D'^E. Labat. L'&me paysanne
30 LA SITUATION AGRAIRE DE LA FRInCE
yage ne serait pas un mal s'il n'avait pas, comme contre-partie, une production moins abondante de denrées végétales, pour lesquelles nous deviendrons définitivemenf et fortement importateurs.
Souvenons-nous de la situation extrêmement critique dans laquelle TAngleterfe s'est trouvée, pendant la guerre, par suite de l'extension énorme prise chez elle, au cours du siècle dernier, par les pâturages remplaçant les terres labourables et de la faiblesse de sa production agricole végétale.
3* Régression de la moyenne et même de la petite culture et constitution de très vastes exploitations où l'on essaiera de cultiver mécaniquement avec moins de main-d'œuvre.
, Si cette évolution venait à se produire le plus sérieux élément de stabilité de ce pays aurait disparu.
Beaucoup de ces vastes exploitations ne seraient plus possédées par des particuliers, mais par des Sociétés foncières. Le capital foncier jusqu'ici personnel deviendrait en partie anonyme comme dans l'industrie, et la contre-partie fatale de ce changement serait la formation d'un prolétariat agricole analogue au prolétariat industriel, avec cette différence que cette formation ne correspondrait nullement à une nécessité économique et qu'elle résulterait seulement d'un état de choses fâcheux contre lequel il aurait été possible de réagir.
Cette idée de la création de grands domaines ruraux, qui a séduit beaucoup de bons ^prits, par assimilation avec ce qui existe dans-ftndustrie, doit être formellement écartée (Personnellement,
avant la guerre, nous ne Técartions pas, d'une manière absolue mais la situation a changé).
Elle est en opposition avec nos intérêts sociaux les plus évidents ; elle n'offre aucun étvantage économique, ainsi que nous le verrons plus loin ; enfin, elle ne tient aucun compte de la mentalité de nos masses rurales et des possibilités en maind'œuvre.
Ce n*est pas au moment où T Angleterre, par exemple, reconnaissant tous les dangers et tous les inconvénients de sa constitution foncière (grandes propriétés, grands domaines), essaie de revenir très rapidement, par les moyens les plus énergiques, à une meilleure et à ime plus complète divi-^ sion de la terre, que nous devons esssayer de pratiquer la méthode opposée. L'expérience faite par nos alliés est sutësamment probante pour nous éclairer.
. Le problème à résoudre se pose donc simultanément dans le domaine économique et dans le domaine social.
Dans le domaine économique, il faut que l'agriculture française nourrisse la population française. Un pays n'a vraiment de solides assises économiques que si l'activité industrielle est étayée par une puissante productivité agricole.
Dans le domaine social et pour arriver au résultat ci-dessus, il faut reconstituer la population agricole française, cette reconstitution étant nécessaire, d'autre part, pour arrêter le dépeuplement continu du pays.
Or, la diminution du nombre des travailleurs
agricoles porte principalement sur les salariés. 11 est illusoire de vouloir arrêter ce mouvement par des améliorations accessoires (logement, nourriture, travail): les diJmestiques de ferme n'hésitent jamais entre leur situation et celle d'un facteur des postes ou d'un employé de chemin de fer. En outre, les salaires apparents de l'industrie ou du commerce dépasseront toujours ceux de Fagriculture et c'est l'apparence qui séduit. Enfin, F application de la journée de huit heures désavantage encore le travail agricole. Donc, rien à faire de bien efficace du côté des salariés s'ils sont maintenus dans leur condition de salariés.
Le machinisme ne résout pas la question de la dépopulation. 11 ne permet même pas, à l'heure actuelle, de remédier au manque de main-d'œuvre, car la motoculture exige autant d'ouvriers que la culture avec les animaux.
On est donc amené à concevoir la culture avec un norhbre de plus en plus réduit de salariés, c'està-dire à envisager l'extension de la culture paysanne, fixant à la terre le plus grand nombre possible de cultivateurs et de salariés transformés en petits exploitants.
Le remède consiste dans la reconstitution et dans le développement intense et rapide de la propriété paysanne. Nous n'avons pas d'autres moyens de faire face à la diminution progressive des salariés agricoles, que de leur substituer des familles de petits propriétaires cultivateurs (dont la plupart seront des familles d'anciens ouvriers agricoles), travaillant eux-mêmes les terres leur appartenant.
La masse de ces petits propriétaires cultivateurs constituera une base très solide pour notre édifice social.
« L'organisation sociale est telle qu'on ne peut retenir les agriculteurs au sol qu'en leur donnant la propriété. Il faut donner à Touvrier agricole le moyen de devenir fermier et il faut faciliter aux fermiers l'acquisition de propriétés rurales *. »
Il est entendu qu'il ne peut s'agir là d'une transformation brutale et immédiate. L'œuvre à entreprendre est une œuvre de longue haleine qui exigera beaucoup de prudence et de méthode. Elle consiste à favoriser activement une évolution nécessaire dès à présent et non à bouleverser brusquement l'état de choses existant. Le sens obligé de cette évolution est seulement indiqué ici. Nous verrons plus loin, sous quelle forme précise elle peut être conçue et par quels moj^ns elle est réalisable. Mais il est utile, avant d'aborder ce sujet, d'exposer comment se présente notre constitution terrienne actuelle.
1. Jean Durand, député, discours prononcé à la Chambre des députés le 3 juin 1919.