin de prendre en plaisantant la gaîté de Diderot, il se fàclia. Diderot qui ne voulait pas augmenter Thumeur chagrine où il le voyait , le ramena au point important de sa visite :
Que comptez-vous faire , luidemanda-t-il?
Je Tignore ! Je venais vous demander conseil , et vous me dites des pauvretés qui redoublent mon inquiétude ! . . .
Eh bien ! si vous voulez m'en croire , faites une démarche tout à la fois digne de vous et de M. de t!t écrivez-lui ce qui s'est
passé , avoiiez-kii que dans un moment d'entraînement et de délire , un sentiment inspiré par celle qu'il aime , vous a contraint à lui faire un aveu que vous regrettez d'avoir laissé échapper — confiez-vous à sa générosité et tout sera oublié. Croyez-moi, en amour comme en toute chose , la droiture est le premier besoin du coeur, quand il est bon.
Ah! s'écria Rousseau , si ce moyen est le seul pour me sauver, tout est perdu !
Et pourquoi cela?
Parce que M. de ***, ne pardonnera jamais cette faute !
M. de *** est avant tout un homme juste et bon ; il sait bien que vous n êtes pas un Scipion!,.. Il vous pardonnera, parce qu'il aime, et que celle qu'il aime lui est demeurée fidèle. Il iaut lui écrire aujourd'hui même. — Je vous suis garant qu'ail ne vous en aimera que mieux après avoir reçu votre lettre.
Rousseau y,oupira..... il élail ('vulenl (|u''.l y avait un combat au dedans de lui. — Enfin , il redressa sa tête et embrassant Diderot, il le remercia de son conseil :
levais écrire, lui dit-il... Mais quelle douleur!.... Ne plus la voir!... et m'accuserî.. Cest trop souffrir!...
Il sortît avec la physionomie bouleversée, raconta Diderot, à celui dont je tiens Thistoire, et ce bouleversement Pinquiéta tellement , que dans la soirée, il passa chez Rousseau ; mais il était reparti pour Montmorency oii il logeait alors. — Le lendemain , Diderot y fut, et ne le trouvant pas dans la maison , il fut le chercher dans les bois sur la hauteur, dans une clairière, où Rousseau se tenait or- .dinairement et d'où il découvrait une vue .admirable. Cétait là qu il composait sa nouvelle Héloïse.
Eh bien! s^écria-t-il, aussitôt qu'il aperçut
Diderot, j'ai écrit.'... Depuis que ma lettre est partie, je suis reconcilié avec moi-même.. Merci de votre conseil, mon ami!...
Diderot demeura quelques instans avec
lui et repartit pour Paris, en le laissant triste
et malheureux, mais au moins plus calme..*
Quelques semaines après, M. de **' revint
à Paris A quelques jours de là il
rencontra Diderot, et lui laissa voir une profonde indignation contre Rousseau. Diderot ne comprit cette indignation que par le silence de Rousseau , et le dit à M. de ***,
Point du tout, reprit-il, Fiousseau m'a écrit, mais sa lettre n'est qu'une offense de plus ! Comment cela! s'écria Diderot?
Lisez cette lettre , écrite le lendemain de l'insolente déclaration faite à madame de *** ! Et il donne à Diderot une lettre que celui-ci lut avec le plus grand étonnement. Dans cette lettre, Rousseau , loin de s'accuser
— 103 ■— d'un moment de délire , accusait madame de **^*, d'une indigne coquetterie I... Il prétendait qu'excité par les encouragemens qu elle lui avait donnés , il avait enfin succombé à une tentation offerte sous toutes les formes. Je ne suis pas un Dieu^ ajoutait-il ^ et je n'ai pu résister!
Et J a fin de la lettre était comme de manière à faire croire que madame de **' avait été plus que coquette.
Diderot fut confondu de cet excès de mensonge. Rousseau lui avait, non pas lu, mais raconté le brouillon d'une tout autre lettre. Il rendit celle qu'il venait de lire en silence , se contentant de penser sur Rousseau, ce que lui inspirait une telle conduite.
Eh bien ! que dites-vous de cette lettre , lui demanda M. de **'.
Rien ; car Rousseau avait le projet de vous en écrire une autre , et certainement bien op~
posée 1... ot Dijcrol lui raconta la scène qui avait eu lieu entre lui et Rousseau. M. de *** fut étonné...
— Mais, pourquoi donc alors avoir écrit celle-ci?...
— Je l'ignore, mais je dois à la vérité de dire ce que je sais, et je vous Tai dit.
Alors Diderot entreprit la justification de Rousseau, il le peignit comme un homme malheureux, non-seuîement par sa sensibilité et la susceptibilité de son cœur, mais par son
orgueil si facile à blesser!... M. D l'é-
couLa avec patience, et comme il était équitable, il finit par conclure avec Diderot que Rousseau était un fou plus digne de pitié (après qu'on Tavait admiré) que de tout autre sentiment.
Tous deux avaient raison; et cette alliance de pitié et d'admiration, pour un homme, est peut-être une des plusbizan'es singularités que
la nature humaine puisse produire ; et Rousseau les inspirait certainement tous deux !.i.
Il n'y avait pas huit jours que ce dernier incident s'était passe , que , le baron d'Holbach vint chez Diderot, — Qu'avez-vcus iait à Rousseau lui dit le baron ! Il est furieux contre vous et ne parle que de vengeance et de tout ce qui pourra la rendre plus terrible.
Diderot fut confondu I
— Je suis innocent, dit-il au baron ; si Rousseau m'accuse, je veux savoir de quoi I... le savez- vous?
Le baron l'ignorait.
— Je vais donc partir à Tinstant pour TErmilage. Il me faut le voir pour l'apprendre de lui.
Diderot partit à l'instant.
Aussitôt que Rousseau l'aperçut , il se leva tout en colère.... Il était alors sur la terrasse au-dessus du jardin.
—Que me voulez-vous, s'écria-t-il !..,. venez-vous pour m' assassiner !
Diderot connaissait la violence de son caractère, mais , sa physionomie était altérée comme celle d'un fou en ce moment... Diderot voulut parler.
— Laissez-moi, criait-il avec fureur!...
Et dans son mouvement presque furieux, son bonnet d'Arménien, qu'il portait toujours même dans le temps le plus chaud, roula dans le jardin, ce qui fit sourire Diderot et acheva d'exaspérer Rousseau, mais au moins le fit expliquer.
— Il faut bien de l'audace, lui dit-il, après avoir été ramasser son bonnet, il faut bien de l'audace pour venir trouver un homme qu'on assassine parle cœur comme vous l'avez fait!... que prétendez -vous encore de moi ? je n'ai plus de confiance dans un faux ami !.. Allez!., fuyez le malheur, il habite avec moi !... allez
trouver vos amis monsieur de *** et madame de***!... Ceux-là auront des sourires pour vous î ici il n^ a que des larmes.
Diderot fut alors au fait... il comprit c'està-dire que Rousseau lui reprochait d^avoir vu monsieur de*** avec lequel, au reste, il était lié depuis vingt ans, il voulut le faire observer à Rousseau; mais quel fut son étonnement lorsque Rousseau lui reprocha d'avoir dit à monsieur de *'* qu'il voulait lui tout avouer !.. Mais s'écria Diderot, c'était convenu entre nous.
— Que je l'écrirais, mais non pas que vous le diriez !
— • jX'est-ce donc pas la même chose I
— Non, et vous en voyez la preuve en même temps que la conséquence... je ne l'ai pas fait.
Diderot s'approcha alors lentement de Rousseau «t lui dit :
— Eh ! pourquoi ne l'avez-vou% pas fait ? pour quoi ne pas avoir îigi noblement I est-ce donc à moi ù être comptable de votre peu de droiture!... Kousseau, votre conduite est loin d'être celle d'un homme de bien dans cette affaire !... Comment pouvez» vous Taggravcr encore par votre injustice !... Nous sommes seuls... Personne ne peut nous entendre I Dieu et notre conscience sont là pour nous juger... Comparaissons tous deux devant ce tribunal... le voulez-vous?
Rousseau ne répondit pas ; mais il se tourna sur son banc et parut vouloir écouter avec attention.
— Lorsque vous vîntes me consulter, poursuivit Diderot avec feu, quelle était votre intention ? de vous accuser devant Tarai que vous aviez offensé?... pourquoi ne le fitesvous pas?... Vous ne Tavez pas fait , parce que votre ennemi. voUe ai)!,'c mtiudit, la cause
unique, la cause de tous vos malheurs imaginaires, votre orgueil, vous a empêché de faire une démarche ^a-aiidc et généieuse.
