‹ Une soirée chez un médecinChapitre 10 sur 24 · U6 LES JEUX INNOCENTS · texte numérisé non relu

U6 LES JEUX INNOCENTS

fait semblant de bien les mêler. Une jeune fille est désignée pour commencer à ordonner. — Surtout ne trichez pas, lui dit-on.

La demoiselle ordonne :

— Si c'est une dame, elle boudera ; si c'est un monsieur, il fera le pont d'amour.

Le gage est tiré, et le négociant en épiceries fait le pont d'amour. Pour se venger, il ordonne des petite pâtés à celui qui viendra ; mais les dames réclament, elles préfèrent les pénitences oii l'on s'embrasse. La petite niaise baise le dessous du chaudelier ; le romantique fait un bouquet ; la dame veuve de ses quatre maris veut absolument faire un voyage à Cythère; la jolie dame va soupirer, le jeune militaire lui fait une confidence, et la vieille douairière fait le soldat prussien.

— C'est une bien jolie invention que celle des jeux innocents !... Mais est-elle bien nommée ?

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Dernièrement on remarquait beaucoup de lumières aux quatre croisées d'un appartement situé au second, dans une maison de la rue Greneta. Cela n'avait pas le faste, le brillant du Cercle des Etrangers, mais cependant cela annonçait quelque chose ; ces quatre fenêtres, bien également éclairées, avaient im air de fête, et les laborieux habitants de la rue Greneta, qui n'ont pas l'habitude de faire de grandes dépenses d'éclairage, même dans leurs boutiques, se disaient en regardant les quatre croisées qui faisaient honte au réverbère : — Certainement, il y a ce soir quelque chose d'extraordinaire chez M. Lu pot.

M. Lupot est un honnête négociant retiré du commerce depuis peu de temps. Après avoir vendu pendant trente ans de la papeterie, sans avoir une seule fois eu recours à un voisin ou à un ami pour les payements de fin de mois, M. Lupot, ayant amassé huit mille francs de rente, avait vendu son fonds et quitté le commerce pour se livrer dux douceurs de la vie domestique, pour être aux petits soins près de son épouse, madame Félicité Lupot,

h8 UNE SOIRÉE BOURGEOISE

femme essentiellement nonchalante, qui était fort bien placée dans un comptoir tant qu'il ne s'agissait que de rendre la monnaie de cent sous, mais qui perdait la tête lorsque cela allait plus loin. Cela ne l'avait pas empêchée de faire le bonheur de son mari (ce qui prouve qu'il n'est pas nécessaire d'avoir de l'esprit pour cela), et de lui donner une fille et un garçon.

La demoiselle était l'aînée, elle venait d'atteindre sa dix-septième année, et M. Lupot, qui n'avait rien négligé pour l'éducation de sa fille, se flattait de lui trouver un mari ailleurs que dans les pains à cacheter; d'autant plus que mademoiselle Célanire ne montrait aucun goût pour le commerce, et se croyait une vocation décidée pour les beauxarts, depuis qu'elle avait fait, à douze ans, le portrait de son père en berger, avec du crayon rouge, et parce qu'un an plus tard elle avait joué de mémoire : Je suis Lindor, sur le piano.

M. Lupot était fier de sa fille, qui était peintre et musiciennne, qui était d'un pouce plus grande que son père, qui se tenait droite comme un soldat prussien, qui faisait la révérence comme Taglioni, qui avait un nez aquilin trois fois long comme les nez ordinaires, une bouche dans le même genre, et des yeux si malins, si espiègles, qu'on ne les trouvait -pas facilement.

Le petit Lupot n'avait encore que sept ans, on lui loassait tout, vu son extrême jeunesse, et M. Ascagne profitait de la permission pour faire le diable du matin au soir; car son père l'aimait trop pour le gronder, et sa mère était trop nonchalante pouT se mettre en colère.

