‹ Une tache d'encreChapitre 3 sur 5 · X- — Un portrait · texte numérisé non relu

X- — Un portrait

» — Passez-le-moi.

» — Volontiers : ce n'est malheureusement que le mien.

» — Pourquoi malheureusement ? Mais vous êtes flatté, au contraire, le nez est diminué, n'est-ce pas, monsieur Plumet?

» — Vous le trouvez bien?

» — Oui.

» ^— Et l'encadrement?

» — Très joli.

» — Alors je vous le donne, mademoiselle.

» — Il n'était donc pas pour moi ?

» — G' est-à-dire... Eh bien! non, à parler franchement, c'est un cadeau de noces, un souvenir... Vous trouvez cela tout naturel?

» — Sans doute. Vous pouvez me dire pour qui, je suppose?

— » Savez-vous que de curieuse vous alk; devenir indiscrète?

j) — Ah ! par exemple !

» — Mais oui.

» — Puisque vous faites tant de mystères, j'adjure M. Plumet de les dissiper. Monsieur Plumet, pour qui est-ce?

» Plumet, blême, tourne dans ses mains sa casquette d'atelier comme un enfant pris en défaut.

» — Moi, moi, mademoiselle, je ne suis qu'un pauvre encadreur.

j> — Eh bien 1 je m'adresserai à madame Plumet, qui doit le savoir et qui voudra bien me le dire.

» Madame Plumet, qui avait dû suivre de près le dialogue engagé chez son mari, venait d'entrer, en effet, tremblante comme une feuille et résolue à tout.

» — N'en faites rien, je vous en prie, mademoiselle, interrompt Dufilleul. Il n'y aucur. mystère. J'ai voulu vous taquiner seulement.

Ce portrait est destiné à un de mes amis qr.i habite Fontainebleau.

TD — Monsieur?

» — Gonin, notaire.

» — A la bonne heure ! Aviez-vous l'air malheureux, tous deux ! Une autre fois, dites donc tout de suite et tout franchement ce que vous n'avez aucune raison de cacher. Vous ne recommencerez pas ?

» — Je vous le promets.

» — Alors, faisons la paix.

» Et elle lui tend la main. Avant que Dufilleul ait pu la saisir :

» — Permettez, mademoiselle, dit madame Plumet, je ne veux pas vous laisser tromper ainsi, chez moi. ]\Iademoiselle, ça n'est pas vrai I

» — Qu'est-ce qui n'est pas vrai, madame?

» — Que ce portrait-là soit pour M. Gonin ou pour quelqu'un de Fontainebleau.

» Mademoiselle Charnot se redresse sous le coup.

y — Et pour qui donc?

» — Pour une actrice I

» — Prenez garde, madame !

y> — Pour mademoiselle Tigra, des Bouffes.

» — Infamie I s'écrie Dufilleul, mais prouvez donc, madame, prouvez donci

» — Regardez au dos, répond tranquillement madame Plumet.

j> Mademoiselle Jeanne, qui n'a pas lâché la miniature, la retourne, lit, devient toute blanche, et la tend à son fiancé.

y, — Qu'y a-t-il donc? dit Dufilleul, en se penchant.

» Il y avait : « Remis par M. le baron du » F..., pour M"« T..., boulevard Haussmann. > Envoyer jeudi ».

j> — Vous voyez bien, mademoiselle, que ce n'est pas là mon écriture. L'invention est abominable. Monsieur Plumet, je vous somme de désavouer voire femme. Elle a écrit un mensonge; dites, dites-le I

» L'encadreur cache sa tête dans ses mains et ne répond pas.

» — Comment, Plumet, vous vous taisez 1

» Mademoiselle Char not avait franchi le seuil .

» — Que faites- vous, mademoiselle? Restez, vous voyez bien qu'ils mentent !

» Elle était déjà au milieu du palier. Dufilleul la rejoint, l'arrête par la main.

» — Jeanne, Jeanne, restez I

» — Laissez-moi, monsieur.