Rousseau fit un mouvement comme pour se lever. — \'ous ne me quitterez que lorsque vous m'aurez entendu, poursuivit Diderot... oui, je le répèle, votre orgueil vous a fait tomber la plume de la main, lorsqu"'il a fallu vous accuser vous-même... et vous nVn avez pas eu le courage!... et cependant vous avez eu celui d'accuser une innocente! !..* vous avez fait une action tout à la fois indigne d\m homme de cœur et d'un homme d'esprit !... vous n'avez pas réfléchi, qu'en attribuant le manège d'une coquette à une femme estimable, vous la perdiez aux yeux de Thomme qu'elle aime s'il vous croit ! mais s'il no vous croit pas... vous êtes perdu vous-même... voilà pourtant ce que vous avez fait!... une bassesse et une maladiesbc.
Rousseau s^élança de sa place sur Diderot, il était pâle et tremblant ! . . . Diderot ne fit que se reculer d'un pas.
Vous êtes un insensé, lui dit-il froidement I que signifie cette colère ? est-ce donc moi qui suis le coupable dans tout ceci ?
— Oui, s^écria Rousseau, vous avez dévoilé le secret de mon cœur î. . . vous avez trahi ma confiance î
— Pouvais-je deviner ce que vous alliez faire? pouvais-je comprendre un homme inexplicable comme vous Têtes? Pourquoi ne pas venir me dire que vous aviez changé d'avis, m'en avertir par un mot?... Pourquoi me mettre dans la position de vous défendre et de vous disculper?... Allez! vous dites que votre coeur est sensible, et, dans les preuves de l'amitié la plus tendre , vous ne trouvez que des motifs de plainte!... Votre coeur ne sait point aimer, il ne sait que haïr.
Rousseau mit alors sa main sur ses yeux^ et fondit en larmes.
Ah ! s'écria-t-il , vous êtes bien cruel ! vous voyez ce que je souffre, et vous ne faites la part d'aucune douleur! î... Oh! qui peut connaître tout ce qu'il y a de souffrance dans mon coeur que personne ne comprend ! ! ... Et vous aussi, vous, vous m'accusez ! . . . vous allez jusqu'à m'ôter ma propre estime!...
— Alors, racontait Diderot, Rousseau fut plus éloquent qu'il ne le fût jamais.. . sa douleur était tout aussi entraînante; c'était une harmonie souffrante, mais d'une suavité plus admirable, plus enchanteresse que les plus belles pages de sa Nouvelle Héloïse... Il parla pendant une demi-heure, et tint Diderot tellement sous le charme, que celui-ci pleura, et fut à lui, en lui demandant sa main , pe'nétré de l'état où il le voyait. Rousseau la lui donna, et la paix fut faite à l'instant. Diderot retourna
à Paris, mais s'engagea à revenir souvent pour entendre la lecture de la Nçuçelle Héloïsc^ que Rousseau écrivait alors. Il revint en effet, et souvent il arrivait un peu plus lard au rendez-vous que Rousseau lui avait donné dans le bois de Montmorency, où il se rendait luimême en portant quelques provisions dans un panier, pour y passer la journée à lire et à causer. Lorsque Diderot se rendait trop lard au rendez vous , il trouvait Rousseau presque toujours avec de Thumeur... Ce fut au point que Diderot arrivait quelquefois baigné de sueur pour avoir couru pendant une lieue, pour ne pas faire attendre Rousseau. Car son caractère ombrageux était si facile à blesser!!.,. Mais il avait un tel charme dans Tesprit, que, même en se plaignant, son amitié, si elle eût été sincère, aurait compensé tout ce qu'il avait de mauvais!
Ce iu( vers celle même cpoque que parut
êùûe faiiiduse îellré écrite à clViienibert, sur les spectacles, et que toute la France y vit avec la plus grande surprise une épigraphe tirée de FEcclésiaste î . . . Lorsqu^on la porta à Diderot , il ne voulut pas le croire , même en la lisant ! !... Il y avait une préface à cette lettre à d'Alembert , et à cette préfiice était une note, qui n''était autre chose que ce paragraphe de Salomon :
« Si vous avez tire' l'épée contre votre ami, « n'en désespérez pas ; car il y a un moyen « de revenir vers votre ami. Si vous Pavez « attristé par'vos paroles, ne craignez rien ; « il est possible encore de vous réconcilier « avec lui. Mais pour Toutrage , le reproche « injurieux; la révélatioiN du secret, et la « plaie faite à son coeur en trahison, point de « grâce à ses yeux ; il s'éloignera sans retour. » Ecclésiaste, XXII. 26. 27.
Tout le monde se demanda d^ibord à qui
s'adressait cette note infamante, puisque le roi Salomon l^avait écrite il y avait trois mille ans! Enfin, par les soins de Rousseau, on sut que cette note s''adressait à Diderot ! ! ... Comment, à lui !.. . en pleine paix ! . . . après un raccommodement!... après avoir rempli le rôle de censeur et d'ami pour quelques incorrections qui venaient des beautés mêmes du livre; c''était la Nouvelle Héloise!... Oui, c''était à Diderot que ces paroles blessantes étaient envoyées. — Il y avait bien de Tamertume dans cette conduite, pour celui qu'elle CGncernait ! . . . Mais Diderot a donné de cette conduite une explication assez convenable.
Rousseau voulait rompre avec Diderot et toute la suite encyclopédique , ou plutôt il voulait rompre avec tout le monde , car son goût pour la retraite n'était pas une exagéralion. Il était bien comme le génie qui aime et cherche la solitude, et qui pourtant a besoin
du monde et de son bruit. Cette pensée est bien admirablement développée dans un livre que Rousseau aurait fait tel qu'il est, s'il eût vécu assez long-temps pour voirie monde comme il est (i) de nos jours....
Rousseau n'était pas né méchant, il était bon même. Il est né avec beaucoup de sensibilité On pouvait mieux, à ce que je puis
croire, si je porte un jugement sur lui d'après ce qui m'a été dit par tous ceux qui Font connu, Taimer et en être aimé si l'on restait loin de lui. Aussitôt qu'on se rapprochait, tous les plans de bonheur , les liens de coeur, tout
(i) Le Monde comme il est, roman de M. le marquis de Custine, ouvrage de la plus haute portée, e'crit d'une manière ravissante comme tout ce qu'écrit l'auteur. Il vient de faire, pour la vente des Polonais, des vers sur la mort de PoniatoTvski, écrits sur son tombeau, qui sont chefs-d'œuvre comme beauté et facture littéraire et admirables comme pensée de l'âme, et d une âme soupirant la douleur d'un grand peuple noblement malheureux.
C'est une belle chose !
— '1 )6 -^ s^ëcrouiail, tout sebrisait, il ci'ôyàitqu\}n était envieux et Jaloux de lui. Tous ceux qui Tenlouraient formaient un complot; ils étaient ses ennemis. Il était malheureux , et rendait les autres plus malheureux que lui; du moins je le crois, car il n'est rien de plus pénible. que
de se voir soupçonne par ceux qu on aime
Cette méfiance, qui faisait la base du caractère de Piousseau, fut la cause de tous les malheurs de sa vie. II aurait eu des amis , car il en était digne; mais il n'en eut jamais, parce qu'il ne croyait pas aux amis... On n'aime pas long - temps seul , et le moyen d'aimer un homme qui vous répète chaque jour que vous le trahissez!
(i) Voici les propres paroles de Marmontel à son égard :
(i) Ici je pîainsl\ousscau,parceque je le comprends 5 et que celle suceplibliité est bien souvent le partage des âmes profondément ainrautcs.
« Celle méfiance funeste , Celle facilité « légère et si prompte, non-seulement à soup- « conner, mais à croire de ses amis tout ce « qull y avait de plus noir, de plus lâche, de « plus infâme , à leur attribuer des bassesses , « des perfidies, sans autre preuve que les rè- « ves d'une imagination ardente et sombre n dont les vapeurs troublaient sa malheureuse « tête, et dont la malheureuse influence ai- « grissait et empoisonnait ses plus douces af- « feclions ; ce délire /enfin , d''un esprit om- « brageux, timide, effarouché parle malheur, «( fut bien réellement la maladie de Rousseau « et le tourment de sa pensée. »
Celte méfiance dont parle Marmontel était le moindre de ses défauts , peut-être, ou du moins le plus excusable, parce que ses malheurs lui donnaient presque le droit de se méfier des hommes, mais c'était Fjnjusticc avec laquelle il jetait cette méfiance. C'était
l'indifférence avec laquelle il accusait sans preuves, ou d'après des renseignemens tirés de bas lieu... par des rapports enfin !... Il brisait ainsi des liens d'affections avec une légèreté qui devenait criminelle, dès que l'ami accusé n'était pas coupable... Souvent cette folie le portait à faire une accusation infamante contre le meilleur des hommes; ce fut ce qui lui arriva avec Hume, l'historien. 11 aimait Rousseau et le lui avait prouvé... Rousseau, dans la croyance qu'il l'a trahi , le calomnie à son tour lui-même , comme chacun peut le voir dans ses œuvres! il le poursuit avec un poignard dont il l'égorgé sur la simple allégation faite par lui-même, que David Hume, le plus honnête des hommes , en est devenu tout a COUP le plus infâme î Et joignant la raillerie à l'insulte, il s'écrie :
Premier soufflet sur la jolie demonpatronl Second soufflet sur la joue de mon patron!