Or, un matin M. Lupot s'était dit : — J'ai une jolie fortune, j'ai une charmante famille, j'ai une épouse qui ne s'est jamais mise en colère; mais

cela ne suffit pas dans ce monde pour être invité, recherché, pour qu'on parle de moi enfin. Depui»^ que j'ai quitté le papier vélin et la cire à cacheter, ma société ne s'est composée que de quelques amis, anciens marchands comme moi, qui viennent faire la partie de vingt et un on de loto : mais je veux voir mieux que cela; ma fille ne doit pas vivre dans un cercle si resserré; ma fille a une vocation prononcée pour les arts, je dois recevoir des artistes; je donnerai des soirées, des thés, des punchs même, si cela est nécessaire : on jouera la bouillotte et l'écarté, car ma fille a le loto en horreur; enfin je veux qu'on parle de mes réunions et que Célanire y trouve un mari digne d'elle.

M. Lupot avait été près de sa femme, qui était assise sur son grand fauteuil élastique, caressant un chat couché sur ses genoux, et il lui dit :

— Ma chère Félicité, je veux donner des soirées, recevoir beaucoup de monde... Nous vivons dans une sphère trop étroite pour notre fille, qui est née pour les arts, et pour notre fils Ascagne, qui, je crois, fera parler de lui.

Madame Lupot, sans cesser de caresser son chat, avait répondu : — Eh bien ! qu'est-ce que cela me fait, tout cela?... Est-ce que je vous empêche de recevoir du monde ?... Pourvu que cela no me cause aucun embarras... D'abord, ne comptez pas sur moi pour faire quelque chose.

— Tu ne feras rien du tout, Félicité, que les honneurs de ton salon... — H faudra se lever à toute minute... — Tu y mets beaucoup de grâce... Moi, j'ordonnerai tout, et Célanire me secondera.

Mademoiselle Célanire, enchantée du projet de son père, avait sauté à son cou en s' écriant : ^~ Oh! oui, papa, invitez beaucoup de monde, je

vais apprendre des contredanses afin de savoi faire danser, et finir ma tête de Bélisaire, que vous ferez encadrer pour ce soir-là.

Et le petit Ascagne sautait déjà au milieu du salon en disant : — Je prendrai du thé, du punch et des gâteaux, je prendrai de tout.

Puis M. Lupot s'était mis en course, il était allé voir les amis de ses amis, des gens qu'il connaissait à peine, et il les avait engagés en les priant d'amener leurs connaissances. M. Lupot avait jadis vendu du papier rose à un pianiste et des crayons à un dessinateur, il s'était rendu chez ses anciennes pratiques, les priant d'honorer sa soirée de leur présence, et d'y amener des artistes ■de leurs amis. Enfin M. Lupot avait pris tant de peine pour se faire une nombreuse réunion, que pendant quatre jours il avait couru Paris, gagné un gros rhume et dépensé sept livres dix sous de cabriolets : ce n'est pas tout plaisir de donner une soirée.

Le grand jour ou plutôt le grand soir était arrivé. On avait allumé toutes les lampes, on en avait même emprunté chez quelques voisins... car Célanire avait trouvé que les trois lampes que l'on possédait ne suffisaient point pour éclairer le salon et la chambre à coucher. C'était la premièra fois que M, Lupot empruntait quelque chose à ses voisins; mais aussi c'était la première fois qu'il donnait un thé.

Depuis le matin M. Lupot était occupé aes préparatifs de sa soirée; il avait commandé les gâteaux, les rafraîchissements, acheté des cartes, brossé ses tables, relevé ses draperies. Madame Lupot était restée assise dans son fauteuil, et répétait: — Je crainis que cela soit très fatigant, de recevoir du monde...

Célanire avait terminé son Bélisaire, qui ressemblait à Barbe-Bleue, et auquel on avait fait l'honneur d'un cadre gothique, que l'on avait placé bien en vue dans le salon. Mademoiselle Lupot avait une fort belle toilette : une robe nouvelle, les cheveux nattés à la Clotilde ; tout cela devait nécessairement faire impression sur l'assemblée.