» — Non, écoutez-moi. Tout ceci est une inconcevable méprise. Je vous jure...

» A ce moment, une voix aiguë monte du bas de l'escalier.

i> — Eh ! Georges ! est-ce bientôt fini ?

» Dufilleul, perdant subitement contenance, lâche la main de mademoiselle Gharnot.

» La jeune fille se penche au-dessus de la rampe. Au fond de la cage de l'escalier, juste au-dessous d'elle, une femme, la tête levée, la bouche encore entr'ouverte, regarde en haut. Leurs yeux se rencontrent. Jeanne détourne a-issitôt les siens.

» Puis, s'adressant à madame Plumet, immobile et transie le long du mur :

» — Maintenant, madame, dit-elle, allons » choisir mon chapeau.

» Et elle ferme derrière elle la porte de la modiste.

» Voilà, mon ami, le récit exact de ce qui s'est passé rue Hautefeuille. Je l'ai recueilli de la bouche de madame Plumet, qui ne se tenait pas d'aise en me racontant la réussite de ses plans et comment sa blanche main avait guidé celle du vieux hasard. Car, tu le devines, cette rencontre de Jeanne et de son fiancé, si redoutée de l'encadreur, avait été combinée, à l'insu de tous, par madame Plumet, et la fâcheuse inscription était encore son fait.

» Je n'ai pas besoin d'ajouter que mademoiselle Charnot, épuisée par cette scène, a eu un instant de faiblesse nerveuse.

» Elle a, d'ailleurs, très vite repris sa digno et ferme manière d'être, ce qui semble prouvoi une nature énergique.

» Mais l'intérêt n'est pas là pour l'instant.

» Le mariage est, à mon avis, définitivement rompu. Ces choses-là se renouent difficilement, et, après l'éclat de cette rupture, je doute fort d'un raccommodement. Voici donc ce qui me paraît acquis : mademoiselle Jeanne Charnot ne s'appellera jamais madame DufiUeul.

» Ne t'exagère pas, surtout, les chances qui peuvent résulter pour toi de cet accident. Elles sont moins grandes que tu ne pourrais l'imaginer au premier moment. Je crois qu'une jeune fille ainsi trompée et blessée n'oubliera pas tout de suite. Elle peut même n'oublier jamais, vivre de son regret, préférer la paix assurée et la joie austère du dévouement filial à cette vie tant rêvée du mariage, qui réserve parfois aux simples aspirants de si rudes déce[)tions.

» En tous cas, ne t'avise pas de revenir, car je te sais capable de tous les coups de tête, même les plus bètes. Reste, expertise, et attends.

» Nous traversons, ma mère et moi, une cruelle épreuve. Elle est souffrante, très souffrante même. J'aimerais mieux son mal que l'inquiétude que j'ai.

» Ton ami,

T) SYLVESTRE LÂMPRON.

ï P.-S. — Au moment de clore ma lettre, je reçois un billet de madame Plumet m'averlissant que M. et mademoiselle Gharnot ont quitté Paris. Où vont-ils? Elle l'ignore. »

La lecture de cette lettre m'avait complètement absorbé; j'avais relu certains passages; et le trouble profond qu'elle avait produit en moi ne s'étant pas tout de suite dissipé, je demeurai un certain temps, que je ne saurais iixer, sans aucune conscience de ce qui se passait autour de moi, tout entier dans le passé ou dans l'avenir.

L'employé italien, en me frôlant du coude, me ramena au présent. Il ramassait le dernier dossier dans les vastes tiroirs de la table. Nous étions seuls. Mes collègues s'étaient retirés, et la première séance avait pris fin sans moi, devant moi. Ils ne devaient pas être loin, et, un peu confus de ma distraction, je pris mon chapeau afin de les rejoindre et de m'excuser. Le

petit homme m'arrêta par la manche, et, désignant avec un sourire indéfinissable la lettre que je glissais dans mon portefeuille :

— È d'una donna ? dit-il .