Troisième soufflet sur la joue de nionpa^ îron !
Lorsque D.ivid Hume, si.r la recommandaiion de madame de iiouiïlers et de madame de Luxembourg,', oï^v'il à Rousseau de le suivre en Angleterre pour y accepter de lui une retraite indépendante de Pinquisilion des lois, et où son génie aventureux pourrait créer et donner des chefs-d''œuvres que la Sorbonne ne pourrait plus étouffer dès leur naissance , Rousseau accepta; mais la chose fut secrète, et ce ne fut qu'au moment de quitter la France. Un jour que David Hume était chez le baron d^Holbach , il lui dit qu^il emmenait Rousseau en AngleteiTe.... le baron d'Holbach ne répondit pas. Hume le regarda, et répéta ce qu''il avait dit. Le baron continua de garder le silence.... Eh! quoi, lui dit Hume, ne nvapprouvez-vous pas de délivrer un si grand et si beau talent des entraves qui le rolicnnenl ici?...
—, 180 — Les lettres et le monde littéraire vous auront peut-être une grande obligation , mon clier Hume , lui dit alors le baron. Mais vous, vous paierez bien cher Thonneur d**avoir délivré ce beau génie de ses chaînes — C'est une vipère que vous réchauflfez dans votre sein... prenez garde à sa morsure !
Le baron d'Holbach croyait en efFet avoir
à se plaindre de Rousseau , parce que , après
PavoJr admis dans son intimité la plus grande,
Rousseau trahit la sainteté de Phospitalité , et
mit dans son Emile, ainsi qu'on Py peut voir,
toute la société du baron d"'Holbach , qu'il
peint , ainsi que ses amis, sous les couleurs les
plus odieuses. Il les accuse d'athéisme et leur
attribue des pensées qui ne furent jamais celles
du baron lui-même , mais qui, l'eussent-elles
été, ne devaient pas être dévoilées par sa main
après avoir été connues de lui par Thabitalion
intime que riiospitalité du baron lui avait
donnée.... Hume, effrayé d'abord de l'averlissemenl du baron d^Holbach , iui demanda quelques explications sur les torts deRousseau, le baron les lui donna. Hume n^ vit qu\ine indiscrétion, et lui-même, ayant une grande admiration pour Emile , il ne condamna pas Rousseau aussi complètement que Taurait voulu le baron d'Holbach... Il ne vit même dans l'expression de son mécontentement que de la passion excitée par un mécompte. — Il n'en tint donc pas moins la parole donnée à Rousseau, et remmenaavec lui en Angleten-e, malgré les avis réitérés du baron d'Holbacli qui les résuma par celte dernière vérité : c'est que, Rousseau s'était toujours brouillé avec TOUS ceux qui l'avaient aimé(i), et n'avait conservé de relations qu'avec ceux qui le
(i) Quand je vois un homme n'avoir pas d'amis dont l'amilié date de son enfance, j ai de la uiéfiauce de lui . Mais il y a toujours du bon dans celui qui compte mênie une seule vieille amitié.
— 18'2 — flallaient. Car quel est rhomme au monde qui n'a pas de flatteur ?
— Anivéen Angleterre, Hume rend à Rousseau tous les services que son coeur excellent put lui faire juger nécessaires, — il établit Rousseau dans une retraite charmante , et le mit pour la première fois de sa vie en face d\m avenir de bonheur... Rousseau, d'abord reconnaissant, ne put que donner à Hume toutes les preuves d'un cœur dévoué et sensible... Aussi le bon David Hume écrivit-il au baron d'Holbach qu'il se trompait, que Rousseau était un excellent homme... reconnaissant surtout, répétait David. — Patience, disait le baron ! — il ne le connaît pas encore ! arrivera le jour de la déception , et le réveil sera peut-être terrible pour Hume —
Pendant longtemps néanmoins, Rousseau
ne donna pas lieu de penser que le baron aurait
.jamais rai-^oii. Lorsque tout à coup , sans
préparalion , David écrit un jour au bai oa d'Hoibach : — Monsieur le baron, vous aviez raison, Rousseau est un monstre!...
Le baron d'Holbach, à ce que raconte Marmonlel , reçut cette lettre au milieu d\m de ses fameux dîners!... Ah! ah! dit-il froinement, Hume le connaît donc enfn !
— Quelle pouvait-être la cause d\uie rupture aussi prompte entre deux hommes qui paraissaient unis si étroitement? Nous en voyons une explication dans le caractère bien connu de Rousseau, et dans sa confession à lui-même, il prétend (\) que Hume le perdait à Londres, tandisquece même Hume se défendait à Paris par les lettres les plus parfaites , comme pouvaient Têtre les lettres d^un homme
(i)Les gens qui ont des torts envers vous, cherchent toujours à se persuader à eux-mêmes que vous eii avez envers eux. — Cette conduite est presque toujours celle des hommes qui ne sont pas tout -à-fait uiéchans et qui n'ont pas une nature as^ez forte pour agir,soit par euxniêmt'S, soit sans motif.
tel que lui... être accusé mais surtout saupcONisÉ par un homme qu'il avait aimé et oblige avec tout le Jévoûment de son coeur, a dû paraître, à David Hume, le comble de Tingratitude.... aussi s"'écrie-t-il : Rousseau est UN MONSTRE î aussitôt quB la méfiance de Rousseau se dévoile à lui en lui montrant son ingratitude. LHngratitudeî... le vice le plus lâche elle plus vil de Phumanité.
Et cependant Pâme de Rousseau était de sa nature douce, aimante et tendre. Que de douleurs, de souffrances inconnues cet homme infortuné n'a-t-il pas dû supporter!... mais oi\ même temps que de petitesse dans cette âme qui craignait toujours qu'on ne la voulût blesser!... Cette susceptibilité venait aussi dVm amour-propre qu'un rien irritait. C'est ainsi que les bienfaits lui étaient bientôt insupportables , et les bienfaiteurs étaient enveloppés dans le même anathème La reconnais-
sance si douce à ressentir, la reconnaissance si précieuse aux cœurs bien nés... Eh! bien! Il ne la connaissait que pour la transformer en poison. Elle lui était importune; elle lui devenait odieuse. C'est ainsi que cette nature si malheureuse le rendait malheureux lui-même et lui faisait maudire la vie. — Je n''ai jamais aimé Rousseau ni Voltaire, mais je crois maintenant que la raison m''éclaire davantage; je crois, que je préfère encore Voltaire à Rousseau : il y a dans celui-ci une continuelle guerre avec Pespèce humaine, une perpétuelle dénégation de tout ce qui est beau et bon dans la vie; que je suis toujours mal à Taise, lorsque je passe une heure avec Rousseau. Il ne me fait ni pleurer ni rire — il ne m'émeut jamais. — Je le trouve faux lorsqu'il parle d'amour, dont il parle en sophiste ; je le trouve faux lorsqu'il parle d'amilié , dont il parle en rhéteur ; et je le trouve plus faux que tout cela ,
lorsqu'il parle d'amour maternel , parce qu'il ea parle en ignorant. Cet amour est profané par un père qui mettait ses enfans à ThôpitaL Voici un trait de lui.
Lorsque Rousseau habitait TErmitage , madame la maréchale Je Luxembourg habitait, elle , le château de Montmorency qui , di'puis a été abattu... Madame Rousseau, ou mademoiselle Thérèse, était alors enceinte du trois ou quatrième malheureux, que son père repoussait par la seule pensée, selon moi , qu^il ne voulait pas qu'on dît de son enfant, qu"'il était laid , sot et misérable ; ce qui pouvait arriver. Madame de Luxembourg voulut mettre fin à cette indigne conduite.
Rousseau, lui dit-elle, donnez-moi Penfant que porte votre femme. Je m'engagerai par écrit ^ entre vos mains, de lui reconnaître une pension assurée sur sa tête pour sa vie entière de SIX MILLE francs!... Je le ferai élever. J''en aurai soin. Donnez-le moi!.. .^
Rousseau se refusa non-seule»neiil à celte demande , mais sYlant aperçu que Thérèse y prêtait l'oreille, il prit autant de précautions pour que rcnfant ne put être remis à la maréchale, qu'il en aurait pris pour le soustraire au malheur le plus menaçant. Je liens ce fait d\in témoin, qui alors était au château de Montmorency (i). Une pareille conduite n'a qu'un nom. Aussi , je n'ai jamais aimé et n'aimerai jamais Rousseau. 11 a des vices de coeur qui, à mes yeux, compensent aussi par trop les qualités que la nature lui avait données. Je sais qu'il avait une âme née pour ie bien; mais je ne puis en faveur de celiasard lui pardonner ses toits. C'est ainsi qu'on tue , et qu'après le meurtre , l'assassin arriverait en disant : Je ne Vai Jalt que pour le hicn et pour ma défense! Il y aurait toujours ce moi y qui est le mobile de toutes les actions. —
(-) M. dcL dcC
C'est ainsi qu"'avec une âme qu'on dit sensible, on afflige, et qu'on blesse pour ne pas souffrir, et que toutes les douleurs sont infligées pour en éviter une. C'est également ainsi que Rousseau envoyait ses enfans à l'hôpital pour s'éviter UN JOUR la peine de les voir sans fortune ! Non , je ne puis pardonner à cet homme son affectation de sensiblerie. — Je ne l'aime pas, je le répète , et cette impression ne peut que prendre des forces, en voyant le mal qu'il a fait non-seulement à la littérature par un goût entièrement faux , mais aux mœurs, par une morale que mon àm(^, trop difficile peul-être , ne peut admettre comme règle de la vie sociale.