Ascagne avait un petit matelot neuf, ce qui ne l'empêchait pas de faire la culbute dans la chambre, de monter sur les meubles, de toucher aux cartes, de les prendre pour faire des capucins, d'ouvrir les armoires, et de mettre la main sur les gâteaux.

Quelquefois la patience échappait à M. Lupot, et il s'écriait: — Madame, faites donc finir votre fils!... Mais alors madame Lupot répondait sans tourner la tête: — Fait«s-le finir vous-même, monsieur; vous savez bien que c'est vous qui le corrigez.

Huit heures venaient de sonner, et personne n'était arrivé. Mademoiselle Lupot regardait son père qui regardait sa femme, laquelle regardait son chat. Le père de famille murmurait de temps à autre : — Est-ce que notre grande soirée se passera entre nous ?

Et il jetait des regards désolés sur ses quinquets, ses tables, ses apprêts de cérémonie. Mademoisella Oélanire soupirait, regardait sa toilette et se regardait dans la glace. Madame Lupot se contentait de dire avec son indolence habituelle : — C'était bien la peine de tout mettre sens dessus dessous ici.

Quant au petit Ascagne, il sautait dans la chambre en répétant : — S'il ne vient personne, nous aurons bien plus de gâteaux à manger.

Enfin la sonnette se fait entendre : c'est une-

famille de la rue Saint-Denis, d'anciens parfumeurs qui ont conservé de leur état l'habitude de se couviir d'odeurs; à leur entrée dans le salon, c'est comme si l'on venait d'ouvrir des cassolettes; une vapeur de jasmin, de vanille, frappe l'odorat ; on en est étourdi, on en a mal à la tête.

D'autres personnes ne tardent pas à arriver. M. Lupot ne connaît pas la moitié des ^ens qu'il reçoit et qui lui sont amenés par d'autres personnes qu'il connaît à peine; mais il est dans l'enchant-ement, dans le ravissement. On lui dit en lui présentant un jeune fashionable : — Voici un de nos premiers pianistes qui a bien voulu sacrifier, un grand concert pour venir à votre petite soirée-

Ensuite c'est un chanteur de salon, homme délicieux que l'on s'arrache dajis toutes les réunions, et qui, quoique fort enrhumé, consentira à faire jouir la société d'une de ses dernières composi tions.

Celui-ci est un premier prix du Conservatoire Boieldieu en herbe, qui fera des opéras, qu-and il aura des poèmes qui seront reçus, et que sa musique le sera aussi.

Cet autre est peintre, il a mis au Salon, il a eu un succès fou : on ne lui a pas acheté ses tableaux, à la vérité; mais c'est parce qu'il n'a pas voulu les vendre à des gens indignes de les apprécier. Enfin, de tous côtés, M. Lupot n'aperçoit dans le salon que des gens du premier mérite; il en est étourdi, ravi, transporté; il ne trouve pas assez d'expressions pour leur témoigner le plaisir qu'il éprouve à les recevoir ; et pour ceux-là il néglige ses anciens amis, dédaigne ses vieilles connaissances, il leur parle à peine; il semble que les nouveaux venus, des étrangers qu'il voit

pour la première fois, méritent seuls tous ses soins, toute son attention.