— Que vous importe?

— Oh ! que si : les lettres d'hommes se lisent plus vite, et ,pe7' Bacco ! vous avez mis le temps à lire celle-là 1 Ah, le donne, illustre signore, le donne '

— Laissez-moi tranquille I

Et je marchai vers la porte. Mais lui, agile et grimaçant, se jeta au-devant moi, les sourcils relevés, un doigt sur la bouche :

— Écoutez, seigneur, je vois bien que vous êtes un vrai savant, un homme que la gloire seule peut tenter. Je pourrais procurer à Votre Seigneurie de beaux manuscrits italiens, latins, allemands, des manuscrits inédits, seigneur illustre I

— Et volés aussi 1 lui répondis-je en le bousculant.

Je sortis, et, sur la place voisine, fraternellement assis à la même table, sous la tente d'un café, je découvris mes collègues français et le juge italien. A une table à côté le greftier humait quelque chose au bout d'une paille. Et tous me regardaient venir en riant, sous le soleil qui brûlait encore.

UNE TACHE D'ENCRB 181

Milan, le 25 juin.

Notre mission a pris fin aujourd'hui. Zampidi est un simple farceur. En présence de preuves indéniables, il a reconnu qu'il avait voulu « zouer un tour » aux héritiers de France en se portant héritier lui-même, alors qu'il lui manquait deux degrés de parenté pour prétendre à cette qualité.

Nous lui avons démontré que ce bon tour constituait une manœuvre frauduleuse, et l'exposait tout au moins à payer les frais du procès. Il en est convenu de la meilleure grâce du monde. Je le crois éperdument insolvable. Il payera l'huissier en macaroni et l'avocat en comédie.

Mes collègues l'archiviste et le traducteur doivent quitter Milan après-demain. Je les accompagnerai.

Milan, le 26 juin.

Je viens de recevoir une troisième lettre de Sylvestre .

Mon pauvre ami est bien malheureux : sa mère est morte, l'excellente, la sainte madame Lampron. A cette nouvelle, j'ai éprouvé une

18S UNE TACHE D'ENCHS

poignante émotion, moi qui ai si peu, trop peu connu cette femme admirable, moi qui n'étais ni son tils, ni son parent, et qui n'ai fait quo passer à l'horizon de son coeur, dans celte limite restreinte où elle répandait les trésors do son expérience et de sa tendresse. Combien il doit souflrir, lui, son fils I

Il me décrit les derniers moments de sa mère, sa sérénité en face de la mort, et il ajoute :

« Une chose que tu ne comprendras peutêtre pas, c'est que j'éprouve un remords qui se mêle à mes regrets. J'ai vécu quarante ans auprès d'elle, et, certes, j'ai confiance d'avoir été ce qu'on appelle un bon fils. Mais, quand je compare les preuves d alîccLlon que je lui ai rendues à celles qu'elle m'a données, les sacrifices que j'ai faits pour elle à ceux qu'elle a faits pour moi, quand je songe à la part d'égoïsme qui se glissait dans cette vie en commun dont je me bâtissais un mérite, à l'immense consolation, à l'apaisement fécond dont elle payait quelques promenades à mon bras, quelques bonjours et bonsoirs et cette tolérance, bien belle en vérité, d'habiter sous mon toit, je me trouve ingrat et indigne du bonheur que j'ai eu. Je me déchire contre cette pensée qu'il

m'est impossible de réparer tant d'oubîis, de m'acqaitter d'une dette dont toute la grandeur m'apparaît pour la première fois. Elle est partie. C'est fini. Ma prière seule peut la rejoindre, lui apprendre que je l'aimais, que je l'adorais, que j'eusse été capable de tout ce que je n'ai pas fait pour elle.

» 0 mon ami, de quelles douceurs de devoir je me suis privé 1 Je veux, du moins, rempliifidèlement ses derniers vœux : il en est un dont je dois te parler.

