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M. Lucien March, directeur de la Statistique générale de la France, --fait ressortir très nettement combien notre situation devient inquiétante ^ : « La gravité de l'état démographique de la France, à la suite de la guerre, apparaît sous un autre aspect encore quand on considère Tinfluence de cet état sur l'avenir économique du pays. Les hommes de seize à soixante-cinq ans composent la partie de la population dont dépend principalement la. puissance productrice ; ce nombre a subi un déficit considérable au cours de la guerre, mais le déficit sera autrement important encore dans une quinzaine d'années.
« On peut, en effet, évaluer sommairement comme suit le nombre des hommes qui seront âgés de seize à soixante-cinq ans en 1935 :
Nombre recensé en mars 1911 12.300.000
Pertes de Tarmée durant la guerre. . 1.400.000 Déficit des naissances masculines évalué durant la période 1914-1919, déduction faite de la mortalité normale des nouveaux -nés 600.000
Reste 10.300.000
La perte en hommes susceptibles de fournir un travail utile représenterait un sixième du nombre que Ton eût constaté en 1935 si la population considérée était restée stationnaire, comme elle l'était à peu près avant la guerre.
1. statistique annuelle du mouvement de la population dd la France.
18 LA aiTUATIOH ASRAIHB DE LA FRANCE
« Kd outre, il convient de ne point oublier que, parmi les hommes restants, on comptera peutêtre environ 350.000 pensionnés et réformés n° 1, 4<i0.000 réformés ii° 2 et un nombre inconnu d'hommes qui auront subi, du fait de la guerre, quelque altération n'ajant point donné lieu à réforme. »
Quand les grands arbres d'une forêt tombent sous la hache du bûcheron, la forêt s'éclaircit, mais les jeunes pousses se multiplient et prennent une vigueur nouvelle. En quelques années la forêt renaît plus opulente et plus vigoureuse.
Si nous ne voulons pas mourir en tant que nation, il faut à tout prix qu'il en soit ainsi pour notre groupement humain.
Il ne s'agit pas seulement de reconstituer les régions dévastées. C'est par là, sang doute, qu'il faut commencer, mais les désastres matériels que nous avons subis ne sont pas les plus graves. Ceuxlà sont réparables, tandis que la disparition de centaines de milliers de Français, dans une France qui en manquait déjà, menace l'existence même de la nation. C'est donc la Fcance entière qui est à reconstituer, et le temps, durant lequel cette reconstitution demeure possible, nous est mesuré.
Quand on veut reconstruire un édiBce on commence le travail par la base. Il est à peine besoin, semble-t-il, d'énoncer un principe aussi évident, aussi bien dans le demaine social que dans le domaine matériel. Malgré cela, on l'oublie bien souvent.
Il est d'autant plus nécessaire de ne pas l'oublier
que, chez. nous, c'est la base même de notre édifice social qui a le plus souffert. Cette base, c'est la population agricole.
Au milieu du siècle dernier, la population rurale comprenait 75 **/o 'de la population totale du pays ; en 1911 elle était descendue à 56 7o- Dépassera-telle 45 Vo en 1921 ? Ce n'est pas sûr.
M. Lucien March fait très justement remarquer que le déficit qui vient d'être évalué (voir citation précédente) ne portera point également sur toutes les catégories de la population.
« De 1906 à 1911, la population rurale a perdu 600.000 habitants, tandis que la population urbaine en à gagné 900.000 du fait des mouvements migratoires. Cela représente 300.000 hommes de seize à soixante-cinq ans gagnés en cinq ans par la population urbaine qui, en 19H, comprenait à peu près 45 **/o de la population totale.
« Comme la guerre aura eu pour effet d'intensifier la production industrielle, d'accroître les salaires industriels plus encore que les salaires agricoles, de dépayser beaucoup d'hommes de la campagne, il est probable que les mouvements migratoires des campagnes vers les villes ne se ralentiront pas, au contraire. En sorte que le déficit de 1 million environ que Ton peut prévoir, d'après ce qui précède, dans la population urbaine sera vraisemblablement comblé par l'immigration. U amoindrissement de la population adulte masculine portera donc presque entièrement sur la population rurale^ où devrait se reconstituer constamment le capital humain du pays. »
L'édifice social français reposait, il y a soixante ans, sur une base large et solide constituée par la puissante masse de la population y urale. Aujourd'hui Tédifice est retourné dans ses proportions ; la base est moins large que le sommet ; l'équilibre est mauvais et tout à fait instable.