Madame Lupot est lasse de se lever, de saluer et de présenter une chaise. Mais sa fille est radieuse, son mari va et vient du salon dans la chambre à coucher en se frottant les mains, comme s'il venait d'acheter Paris; et le petit ^Ascagne ne rentre jamais dans le salon que la bouche pleine

Il ne suffit pas de recevoir beaucoup de monde, il faut savoir l'amuser. C'est une chose que peu de personnes savent faire, même les plus habituées à donner des réunions. Chez les uns on s'ennuie, on bâille en grande cérémonie ; il faut se borner à une conversation qui n'est ni amicale, ni franche, ni gaie. Chez d'autres il faut entendre à satiété le maître de la maison, qui, s'il est chanteur où exécutant, ne quittera pas son piano, de crainte que quelo^ue autre ne se permette aussi de faire plaisir. Il en est ensuite qui aiment le jeu et ne reçoivent que pour faire leur partie. Pour celleslà, leur seule affaire est de jouer, et peu leur importe alors que les personnes qui viennent les voir s'amusent ou s'ennuient, elles ne s'en inquiètent pasj elles jouent, c'est tout ce qu'il leur faut, et elles ne s'occupent plus de leur société, qui s'amusera si elle le peut. Ah! qu'il y a peu de maisons où l'on sache recevoir ou amuser son monde! Il faut pour cela un tact, un esprit, une abnégation de soi-même, qui sont bien rares, sans doute, puisque si peu de personnes en font preuve quand elles donnent des soirées.

M. Lupot allait et venait de son salon dans sa chambre à coucher; il souriait, saluait et se frottait les mains. Mais les nouveaux venus, qui ne s'étaient point rendus à l'invitation du bon bour-

^i* UNE SOIRÉE BOURGEOISE

geois pour le voir sourire et se frotter les mains, commencèrent à dire, même assez haut :

— Ah çà... est-ce qu'on passera la soirée à se regarder ici?... Ce serait bien amusant!

M. Lupot a voulu entamer la conversation avsc un gros monsieur qui porte des besicles, qui a une cravate supérieurement nouée, et qui fait presque continuellement la grimace en regardant la société. On a dit à l'estimable Lupot que ce monsieur si bien cravaté était un homme de lettres, et qu'il daignerait peut-être lire ou réciter de? vers de sa composition.

L'ancien papetier tousse trois fois avant d'oser aborder le gros monsieur ; il se risque enfin à lui dire :

— Enchanté de posséder à ma soirée un homme de lettres... de la force de monsieur...

— Ah! c'est vous, monsieur, aui êtes le maître de la maison?...

— J'ose m'en flatter... avec ma femme... qui est assise là-bas... Voilà ma fille... cette grande personne qui se tient si droite... elle dessine et touche du piano... J'ai aussi un fils, un petit démon... il vient de passer tout à l'heure entre mes jambes... Oh! c'est un espiègle! ...

— Monsieur, ce que je ne conçois pas... ce qui me passe... c'est que des i)ersonnes qui veulent recevoir du monde puissent demeurer dans la rue Greneta! C'est une horreur que cette rue! c'est épouvantable!... de la boue toute l'année!... des embarras de voitures... un quartier sale, bruyant, infect. . .

— Monsieur, cependant, depuis trente ans que j'y suis...

Ah! monsieur! j'y serais mort trente fois! Quand ou loge rue Greneta, il faut dire adieu aux ar-

XrSE SOIRÉE BOtTRGEOISB

Monsieur, on ne demeure pas rue Grenéta... (P. ôL)

listes... il faut renoncer à la société... car vous conviendrez que c'est un guet-apens que de faire venir un certain monde dans cette rue...

M. Lupot cesse de sourire et de se frotter les mains; il s'éloigne du monsieur à besicles, dont la conversation ne l'a pas amusé, et il s'approche d'un groupe de jeunes gens qui semblent occupés à regaixler le Bélisaire de mademoiselle Célanire.

— On admire l'ouvrage de ma fille, se dit M. Lupot ; tâchons, sans faire semblant de rien, d'entendre les remarques de ces artistes.

Les jeunes gens faisaient en efiFet leurs remarques, qu'ils mêlaient de ricanements très prononcés.

— Devines-tu ce que c'est que cette tête?...

— Oh! ma foi, non!... J'avoue que je n'ai rien vu d'aussi drôle! — C'est Bélisaire, mon cher!...