( I ) J'ai parlé de Diderot et de lui, bien qu'ils
(i) Le cardinal Maury qui, pendautles huit années qu'il a passées à Paris, venait tous les jours chez moi, et qui avait beaucoup connu Diderot, Marmontel, Rousseau et tous ceux dont je parle, Fontenelle excepté, et qui avait été présente chez n:adame Geof-
ne fussent pas du salon de madame Geoffrin, parce qu^ils tiennent à cette littérature du dixhuitième siècle dont j'ai fait apparaître tous les acteurs dans cette galerie de tableaux; les détails que j'ai donne's sur eux ; étant d^ailleurs peu connus , ne peuvent qu'intéresser.
Il me resteàparler d'un homme qui a un nom bien étrangement usurpé depuis long-temps comme littérateur distingué ; c'est encore 1;\ une de ces bulles de savon bien brillantes et bien légères , sur lesquelles on souffle] et qui s'évanouissent sans laisser de (races de leur passage. Cet homme est celui qu'on appelait le Gentil Bernard... Rien ne fut jamais plus en opposition avec la lourdeur'de son esprit et le
frln, dont II avait même un portrait donné par ellemême, m'a habituée à vivre par le souvenir, au milieu de cette société à la fois élégante et spirituelle dont la tradition n'est plus gardée aujourd'hui surtout que par ceux à qui elle fut transmise oralement par des personnes qui elles-mêmes avaient fait partie de cette société.
pjÈu de grâces (le son humeur, que ce surnom (je Gentil. Il était froid, compassé, mettant une attention extrême à ses paroles, — afFeclant d'avoir une amitié exaltée pour la plus jolie femme de la cour; ne se trompantpas, et prenant madame d'Egmond, fîUe du maréchal de Richelieu, femme d'un grand d'Espagne , belle et à la mode , (^t dès long-temps Tobjetde son cuite. Il était là en adoration devant son idole , la louant comme la vierge des sept douleurs, et parlant de son regret de perdre un amant pendant les huit jours qu'il lui fallait pour en avoii' un autre , avec la même bonhomie ({u'il aurait apportée à louer la reine Marie Leczinska. Ce n'est pas qu'il ne sût parfaitement que madame d'Egmond était plus que joyeuse dans son humeur, et que celte humeur était même galante: il savait cela à merveille; mais il voulait paraître un martyr de l'affection laplus pure, tandis qu'il n'était qu'iu niais. — Dureste,
toujours sur ses gardes, il avait une manière
d'hêtre qui , dans le monde , était une raison pour Vj faire aimer par la société qu'il voyait. Toujours avec les gens de cour , avec ISL de Coignj, avec le maréchal de Richelieu, avec madame d'Egraond, avec madame de Brionne, il était bien avec tous. Avec les premiers, il disait en mauvais vers :
J'ai vu Coigny, Bellone et la victoire... Et avec les autres, il ajoutait toujours en mauvais vers :
J'ai vu Uaphné, je vais chanter Tamour. Tout cela jargonnait à merveille ce partage qu'on avait alors et qui contrastait d'une manière si tranchée avec la belle prose de gens qui ne sacrifiaient jamais à la flatterie, et qui alors étaient éloignés des salons dont Bernard remplissait et occupait les loisirs en lisant V Art iV aimer ^ en remplissant des bouts-rimés et faisant des madrigaux. — Madame GeofFrin l'aimait beaucoup.
« Personne ne se plaindra de Bernard, disait- e!îe, il ne fait de mal à personne , celuilà ! Aussi, voilà un homme qui est bien reçu partout... on n'a jamais besoin de le défendre ! »
Ce mot caractérise ce côté de madame Geoffrin qui, malgré qu'elle fût extrêmement bonne , n'*avait pas assez de courage pour lutter avec le monde et défendre un homme malheureux. Cependant elle était bonne!... C'est que la bonté n''est jamais complète !
Bernard, qu'on a surnommé le gentil ^evnard, parce qu'ail faisait des madrigaux, comme je l'ai dit plus haut, et qu'il portait le mantelet de madame d'Egmont, comme on portait il y a dix ans le schall; Bernard, qui n'était gentil ni par lui-même ni par ses écrits maniérés, surtout au milieu de ce bataillon sacré d'esprits vigoureux et d'hommes à têtes carrées qui taillaient de l'ouvrage à la généra-
tion à venir, faisaient peut-être du mal, mais eu voulant faire du bieii, et qui, du moins, avaient une intention quelconque. Il e.st
odieux de marcher ainsi dans la vie et d^alîer eu aveugle devant soi, ne connaissant ni le
mal ni le bien des choses, et faisant consister IVxisience dans ime saison passée dans un château, uwô autre dans une mairon de campagne et l'hiver selon les invitations à dîner qu'on reçoit. C'était la vie de Bernard et de beaucoup d'autres. Woa pas celle de d'Alembert, de Diderot, de Rousseau même malgré ses défauta, et encore moins de Carracioli et d'autres esprits à larges routes dans lesquelles ils pouvaient s'égarer, mais jamais se prosterner devant une idole. — Je n'ai nulle pilié pour les caractères bas et calculateurs. Le génie et même le talent fuient rbabitntion de ces àmes-là, le (Client lui-Mi(^ine n'y lojrc. quV'n passant et T. r. j.j
lellemenl à i'étroit, qu'il s'en sauve encore.
Cette façon d'être, dont je viens de parler, influe plus qu'on ne pense sur le plus ou moins de talent qu'on possède. Avec ce besoin d'un patronage di habitation , c'est-à-dire pour une maison dans laquelle on est l'été à la campagne, et l'hiver à la ville, on n'a plus d'indépendance, oh ne peut plus parler comme on le veut, il faut se modeler sur l'opinion du maître de la maison où l'on dîne, — ses amis sont vos amis , ses ennemis sont les vôtres , — et cela sans aimer les uns et haïr les autres !... quelle est l'àme un peu élevée qui comprendrait ainsi la vie littéraire?... C'est pourtant l'existence que je connais à beaucoup de gens qui se donnent à la fois pour littérateurs et gens de bien, et ne sont l'un ni l'autre.
Saint -Lambert, sans être de même que
Bernard , parce que sa position était ditlTérente, avait un peu de celte politesse obsé-
quieiise, résultat de son séjour liabiluel ilans une petite cour où tous les hommes pliaient le genou devant un roi , détrôné à la vérité, mais beau-père de leur roi. — M. de Saint-Lambert, mestre-d es-camps de cavalerie, et major des gardes du roi Stanislas, duc de Lorraine, était de l'Académie française. — Il était Lorrain et de Nancy même. — Ses premières productions furent foutes relii,àeuses , sa première pièce de vers fut une ode sur TEucharistie ! Elle fut imprimée en 1732 , — et M. de Saint-Lambert est né en 1717: il avait donc quinze ans lorsqu'il composa cette ode : — Il prononça plusieurs discours à TAcadémie de Nancy , ses discours étaient remplis de sagesse , froids , raisonnes , mais toujours concluans et jamais étouffés sous cette multitude d'argumens et de paradoxes dont Thomas et Rousseau lui-même firent depuis et faisaient
— 19G — déjà un si grand abus. — Bien lot son esprit se fit joui' au travers des nuages qui se posaient, non pas sur son intelligence, mais sur l'agrément de son esprit. Il publia des poésies légères qui pourraient être entendues avec plaisir après celles de l'abbé de Bernis, de monsieur le chevalier de Boufflers et alors de Gentil Bernard. — Monsieur de Saint-Lambert publia ensuite le poème des Saisons , dans lequel on trouve de charnians détails, mais qui pèche par la contexture de chaque chanl, pour ainsi dire, et qui me faisait TefTer, encore hier où je le parcourais de nouveau pour en reprendre une idée plus précise ef plus impartiale , dVme compilalion de morceaux faits Tun après Tautre dans son cabinet, pour lire ces morceaux le soir dans quelques Salons où long-temps d'avance on disait (i) :
(i) Ceci me rappelle une petite liistoire dans laquelle je joue un rôle et que je puis ainsi avoir le droit de
Venez deiiiaiii : iVy manquez pas] M. ne Sainl-Lambert nous lira ie poètne des Satsons ! . . .