A côté des grandes villes congestionnées par une population surabondante, composée, pour une trop forte part, d'oisifs, de chômeurs, ou de gens à occupations parasitaires, les campagnes manquent de main-d'œuvre pour produire les denrées nécessaires à l'existence de la collectivité.
En 1911, sur 36.241 communes françaises, 16.022 n'avaient pas 400 habitants ; maintenant ce nombre est certainement monté au dessus de 20.000.
Tout le monde veut vivre de plus en plus confortablement, mais le nombre de ceux qui se consacrent à la production des denrées alimentaires se réduit d'année en année. Il en résulte un déséqui^ libre profond-q}ii, en s' ajoutant à la perturbation violente amenée par la guerre, place notre pays dans une position extrêmement difficile.
Combien meilleure serait, à tous points de vue, notre situation générale si les riches campagnes françaises n'étaient point désertées et les villes surpeuplées.
Si nous avons pu, toutes proportions gardées, nous rétablir rapidement après la guerre de 1870, c'est que la France était surtout, à cette époque, une nation de ruraux (68 °/o).
Déjà, avant la guerre, la culture n'était possible,
dans certaines régions, que grâce à Tappoint de la main-d'œuvre étrangère (belge, italienne, espagnole).
Non seulement la guerre a privé Tagriculture de centaines de milliers d'hommes dans toute la force de Tâge, mais l'administration, les chemins de fer, l'industrie et le commerce vont encore enlever aux campagnes des milliers de ruraux, la population rurale étant, chez nous, la seule réserve humaine, — hélas bien appauvrie, — dans laquelle il leut est possible de puiser. Cesl le vide qui se produit à la base même de l'édifice social français.
En 1911, Teffectif total de la population active masculine en travailleurs agricoles était de 5.279.000, soit, en chiffres ronds, de . 5.300.000
Par le fait de la guerre il faut compter une diminution totale en tués ou disparus (1 million), mutilés et hommes enlevés à l'agriculture par les administrations, l'industrie et le commerce, d'au moins 1.500.000
Le nombre total des travailleurs agricoles (chefs d'exploitations, auxiliaires et salariés) se trouve donc réduit à . 3.800.000
Cette diminution porte principalement, par suite des mouvements migratoires, sur les salariés. Elle atteint d'une manière très sensible la grande culture.
Les conséquences de cet état de choses vont être extrêmement graves pour la France si l'on ne prend pas le& mesures nécessaires pour y remédier.
Vis-à-vis d'une Allemagne possédant une population surabondante, notre pays va se trouver dans un état de débilité et d* infériorité qui nous conduirait, mîJgré la victoirîe présente, aux pires catastrophes, si Ton ne parvenait à reconstituer la population agricole française.
Le problème de la reconstitution de la population ne se pose, en définitive^ que pour la population agricole. C'est seulement à la campagne qu'il peut être résolu. Les villes seront toujours suffisamment peuplées ; elles sont même sm'peuplées en ce moment.
La famille rurale est placée dans de bien meilleures conditions que la famille urbaine pour élever de nombreux enfants, sains et vigoureux. Une grande famille est une source de richesse pour un bon cultivateur ; c'est, quoique l'on fasse, ui^e source de gêne pour un employé ou un ouvrier. Et comme, dans le domaine familial, les influences matérielles dominent à notre époque, les influences morales, il est de plus en plus nécessaire de concentrer sur la population rurale tout TefFort que l'on peut consacrer à la reconstitution de la population française. Cette reconstitution sera un fait accompli quand les campagnes seront normalement repeuplées.
<( Avec la puissance du travail décuplée par la machine et l'engrais^ avec la terre ici fertile (Gascogne) et qui s'offre à l'homme presque pour rien, sur laquelle il peut s'étendre à volonté, la famille agricole reconstituée, la famille normale de trois à cinq enfants, fortement groupés autour des parents.
serait un merveilleux instrument d'aisance et même de richesse ; élever des enfants deviendrait une a£Paire avantageuse et le paysan ne recule pas longtemps devant une bonne affaire S »
Enfin, s'il importe^ au point de vue social, de redonner, à la vie rurale de ce pays, toute Tintensite qu^eUe doit avoir, la même nécessité s'impose au point de vue économique. C'est ce que nous allons montrer dans le chapitre suivant. *