— Allons donc!... pas possible!... ça, Bélisaire!... c'est le portrait de quelque épicier, d'un parent

de la maison probablement. — Regarde donc ce nez... cette bouche!... — C'est épouvantable... oser encadrer une telle infamie!... Il faut être bien obtus, bien ignare... Ça ne vaut pas le portrait du Juif errant que l'on vend pour deux sous, en tête de la chanson.

M. Lupot en a bien assez entendu. Il s'éloigne du groupe sans souffler mot; il baisse la tête, et va se glisser près du piano.

Le jeune pianiste qui avait sacrifié un grand concert pour venir à la soirée bourgeoise, venait de s'asseoir devant le piano ; il fait courir ses mains sur l'instrument, et s'écrie :

— Ah! quelle épinette!... quel chaudron! Comment voulez-vous qu'on se fasse entendre sur un aussi mauvais instrument?... C'est impossible!... Ah! ce ré!... ah! ce fa!... Cela imite la vielle... et il n'est même pas d'accord!

Et, malgré cela, le pianiste restait au piano; il jouait toujours, mais il tapait de toutes ses forces ; à chaque instant il cassait une corde; alors il éclatait de rire eu disant :

— Bon! encore une de cassée!... Tout à l'heure il n'en restera plus!...

M. Lupot était rouge jusqu'aux oreilles; il avait bien envie de dire au célèbre artiste : — Monsieur, je ne vous ai point engagé à venir passer la soirée chez moi pour que vous y cassiez toutes les cordes de mon piano; quittez l'instrument, si vous le trouvez mauvais, mais n'empêchez pas que d'autres s'amusent dessus.

Cependant le bon M. Lupot n'osait point dire cela, ce qui eût été fort rationnel, et il restait à entendre casser les cordes, quoique cela lui fît beaucoup de peine.

Mademoiselle Célanire s'approche de son père;

elle est désolée de la manière dont on a traité son piano; elle ne pourra pas jouer son air; mais elle compte se dédommager en chantant une romance qu'un vieux voisin veut bien lui accompagner avec la guitare.

Ce n'est pas sans peine que M. Lupot parvient à obtenir un peu de silence et d'attention pour sa fille. A l'aspect du vieux voisin et de sa guitare, un rire étouffé s'est emparé de la société; il est vrai que le vieil amateur ressemble à un troubadour de carrefour, et que sa guitare st faite comme les anciens sistres. On est fort curieux d'entendre ce monsieur pincer de son instrument. Il commence en battant la mesure avec son pied et sa tête, ce qui lui donne l'air de ces Chinois qu'on place sur les cheminées. Cependant mademoiselle Lupot risque sa romance; mais elle ne peut jamais attraper la mesure de son accompagnateur, qui au lieu de suivre la chanteuse, paraît décidé à ne rien changer dans les mouvements de sa tête et de son pied. La romance produit un mauvais effet; Célanire n'y est plus; elle a perdu son sol, elle perd aussi la tête; et, au lieu d'entendre applaudir sa fille, M. liupot entend des jeunes gens dire en riant : — On n'en voudrait pas même au café des Aveugles !

— Je vais faire servir le thé, se dit l'ex-papetier, cela remettra peut-être l'assemblée de bonne humeur.

Et M. Lupot court donner des ordres à sa bonne; et la vieille domestique, qui n'a jamais vu tant de monde chez ses maîtres, ne sait plus ce qu'elle fait, et casse les tasses en voulant aller plus vite.

— Nannette, avez-vous apporté ce qui se sert avec le thé? demande M. Lupot à sa domestique.

— Les gâteaux, la brioche?... oui, monsieur, tout est prêt, tout est coupé... — Il y a encore

autre chose que je vous ai expliqué, des sandwichs... — Des cent-suisses, monsieur? — Des sandwichs, c'est une petite friandise anglaise... des tartines de pain coupées mince avec du beurre dessus et du jambon dans le milieu... — Ah! mon Dieu! monsieur, j'ai oublié ce ragoût-là. — Eh! vite, Nannette, faites-en sur-le-champ pendant que ma fille va servir le thé et la brioche; vous en apporterez ensuite sur un plateau.