raconter. — J'iiabitals l'Abbave-aux-Bois et j'avais alors 44 siis. ( Ceci est nécessaire à dire pouv expliquer la chose. ) Madame la conuesse d Hautefeuiile, femme fort spirituelle ei fort agréable , éiail également habilanle du même couvent. Elle réunissait souvent Icsfemnies auteurs qui étaient dans l'abbaye, et nous j)assions chez elle des soirées fart agréables. Un jour elle avait convoqué le ban et l'arrière-ban des savantes dont au reste je n'avais pas encore l'honneur de faire jtarlie, mes mémoires irayant pas encore paru à celle époque; mais ils étaient écrits et parurent uu mois après). 11 y avait madame la comtesse d'Haupoult l'eaufort ) , madame la comtesse de Brécy, auteur de Madame de Palaslro, ouvrage rempli de beautés et ijui devrait cire plus connu. La maîtresse de la maison, auteur fort agréable elle-même, et quelques autres fennnes dont j'ai oublié le nom. Madame Uécamier y monta vers la lîn de la soirée. — Il y avait devant la cheminée un monsieur que je ne connaissais pas et qu'on pressait beaucoup de dire des vers de sa composition. 11 s'en défendait avec celte mollesse qui dit :
Priez-moi donc plus fort I et ces dames de lui demander presque à genouï, une jielite pièce de vers ! . ..
Mais rien du tout, disaient ces dames... Monsieur, la première chose venue.'. . une ode,oulc premier chant de
Et kî maîtresse de la maison , quand elle était jeune et jolie, me disait un témoin oculaire, avait grand soin desa toiletle , pour
ee poème? la moindre chose!... et le monsieur se défendait toujours en reculant... heureusement qu'il était devant la cheminée , et plus heureusement encore qu'elle n'était pas mobile... Enfin il sourit et je crus qu'il consentait } il toussa, se moucha, regarda tout autour de lui avec un air charmé, et dit enfin : Mais mon Dieu ! je ne me rappelle de rien du tout par cœur !...
— Improvisez , s'écrièrent ces dames ! . . est-ce donc si difficile à vous ! . . . Allons ! . . . soyez-nous donc favorable ! . . .
Je ne me rapelle qu'une petite niaiserie, dit le monsieur en se repliant sur lui-même d'un air modeste... C'est une pièce de vers intitulée la Marguerite et la Rose.
Et alors, avec une expression que je n'oublierai de ma vie , parce quecela ne s'oublie pas... Il tourna nousculemenl les yeux , mais s'inclina demi-circulaircment vers nous toutes au mot rose, et ajouta avec un air pénélré :
J'en vols beaucoup autour de moi!... •
S'il y avait eu de la malice, la chose eût été grossière et pas mènje spirituelle ou quoique ce fût!... mais c'était de la plus entière bonne foi!... Il était charmé d'avoir trouvé celte manière d'exorde. Or, il faut dire qu'excepté la maître s.sc de la maison , j'étais la plus jeune de l'assemblée!!. . Le monsieur,
que Sainl-Lambt3ri la remarquât. Ce à quoi il avait déjà bien pensé ; aussi apportait-il ce jour- là tout un texte à commenter , et le mois de mai était-il sûr de voir le jour. C'étaient des allusions aux roses, aux fleurs, une telle rage de comparaisons que Flore et sa cour n'y auraient plus rien trouvé même à glaner. — S'il lisait chez une femme âgée, l'automne était là avecses fruits... et même l'hiver pour une grand'mère à cheveux blancs. C'était vraiment très drôle à suivre que cette façon de dire et de faire des poèmes. C'est sur celui des Saisons qu'il y a de madame Geoffrin, cet excellent jugement que j'ai rapporté plus haut ; mais qui trouverait bien mieux sa place en cet endroit.
dont après cela je li'ai rien à dire, parce que, je le répète, il croyait nous faire un compliment , et qu'il est d'ailleurs hoinnic de beaucoup d'esprit, étailM. Albert Monthe'mont , tiaduclcur de Walter Scott. — C'était peut-être une traduction qu'il faisait là!
Saiiit-Lamberî. clait ua lio;n;ne bon et estimé parce qu'il clait estimable, inal^aé sa maiiie d'encenser le pouvoir et la richesse. — Il a fait cles'iables dont le mérite est bien reconnu. — Il les a mises dVbord sous le nom de Saadi — un sage peisaa , cl tout d'abord on l'a cru. Cétail bien un penseur de 'Tlndij 1 un de ces liorames qui disent adieu au monde, et dans une vie contemplative conversent avec le ciell . . .llien dans Saint Lambert en devait (aire croiie à ce t^enre de talent, et }>ourlanl, c'était lui qui étail ce sage, ce penseur de l'Inde^ ce brame aux. idées profondes et aux belle pensées! — Cet ouvrage est un des meilleurs en ce genre; il est peu connu, parce que aussitôt que le moi fahle(^\ ) est [)rorioncé il y a tout de suite une voix génciale
(i) 11 esi un iiojuiiif c[ui prouve qu'après La Foulahie , ou peut nou-seuleuieat plaire mais atlaclier forienient et même avoir un nom mérité comme yloii(5 iîttc'idirc , c'cbt M. le comte de Sabran • j'di iK-jà cite
(/ui sVlève cl prononce à son loiir, Il nom tic LaFonlaine , comme si Ton ne poa\ail plus faire de comédie , parce que Molière en a fait, — Comme si Racine et Corneille nous avaient fermé la scène dramalique ! toutes ces exclusions sont autant d'entraves au ^'éiiie, et encore plus au talent qui, plus timide et moins novateur , n'ose les franchir, comme le génie qui, s'clevant dans les cieux, d'un vol ra-
son talent ravissaut avec unecouviclion que je me plais à proclamer encore. Les Fables de M. le comte de Sabran sont de telle sorte, qu'on ne pense jamais à le conqiarer avec le grand fabuliste. Le talent de M. de i>abrau est lui , il est l'inventeur de ce genre d'apologue qui plaît et instruit à la fois. — 11 y a de ses fables que j'ai entendues plus d'une fois, toujours avec un liouveau plaisir. Quelques-unes sont plus sérieuses qu'une lable ne l'est ordinairement^ et jamais elles ne ])araisseut trop longues. Il faudrait que M. le comte de .'^abian fît un recueil de sca Fables, cl qu'elles fussent répandues et counues comme doit l'être un ouvrage fait pour être apprécié par tous les gens d'esprit et de guûi. Ceux-là seiont iieureux de reirouver dans l'ouvrage de M. de Sabran, Fesprit de l'auteur, sou bon goût et celte lieur de bonne compagnie dont lu suavité iC perd chaque jour.
pide, renverse du pied les barrières^ qu'on élève devant lui.
L'ouvrage de M. de Saint-Lambeit est, selon moi, une excellentechose en ce genre. C'est un type particulier ; chaque fable est un petit poème, un petit roman, j'oserai dire. Le style oriental y est observé ainsi que le choix d'images et des maximes qui lui est propre, l'union fréquente des idées morales et religieuses , une gravité majestueuse qui tient à la fois à la simphcité des mœurs, et à la pompe de l'imagination ; deux caractères dominans chezles Orientaux. Toutes ces qualités se retrouvent dans l'ouvrage de M. de Saint- Lambert. — Il a fait là un ouvrage qui doit être considéré avec une profonde estime , par ceux dont Tàme accueille ces pensées nobles et grandes, comme leur appartenant. C'est le domaine des coeurs nobles et bons... Madame Duchiitelet qui n'avait pourtant guère
(le bonté, mais qui avait bien de respril et même plus que cela , madame Duchâtelet avait distingué Saint-Lambert, au point de le préférer à Voltaire qui , dans sa colère, la quittait pour toujours, et qui, deux heures après, revenait à elle, parce qu^il Taimait , et qu^on ne peut jamais quitter ce
qu'on aime (i)
Saint-Lambert était de TAcadémie française.
— J''ai parlé dans cette notice du siècle de Louis XV , sous le rapport littéraire ; c''est-àdire que j'ai parlé avec intérêt et détails des hommes de lettres de celte époque, si remarquable déjà par elle-même , par l'influence qu'elle a exercée depuis sur la Franco. Ses résultats sont immenses, même encore aujourd'hui L'influence de l'école encyclopédi-
(i) Cela est si vrai qu'on peut se séparer d'une personne aimée, mais on ne l'est que matériellement.
— La. pensée est toujours un bien que rien ne peut rompre.