La vieille servante court dans sa cuisine en maudissant la friandise anglaise, et se hâte de couper des tartines de pain, de les couvrir de beurre; mais n'ayant pas pensé à acheter du jambon, et craignant d'être trop longtemps pour en aller chercher, Nannette cherche dans sa tête comment elle pourrait remplacer la tranche de jambon, et, tout en cherchant, elle aperçoit un gros morceau de bœuf froid qui est resté du dîner, et elle se dit: — Pardieu, je vas leur couper des tranches de bouilli et leur mettre ça dans la tartine, ça sera encore ben assez bon!... avec beaucoup de sel dessus, ils prendront ça pour du jambon!... Avec leur friandise anglaise, ils me font tourner la tête !

La servante se hâte de mettre son idée à exécution, puis elle entre dans le salon avec un plateau couvert des sandwichs de son invention, et elle en présente à la société en disant:

— Qui est-ce qui veut des cent... choses?... Tout le monde prend ce que l'on a mis à la mode

avec le thé. Mais bientôt un murmure général éclate dans l'assemblée; les dames jettent leur tartine au feu, les hommes les posent sur les meubles, et chacun s'écrie :

— Que diable nous fait-on manger là? c'est' détestable! ça ne peut pas s'avaler... — Je crois, Dieu me pardonne, que c'est son pot-au-feu dont

ce brave homme veut nous régaler. — C'est une attrape que cett-e soirée?... — Et le thé qui sent la fumée!... — Et tous les petits gâteaux qui ont l'air d'avoir été déjà entamés!... Décidément on veut nous empoisonner!...

M. Lupot est au désespoir; il cherche sa servante, qui s'est cachée dans sa cuisine, et il n'est occupé qu'à ramasser et enlever les restants de tartines.

Madame Lupot ne dit rien, mais elle est de fort mauvaise humeur; car elle a mis un chapeau neuf qu'elle croyait que l'on trouverait charmant, et une jeune dame est venu lui dire: — Ah! madame!... que vous êtes mal coiffée!... mais votre chapeau est de l'ancien régime!... on ne porte plus de ces formes-là... — Cependant, madame, je l'ai acheté rue Saint-Martin, il n'y a pas deux jours... — Eh ! madame, est-ce donc dans ce quartier qu'on trouve les dernières modes?... allez chez mademoiselle Alexina Larose, carrefour Gaillon ; c'est là que vous trouverez des chapeaux délicieux!... des modes nouvelles et de bon goût!... mais, de grâce, madame, ne remettez plus ce chapeau-là... Il vous donne cent ans I

— C'est bien la peine de se fatiguer à recevoir du monde pour entendre de pareils compliments! se dit madame Lupot tandis que son mari fait la chasse aux tartines.

Le gros monsieur à besicles qui ne conçoit pas que l'on puisse demeurer rue Greneta, ne vent cependant point y être venu pour rien; il s'est assis dans un fauteuil qu'il a placé au milieu du salon, et il avertit la société qu'il va réciter des vers de sa composition.

La société ne semble pas enchantée de l'aver- ' tissement; mais elle se ralige pour écouter le

poète. Celui-ci tousse, crache, se mouche, prend du tabac, éternue, fait lever les quinquets, fermer les portes, demande de l'eau sucrée, et passe sa main dans ses cheveux.

Après avoir fait ce manège pendant quelques minutes, l'homme de lettres commence enfin. Il récite ses vers d'une voix à faire casser les vitres ; il n'y a que peu de temps qu'il parle, et déjà un fort joli petit .tableau de crimes, de morts, d''échafauds a été chatouiller les oreilles de la société, lorsqu'un bruit uia:te:idu part de la salle à manger.

C'est le petit Ascagne, qui, en voulant atteindre à un baba placé sur une pile d'assiettes, a fait tomber sur lui les assiettes et le gâteau.

M. Lupot court pour connaître la cause des cris de son fils. La société suit le père de famille, n'étant pas fâchée de trouver une occasion pour ne plus entendre le poète; et celui-ci, resté sans auditeurs, se lève d'un air furibond, prend son chapeau, et sort du salon en s'écriant: — Aussi!... comment ai-je pu avoir la faiblesse de consentir à dire des vers dans la rue Greneta !

On ramène le petit Ascagne, qui pleure parce que deux assiettes se sont brisées sur son nez; et comme on ne fait plus ni poésie ni musique, on se met à jouer parce qu'il faut bien faire quelque chose.

On établit une table de bouillotte et une autre d'écarté. A l'écarté on appelle M. Lupot; il faut qu'il parie loi-squ'il manque de l'argent d'un côté; mais M. Lupot, qui n'a jamais joué plus de dix sous à la fois, demeure stupéfait quand on lui dit: — Il manque quinze francs de votre côté...

— Quinze francs!... qu'est-ce que cela veut direP munnure l'honnête Lupot en regardant les joueurs.

UNE SOIRÉE BOURGEOISE 6t

— Cela veut dire qu'il faut que vous fassiez quinze francs de ce côté-là... c'est toujours au maître de la maison à tenir le jeu quand il n'est pas fait.

M. Lupot n'ose pas refuser, il met ses quinze francs et les perd ; le coup suivant il en manque vingt, enfin en une demi-heure le ci-devant papetier perd quatre-vingt-dix francs. Les yeux lui sortent de la tête, il ne sait plus oii il en est; et,. pour augmenter son désespoir, les parieurs du côté gagnant, en prenant leur argent, renversent et brisent une des carcels que M. Lupot a empruntées pour mieux éclairer sa compagnie.

Enfin l'heure de se retirer est venue. Le bon bourgeois la désirait avec impatience. Tout ce beau monde s'en va sans même dire adieu aux maîtres de la maison, qui se sont donné tant de mal pour le recevoir. La famille Lupot reste seule. Madame accablée de fatigue, et piquée de ce qu'on l'a trouvée mal coiffée; Oélanire les larmes dans les yeux, parce qu'on s'est moqué de son chant et de ses dessins; Ascagne pâle et malade, parce qu'il a beaucoup trop mangé de gâteaux; M. Lupot l'air consterné, et se disant: — J'ai perdu quatre-vingt-dix francs! et la vieille servante ramassant encore des débris de tartines en murmurant : — Faites-leur donc des friandises anglaises pour qu'ils les jettent dans tous les coins !

— C'est fini!... je ne donnerai plus de grandes soirées, dit enfin 'M. Lupot; je commence à croire que c'est une sottise de vouloir sortir de sa sphère. Quand on médit les uns des autres entre gens de la même classe, cela fait rire, on s'en amuse; maia quand on se frotte à des gens au-dessus dé soi, leur moquerie blesse, et cela n'amuse plus. Ma fille, décidément je te chercherai un mari dana les pains à cacheter.

Habitants de l'élégante Chaussée-d'Antin, du noble faubourg Saint-Germain, du brillant Palais- Royal, vous ne connaissez sans doute la Courtille que de nom? Quittez un moment vos boulevards, vos salons dorés, vos cafés anglais, turcs ou italiens, et montez le faubourg du Temple; là vous verrez des scènes nouvelles pour vous. Les tableaux sont grotesques, et leurs couleurs un peu vives blesseront peut-être vos yeux délicats; mais après avoir admiré un Raphaël, un Gérard, un Girodet, on regarde avec plaisir un Téniers, un Callot, un Boilly, un Charlet. Pourquoi donc, après s'être ennuyé aux Tuileries, ne monterait-on pas un moment jusqu'à la Courtille?