~ 'JO'i — que, en ce qu'elle a iail Je mal el de hitii, a été lellemeiit immense, que nous ne pourrons jamais nier ses deux effets , il y a dans ces deux influences des résultats bien pobilifs. — Nous les sentons , nous les vo>ons même ceux-là, sans remonter aux sources. — Nous allons comme des enfans aveugles — aussi que résulte-t-il de celte façon d'agir?... Qu''en éprouvant les elFets du mal , et ne sachant pas comment il fat fait , nous ne pourrons pas nous pr('*:3erver d'une autre invasion de rennemi sur nos terres. — Et pourtant ce n'est plus comme aloi'S, par des routes souterraines qu'il parvient dans nos àraes pour les bouleverser, c'est en s^uinoncant au nom de tout ce que l'iionnne avait encore la pudeur de voiler à cette épwque... L'impiété, le scandale surtout , le brisement des liens de famille, la sainteté du mariage , le respect de la tombe , tout cela est maintenant rej^ardc
comme abusif , comme injure au bon sens... comme attentaloire à tout ce fjiii est es^prit et découvertes de bonnes choses^- — Oh! nous sommes de drôles (le gens ! — Que répondre à de leiles stupidités?... En rire, ïlélas! ie moyen de rire à la vue de ce qu''il y a de plus destructif et de plus elïrayantdans soii résultat !... La soumission est alors une vertu impossible !
Il serait nécessaire pour Tépoque encyclopédique de mettre sur la scène les hommes des deux partis... Le jugement serait plus facile à prononcer alors: j'ai déjà parlé de Rousseau à propos de Diderot. — Je n'en parlerai donc pas davantage , parce que Rousseau est trop connu et jugé , soit en bien , soit en mal , pour que mes réflexions fassent changer l'opinion de ses admirateurs comme de ses détracteurs ! Voltaire est de mémo! que dire de lui ?... Qu'il e^^i un grand homme !
Je ne le dirai pas. — Qu^il est un génie ! — Je ne le pense pas ; je ne ie dirai donc pas non plus. Je suis aussi franche dans mes paroles el mes opinions littéraires que dans celles de la vie habituelle. Je regarde ensuite ce que j''écris comme un sacrement religieux— Sije n^écrispas toujours juste peutêtre sur les hommes et les choses, c^esl qu'alors je me trompe, sans pour cela vouloir tromper les autres : lorsqu'on est assez heureux ou assez malheureux , pour avoir un nom littéraire auquel on s'attache comme à une bannière , alors il faut avoir une extrême circonspection dans ses paroles , non pas que je croie que mes jugetnens aient une valeur à laquelle l'on doive attacher la moindre importance , mais pour être pure de mensonge et de mauvaise intention devant moimême , et devant mon temps auquel je suis comptable de ce que je dis, et de ce que je
fais, pour qui me fait riionneur de me le lire et de me croire. — Une femme d^esprit qui est mon ennemie, sans que je puisse seuiement présumer ni deviner pourquoi , disait en parlant de mes Mémoires sur l'empire :
« C'est étonnant que ce soit aussi ennuyeux H. pour un livre qui n''est pas vrai. »
Lorsqu'on me rapporta ce mot qui pourrait être spirituel, si lui-même il était vrai, je ne voulus pas y répondre par ce qu'il aurait fallu donner de l'extension à cette parole désagréale, et je préférai y répondre seulement parle silence et l'indifférence , calme qui, je ne sais pourquoi, est toujours ce que nous appelons en français taquinant pour celui qui attaque. Quant à moi, la chose m'était d'aulanl plus facile qu'avec ma vivacité d'esprit , d'àme et de corps même, je suis la personne la plus apathique, la plus ridiculement indolente pour le passé, le présent et l'avenir de ma vie litlé-
raire, non pas par misanthropie , mais parc^? qu'après une vie aussi agitée que la mienne, je me repose dans une paix profonde comme un homme falii^ué , après une course bien longue , se coucherait sous un arbre touffu et frais qui iui donnerait de Tombre. — Cet homme est sur une colline élevée, loii du fracas de la ville, de ses rues boueuses, de ses cohues déplaisantes, aux bruyantes joies, eux nuits étoufFantes et ennuyeuses, aux amitiés factices et aux langues de vipères. — Voilà ce que je fuis , et à quoi je ne reponds pas , lorsque Fenvie de me promener me quitte, et que je reviens dans cette ville , qui, après tout, a encore quelque chose de bon. Mais alors je fais comme la j^-incesse Parizade qui se bouchait les oreilles avec du coton pour aller chercher Poiseau qui parle, Tarbre qui chante et Teau qui danse; quant àmc)i pour Toiseau qui parle, j^ai assczdu parlage^ je
ii'en veux plus. — Je me contente de ceux qui pensent; ils sont déjà assez dillicilesà trouver. — L'arbre qui chante! — Je me contente encore de mademoiselle Grizi. — L''eau qui danse!... A mon âge on laisse danser, et on ne danse ni on ne fait danser. Ce n''est donc pas pour tout cela que je mets du coton dans mes oreilles (i) ? — Non, certes ; c^est pour mieux que cela. C'est pour mon repos. C'est une merveille après laquelle on court bien autrement qu''après un oiseau qui parle. — - IMaigré cela, le coton vient à tomber quelquefois ! alors, malgré qu'on en ait , il faut bien entendre de ces oiseaux moqueurs qui plutôt que de parler, se cognent le bec contre les arbres , et font un chamaillis de désespérés!... Alors on écoutf malgré soi , ces vieilles perruches, ces paons au vilain cri, à la voix rauque. — Euîin , à
<i) Charmant conte des Mille et une ISujts intitulé les Sœurs jalouses.
T. 1. il
tout ce qu^il y a de déplaisant dansTorgane du parler, ce qui est désagréable pour des langues qui ne savent taire que cela ! . . . Ainsi donc, je les laisse faire, ces pauvres oiseaux — ils parlent, crient, mangent et je les laisse aller pour leur propre contentement.
Au surplus, la société d^aujourdliui est une autre étude à faire. Il ne faut pas juger l'époque où, liée avec l'esprit de la nôtre, nous ne ferons que de la mauvaise besogne...
Retournons à madame Geoffrin... Cela vaut mieux... Marmonîel fut très influent sur la vie intérieure de madame GeoITrin. Il avait de rcnipirc sur elle, et cela m"'élonne; car il avait tout ce qui lui était opposé : il était libertin , elle était vertueuse et même sévère dans ses principes. îl était rude dans ses façons , et madame GeolFria était plus que polie ; mais on sait ([ue les caractères se réunissent parles contraires.
En parlant Je madame Geoffrin, j'ai parlé de tous ceux qui faisaientpai tiède sa société et Marmonlel en est un des principaux personnages. Voici une aventure qui le fait connaître particulièrement ainsi que les mœurs d\dors : il était un jour à Auteuil à dîner chez Du* clos ( non pas riiistoriographe ), et il se proposait <X'y demeurer plusieurs jours, lorsqu'un homme de la société de M. de la Poplinièrç hii dit qu^l est charge de l'emmener et qu'il faut qu'à l'instant même il vienne avec lui ; Marmontel lui demande où il le mènera?
Chez mademoiselle L de*", actrice
remarquable et Tamie du maréchal de Saxe. Elle a lu votre pièce àe Demjs-le- Tyran , et depuis elle est folle de votre talent ; elle est à Paris pour quatre ou cinq jours , et elle veul vous voir. Je me suis engagé à vous y con-» duire, et c'est pour aujourd'hui.
Marmontel ne connaissait pas mademoiselle
L ; mais il la connaissait de l'épulalioo
pour être la plus ravissante personne qu'il y eût alors clans ce monde Je femmes dont la beauté faisait la fortune. Il se laissa donc facilement emmener de chez Duclos, et il rentra dans Paris, une heure après Tavoir quitté.
Son conducteur le mena dans un bel hôtel de la rue Saint-Dominique, au faubourgSaint- Germain; et le luxe de valets , de livrées qui «""olTrità lui le confondit. — En arrivant, on le conduisit dans un salon qui donnait sur un très beau jardin, en les priant d'attendre que mademoiselle eût achevé sa toilette.
Marraontel était un homme aux passions vives et fortimpressionable. En voyant celte maison si élégamment ornée , cette profusion h do fleurs odorantes, ces meubles parfaitement distribués, ce demi-jour qui éclairait tout cela d'une teinte voluptueuse et mystérieuse , ces parfums, cette attente elle-même : tout con-
tribua, comme il le dit lui-même, à lui causeï' un sentiment extraordinaire en vovantarrivev mademoiselle L... Non-seuiemeut elle était belle... mais d\uie beauté qui devait frap,-' per d'amour tout homme même insens^bje à la beauté. Quel effet devait-elle produire sur un homme qui ne vivait que pour lui vouer un culte de tous les instaus? — • Il dit lui-même qu'en voyant mademoiselle L. ..... , il demeura
stupéfait , et ne put que s'incliner en silence; Elle avait une polonaise d'une étoffe jaune qui faisait valoir à ia fois Télégance de sa taille et la beauté de ses yeux noirs dont Téclat ve^ louté avait peine à se faire soutenir; dans ses cheveux d'un noir de jais, eî sans poudre , ce que faisaient quelques-unes de ces demoiselles du théâtre, à l'exemple de mademoiselle Clairon Dumilâtre, étaient des jonquilles doubles natiu-elles qui embaumaient Tair autour d'elle. En voyant Marmonlel, elle rougit, et, s'ap-
prochant de lui, elle dit d'une voix d'une douceur finie :
— Me pardonnerez-vous , M. de Marmontel, de vous avoir enlevé à une société toute charmante , pour vous faire faire un mauvais diner avec des personnes ennuyeuses et inconnues ?
Marmontel ne pu* que s'incliner en silence et lie pouvait toujours parler- Mademoiselle 0 V. ëtait assez expérimentée pour que ce ne fût pas d'un mauvais augure. Elle sourit , présenta sa main à Marmonteî , pour passer dans la salle à man£jer.
La plus belle argenterie, du linge, une chère exquise ^ des vins admirables, un service fait par les gens du maréchal de Saxe , n'étaient pas faits pour justifier les excuses de mademoiselle L... Elle le savait bien; aussi avait-elle fait voir des craintes qu'elle était sûre de ne ne pas justifier. t
Le dîner fut aimable. Ma r mon tel , bientôt convaincu qu'il plaisait, fut ce qu'ail savait être chez des hommes comme le baron dTIolbacb, et bien d'autres qui étaient loin de valoir mademoiselle L... Cette manière de causer, talent totalement perdu aujourd'hui , était alors le charme le plus puissant de tous les hommes qui, comme Marmontel, n'étaient quelquefois tolérés dans le monde que pour leur esprit. Il voulut plaire ce jour-là , et plut si bien qu'après dîner, sur un signe de mademoiselle L , tout le monde se retira et
ils demeurèrent seuls.
C'était le moment où elle prenait sa leçon de danse. Noverre arriva pour la lui donner. Ce fut le coup de grâce pour la raison de Marmontel, et le dernier moyen de le vaincre s'il eût eu la fantaisie de résister. Mais il n'y songeait pas , et s'abandonna sans réserve au charme qui entourait l'enchanteresse qui
était là , devant lui , avec toutes les joies , les voluptés du cœur, et l'appelait pour Ven accabler.
Lorsque Noverre fut parti , ils demeui'èrent seuls de nouveau, et co ne fut que vers minuit que Marmontel se retira.
— Qu'avez-vous à faire en ce moment à Parfs, lui dit la magicienne?
— Moi? — rien autre chose que vous aimer.
— Vraiment ?
— Sur mon âme.
— Eh oienî ccoutez-raoi. Je pars demain matin pour la Champagne , pour aller mettre des aifaires en ordre.
— Vous!... comment, vous partez?
— Oui ; mais écoutez-moi : Je vous précéderai; et si vous voulez vous tenir prêt dans quatre ou cinq jours , vous recevrez une lettre de moi qui vous dira ce que vous avez à
aire. Le voulez, -vous ?
Marmontel ne put que tomber ù genoux et baiser sa main en tondant en Urmes; il Taimait déjà avec délire.
Us se séparèrent, et ce moment, dit luimême Marmontel, fut un des plus douloureux de sa vie, et il ne connaissait cette femme que depuis quelques heures. Etrange mystère du coeur humain I
Après le départ de mademoiselle L. . ., Marmontel fut comme insensé. Une vit personne, et fut d'une telle tristesse, qu'il crut lui-même être au moment de mourir. Pendant cinq jours, la poste ne lui apportait rien; il se sentait défaillir lorsque le facteur qu''ilinten^ogeait luimême , ne lui répondait qu'en lui donnant une lettre timbrée de Paris ou d'une ville dumidi- Eniîn, le sixième jour au matin, on lui remit une lettre timbrée de Pieims i II l'ouvrit avec
un battement de cœur qui lui fit mal
Mais le contenu de celte lettre le rappela à la
vie. Mademoiselle L... lui annonçait que tout était prêt pour le recevoir.
« Faites vos adicuxpour un mois, lui disait-elle. )»
Un mois :... Je serai un mois auprès d'elle!
Et Marmoniel , malgré sa tournure très peu leste et fringante, courut comme un trait à la poste; arrête sa place dans le courrier de Reims, revient chez lui, met ordre à ses affaires d'intérieur , et sans dire un adieu à madame Denis , à mademoiselle Clairon, ni même à madame Geoffrin, il part pour Reims, y anùve le lenderaam vers le soir, prend un bidet de poste , fait cinq lieues à franc-ctrier dans Pintérieur des terres , et arrive enfin pour riieuredu souper auprès de mademoiselle
L qui Taltendait avec autant d'impatience
qu'il était venu.
Il est difficile de se faire une idée de leur existence pendant un mois, dans cette retraite
solitaire, loin de tous les humains, livrés à eux-naêmes et à leur amour. Mais il faudrait surtout connaître le cœur et la tête de mademoiselle L... pour pouvoir comprendre tout le bonheur , tout le malheur qu'elle donna au pauvre Marmontel pendant cette lune de miel.
M""^ L aimait Marmontel avec passion.
Mais sa passion était folle ; elle craignait de n'être pas assez aimée, et pour s'en convaincre, elle faisait les plus drôles d'essais que l'on puisse s'imaginer dans un pays chrétien!
Un jour, elle s'absente pendant plusieurs heures. Inquiet d'elle, Marmontel la cherche; ne la trouvant pas, se met à sa recherche avec une nouvelle solHcitude. Enfin , vers le soir, elle revient avec un air abattu , contrit , et lui demande de lui pardonner.
— Qu'avez-vous donc fait, lui dit-il ?
Mademoiselle L... lui avoue, en baissant les yeux, que le jeune marquis de Beaufort qui
raimait depuis long-temps, l'avait découverte, et Tenait de lui demander avec instance une preuve de pitié.
— Eh bien! demanda Marmontel, pâle et froid de crainte,
— Je la lui ai accordée , poursuit-elle toujoui's timidement.
Marmontel s''écrie et pleure avec un tel désespoir, que mademoiselle L... fut attendrie.
— Rassure-toi , lui dit-elle. Ce n'est pas rrai , il n^est venu personne.
Et elle se met à rire aux éclats.
— Mais pourquoi cette comédie?
— Pour voir si tu m''aimais.
Je ne raconterai pas dix autres épreuves toutes aussi folles.
Mais un jour, elle parut vraiment très malheureuse, et Tétait en effet. Le maréchal de Saxe, qui n''était pas accoutumé aux rivaux triomphans, lui écrivit en menaçant Marmontel de sa vcngçancf.
— Tu vas partir, lui dit matleiiiûiselleL...^el à l'instant même. Monpere ne reut pas que tu demeures avec moi plus long-temps. Retourne à Paris; moi, je pars pour Bruxelles.
Les adieux furent déchirans , ils s^aimaient vraiment avec un amour qui était de ces passions qui, pendant leur durée, troublent la raison. Mademoiselle L. . , promit d'écrire tous les jours et fit faire la même promesse à MarmonteL
Pendant quelques semaines elle fut exacte à remplir sa promesse , mais insensiblement elle se relâcha , et les lettres ne vinrent que tous les quatre jours, puis tous les huit jours, enfin plus du tout.
Marmonlel qui Taimait toujours autant , fut désespéré. La fièvre le prit et il fut très malade.
Un jour, un domestique lui remet une lettre dont le timbre le fait tressailir , elle était de Bruxelles. Voici ce qu'elle contenait î
« Nos senlimens ne dépenclent pas de nous , je vous ai passionnément aimé, vous le savez. Mais je ne vous aime plus d^amour; je crois, mon ami , qu'ail appartient à une femme qui se respecte de parler ainsi à un homme comme vous. J^aime le chevalier de Mirabeau. Mais si vous ne me rendez pas ma parole , je ne lui serai jamais de rien. Cependant vous ne voulez pas par votre inutile obstination , faire le malheur de trois personnes?., le mien, celui du chevalier et puis le vôtre , car vous ne serez pas heureux quand vous me ferez souffrir. Soyez donc noble et généreux , soyez ce que vous êtes etce qui a fuit que je vous ai aimé.»
A la lecture de celte étrange lettre, Marmontel tomba dans un évanouissement qui dura plusieurs heures, et dont il ne sortit que pour entrer dans un délire qui le mit au bord du tombeau en quelques semaines; une fièvre ardente enflamma son sang , et on désespéra
— 2-23 — de lui : cependant la vie triompha. A peine lut^ il en convalescence qu'il écrivit à mademoiselle L
<c Vous êtes libre; je vous rends toute votre liberté : puissiez-vous en jouir sans remords, en apprenant qu'elle me conte la vie. m
Cette lettre demeura sans réponse ; mais , quelques semaines après , un matin , comme Marmontel étail encore dans son lit, et que son domestique était absent, il entendit une voix inconnue demander si Ton pouvait lui parier ; il répondit afîirmativement... et vit entrer dans sa chambre un grand et beau jeune lioirime dont la physionomie douce et remarquablement spirituelle , le frappa d'abord. Il se souleva, car il était encore d'une faiblesse extrême, et indiquant un fauteuil de la main, il demanda à Tinconnu le sujet de sa visite.