C'est le dimanche ou le lundi soir qu'il faut de préférence visiter ces lieux; dès que vous avez passé la barrière, une musique bruyante se fait entendre ; vous entendez danser à droite et à gauche; jusqu'à Belleville, c'est un bal continuel. La rue est encombrée de joyeux amateurs qui arrivent à la guinguette, ou qui en sortent un moment pour prendre l'air.

Lo famenr Desnoyers se présente d'abord à vos regards, et vous offre son salon de deux cents couverts. Desno^-ers est le Véry de la Courtille. En face voas trouvez le Sauvage; plus loin, VArcen-Giel. les deux Amis; partout on danse, partout la cuisius est remplie de consommateurs qui marchandent une salade ou un morceau de rôti; car à la Courtille on ne dîne pas à la carte. Si vous parvenez à vous faire jour jusqu'à la broche, et que vous désiriez manger un poulet, il faut sur-lechamp le payer et l'emporter vous-même, sans quoi un autre s'en emparera.

Le chef de cuisine ne sait auquel entendre; le bonnet de coton sur l'oreille, le visage couvert de sueur, il court d'une casserole à l'autre; il se double, se multiplie, pour répondre à la foule qui l'assiège, ce qui ne l'empêche pas de faire, en courant, ses sauces et ses coulis, et de commander à quatre marmitons en même temps. César dictait quatre lettres à la fois ; le chef de cuisine fait préparer quatre mets différents; il est vrai que ses aides de camp se trompent quelquefois, et mettent du poivre où il faut de la farine, du vinaigre où il faut du bouillon; mais à la Courtille on a bon appétit, et l'on passe par-dessus ces bagatelles.

Voulez-vous jouir du coup d'œil de la danse, vous entrez dans un salle où la chaleur est toujours à six degrés au-dessus du thermomètre de Chevalier. Comme on a établi des tables autour de l'enceinte consacrée à la danse, l'odeur du veau, du bœuf, des gibelottes et du suresnes, se mêle aux accords de trois violons, d'une clarinette et d'un gros tambour.

Ce dernier marque la mesure d'une force à se faire entendre de Vile d'Amour. Malheureusement le tambour du bal qui se tient vis-à-vis ne veut pas

être en reste avec son voisin, et ces messieurs tapent à qui mieux mieux; tant pis pour les danseurs si les mesures se croisent au lieu d'aller ensemble ; mais cela n'empêche pas de sauter l'orangere et l'ébéniste, la fruitière et le cordonnier; ces gens-là ont des oreilles pour toutes les mesures et des jambes pour tous les mouvements.

Au-dessus du bal de première classe, vous entendez le son de la cornemuse et le bruit des souliers ferrés qui ébranlent le plancher: c'est le bal des Auvergnats. C'est là que les porteurs d'eau, les chaudronniers, les fumistes, se livrent à leur grosse gaieté, et dansent les bourrées de leur pays, qu'ils accompagnent de cris et de battements de mains.

L'heure s'avance, vous voulez redescendre à Paris: il faut suivre la file, car c'est comme à la sortie d'un spectacle. Autour de vous tout le monde chante, quelques-uns trébuchent, d'autres ne se soutiennent qu'avec le secours de leurs voisins. Si l'ivresse est générale, celle-là du moins n'apporte aucun regret à sa suite; les bonnes gens vont travailler toute la semaine, pour revenir faire le dimanche et le lundi à la Courtille.

La femme de l'ouvrier tient dans une serviette les restes d'un pain et d'un saucisson, son mari porte l'enfant sur ses bras. Cet autre ne s'aperçoit pas qu'il a laissé son chapeau sur une table. Celuici fouille dans sa poche; et s'il y trouve encore quelques sous, il jure de les boire avant de rentrer chez lui.

Ce tableau n'est point chargé, c'est à la Courtille que l'on voit la gaieté du peuple; o'est la bonne, à ce que dit Figaro.

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