— Je n'ose me nommer, monsieur, lui répondit-il; je crains que mon nom ne vous rende ma présence pénible...
— Ah ! s'écria Marmontel, vous êtes le chevalier de Mirabeau.
— C'est vrai .
— Et que me voulez-vous ? voulez-vous donc me tuer par votre vue? Que puis-je pour vous, si ce n''est d'augmenter votre triomphe en voyant le triste état où m'a réduit la personne que je n'ose nommer?
— Soyez juste, dit M. de Mirabeau : pourquoi accuser mademoiselle L... de votre mallieur? elle vous a aimé comme elle m'aime. Peut-être cessera-t-elle aussi de m'aimer... Je n'étais pas votre ami , vous m'étiez même inconnu. Je ne suis donc pas un homme sans honneur et sans foi. Soyez équitable, et vous verrezplutôt en moi un ami qu'un ennemi.
— Ah! votre voix me fait mail Que puis-je à cela? Ma raison vous défend, mais mon coeur parle plus haut, et je ne puis vous regarder sans que lout mon corps frissonne!
— Mais que puis-je à cela, dit M. de Mirabeau ? J'en suis malheureux ; car vous êtes un de ces hommes dont on veut acquérir Pestime.
Marmontel se recueillit un moment , puis relevant sa télé et essuyant quelques larmes , il tendit enfin sa main au chevalier de Mirabeau.
— Soyons amis, lui dit-il. Je vous prouverai que je suis un homme ayant quelque force sur lui-même. Mais que voulez-vous de moi?
— D^abordje dois vous dire que L ,
inquiète de votre état dont on lui a parlé , a voulu que je demandasse un congé pour venir voir par moi-même comment vous étiez; et puis je suis chargé d'une mission.
— Je comprends ! elle veut ses lettres ?
— Oui.
— Elle ne les aura pas !
— Pourquoi?
— Parce que mon honneardoitluiêtre un sûr garant contre toute inquiétude. Se méfier de celui qu'on a aimé , qu''on a pressé sur son cœur ! maisc'^est rougir de son choix.... ÎNon, elle ne les aura pas.
— Cependant elle les veut , dit le chevalier en insistant, niîiis avec une fermeté douce.
— En veut- elle absolument? dit avec amertume ^ïarmontel , eh bien ! il faut la satisfaire.
Il sonna son domestique , passa sa robe de chambre et allant à son secrétaire, il y prit un énorme paquet de lettres qui toutes étaient numérotées ; il le fit remarquer au chevalier.
— C'était ma seule consolation, lui dit-il, elle veut m'en priver , qu''il soit fait comme elle l'ordonne .
Et s^ipprocliant de la cheminée, il jeta au feu toutes les lettres de ]\P''^ L
— Un honnête liomme ne peut accorder plus, dit M. de Mirabeau; M^"'L...... doit être
satisfaite; si elle ne Tctait pas , ce serait moi qu'elle offenserait.
Les deux hommes se serrèrent la main et se quittèrent, ayant Tun et l'autre acquis un ami.
Mais celte dernière aventure avait accablé Marmonlel. Cette passion qu'il avait pour
M'^''''L avait élo la plus vive affection de sa
vie. Il se sentait mourir de ce bonheur dont elle jouissait et qu'acné ne lui devait plus I Ce n'est rien encore pour qui n'est plus aimé, de ne plus Têtre , mais savoir qu'un autre jouit de cette félicité sur laquelle vous pleurez , voilai ce qu'il est affreux d'éprouver , voilà la mort! Marmontel sentait alors des tortures qui le faisaient quelquefois crier en comprimant son cœur ! il se sentait mourir au bruit de Ces douces paroles, au souvemr de ces doux regards qui, si souvent, s'étaient de ses deux
mains reposés sur les siens et avaient fait battre son coeur. — La force humaine est bien petite à côté J^aussi grandes souffrances. — QuV faire? y opposer une force passive , une inertie (le cœur , c'est tout ce qu'on peut demander à Thomme le plus résigné.
Un jour que Marmonlei venait de s'éveiller, il entendit ouvrir doucement sa porte. Les rideaux de son lit étaient encore fermés , et lui-même était dans cette somnolence tonte pénible qui suit la fièvre. On s'approcha de son lit à pas mesurés ; il semblait qu'on craignit d'être entendu. Enfin, les rideaux du lit s'entr'ouvrirent, et Marmonlei sentit quelqu'un l'embrasser en pleurant , et il reconnut une voix aimée !
— Que me voulez-vous ? dit-il à mademoiselle L Voulez-vous donc jouir de votre
ouvrage en me voyant mourir de douleur à vos yeux ? . • . Non , j e ne v ous croyais pas autant de cruauté....
Mailemoisello L coniinuail à pleurer et
embr.TS'^ait loujoiu-s Marmonlel... tout à coup elle se retourne , et s^aclressnnt à un jeune homme qui la suivait :
—Regardez, monsieur, dit-elle au chevalier de Mirabeau, quel cœur je vous sacrifie!...
La vue du chevalier faillit vraiment tuGr Marmontel. Il avait pu causer avec son rival et même avec une sorte de tranquillité ; mais le voir là à deux pas de lui avec la femme qu'il adorait encore, et dont la perte le faisait mourir...,il y avait là-dedans, au-delà de ce qu'il pouvait supporter : — Par pitié laissez-moi , dit-il à mademoiselle L
— Non, dit-elle, je suis venue pour vous demander un conseil, et il faut que vous me le donniez — ne voulez- vous pas être mon frère ?
Marmontel ne répondit qu'en lui serrant la main.
— Eh bien I dil mademoiselle L , je vais
vous expliquer lout cela ; faites-moi donner à déjeuner auprès de voire lit.
Il fil apporter du café, et lorsqu'ils furent
seuls , mademoiselle L prit laparole pour
commencer le plus étrange discours.
— Vous savez, mon ami, dit^elle à Marmonteî , que j'aime le chevalier et qu'il m'aime aussi de toute son âme.
jVïarmontel ne répondit que par un gémissement.
— Soyez donc raisonnable, dit mademoi-
selle L ; j'aime le chevalier; mais sa
famille s'oppose à cet amour, car pour vous parler avec franhise, il veut m'épouser.
Marmontel fit un geste d'étonnement. Vous voyez qu'il m'aime plus que vous, car cela lui paraît tout simple à lui. Mais enfin, il le veut et les grands parens ne le veulent pas. Comment faire? Vous avez de Tesprit et du
coeur, vous m''êles attaché, c'est donc à vous que je m"*a(lresse, pour que vous me donniez un bon conseil. — Il faut que vous comptiez bien sur moi , dit Marmontel , mais vous ne serez pas trompée dans votre attente. Cependant, je doute que mon conseil soit bien bon dans son exécution... Le mieux que vous puissiez faire, c^est d\iller en pays étranger et de vous y marier. Mais ne ië tentez pas en France.
M*"^ L ot le chevalier comprirent la
vérité de ce conseil. Après une conversation pleine d'intérêt des deux côtés , ils se séparèrent ; les deux amans quittèrent la France et partirent séparément pour se réunir à Avignon qui , à cette époque, était un pays libre.
Mais hélas ! le résultat de cette démarche fut funeste. Les nouveaux mariés furent tranquilles pendant quelque temps. Madame de Mirabeau devint enceinte et accoucha. Dans le
moment où elle nourrissait, le septième jour de ses couches , on obtint Pextradition qu'on avait secrètement sollicitée du i,^ouvernement papal, et Ton vint arrêter son mari jusque dans sa chambre. La douleur et Teffroi la frappèrent au coeur, et la malheureuse femme mourut dans les vingt-quatre heures.
Marmontel fut long-temps malheureux de cette catastrophe ; il pleura mademoiselle
L avec un cœur qui avait reçu une
blessure profonde — Cette passion influa sur le reste de sa vie. — Peu de temps après, ilfut loger chez madame Geoffrin , et les consolations de Tamitié qu'elle savait si bien donner achevèrent ce que le temps avait commencé. — Il oublia son désespoir, mais jamais mademoiselle L
Telle est Phistoire assez détaillée de l'homme le plus remarquable, après d'Alembert, de la société dematlamu Gcoflrin, et que j'ai gardé
pour clore le tableau de tous ceux qui ont marqué dans ie salon de celte femme extraordinaire , qui fut fameuse sans beauté et sans supériorité , et seulement par le charme de sa bonté.
FIN DE MADAME GEOFfllIN.