» Tu sais que ma mère a toujours vu avec déplaisir que je conservais dans ma maison lportrait de celle qui fut ma première et ma dernière passion. Elle aurait voulu que mes yeux ne rappelassent pas aussi souvent à mon cœur cette image de mes douleurs anciennes. J'ai résisté. A son lit de mort, elle m'a demandé d'abandonner ce portrait à ceux qui, depuis longtemps, devraient le posséder. « Tant que » j'ai pu te consoler du mal que cette vue tu » faisait, m'a-t-elle dit, mes instances n'ont pas » été si vives, mais bientôt tu seras seul, et tu » n'auras personne pour te remonter quand le .«♦ courage te manquera. Ils t'ont bien des lois » supplié, de là-bas, de leur céder le tableau. » Le temps est venu d'y consentir. »

» J'ai promis.

» Et maintenant, mon ami, aide-moi à tenir ma promesse. Je ne veux pas écrire : ma main tremblerait, ou la leur quand ils me liraient. Va les trouver.

» C'est à cinq lieues de Milan, sur la route de Monza et au delà de cette ville, à quelque distance du bourg de Desio. La villa s'appelle, du nom de ses maîtres, Dannegianti. Autrefois, une ligne de peupliers l'entourait, et ses bosquets étaient renommés pour leur ombre. Tu feras passer à la vieille châtelaine ma carte avec la tienne. Tu seras reçu. Alors, avec les ménagements que tu croiras utiles, tu annonceras que, la mère de Sylvestre Lampron l'ayant à son lit de mort désiré, le portrait de Rafaella est à jamais donné à la villa Dannegianti. Donné, entends-tu bien?

» Tu peux même annoncer l'envoi. Je viens de me concerter avec M. Plumet, qui se charge de l'emballage. C'est un homme adroit, comme tu sais. Demain, tout sera terminé et ma maison complètement vide.

» Je me réfugierai dans le travail, et je compte un peu sur toi pour adoucir les rigueur,«' de cette consolation.

* SYLVESTRE LAMPRON. »

Quand je reçus la lettre de Lampron, à dix heures du matin, j'allai tout de suite trouver le maître de VAlbergo dell'Agnelîo.

— Vous pouvez me procurer une voiture pour Desio, n'est-ce pas?

— Ah ! Votre Seigneurie compte se rendre à Desio en voiture? Elle a grandement raison. C'est bien plus pittoresque qu'un voyage en chemin de fer. Desio, au delà de Monza. Monza, monsieur, une de nos perles; vous y verrez...

— Oui, lui dis-je, récitant mon Baedeker avec la même sûreté que lui, la Villa Reale et la Couronne de fer des empereurs d'Occident.

— Précisément, monsieur, et la cathédrale, bâtie...

— Par Théodelinde, reine des Lombards, en 595, reconstruite au xvi® siècle ; oui , c'est entendu. Je vous demande seulement si vous pouvez me procurer un bon équipage ?

— Un parfait ! A trois heures et demie, quand la chaleur sera un peu tombée, Votre Seigneurie trouvera les chevaux attelés. Elle aura tout le temps de se rendre à Desio avant le coucher du soleil, et reviendra pour souper.

A l'heure dite, on vint m'avertir, en effet. Mon hôte avait doublement tenu parole, car les chevaux traversèrent Milan d'un trot allongé

dont ils ne se départirent pas quand nous prîmes la route de Côme, au milieu de ces plates et fertiles campâmes surnommées le jardin de l'Italie.

En une heure et demie, après quelques minutes de repos à Monza, le cocher arrêtait ses bêtes devant la première maison de Desio, une auberge.

L'auberge, bien pauvre, était située à l'angle de la grand'rue et d'un chemin qui s'enfonçait dans la campagne. En avant, quelques platanes, taillés en berceaux, formaient une voûte d'ombre. Plusieurs pieds de vigne leur grimpaient sur le dos. Le soleil accablait les pampres et les raisins lourds qui pendaient par endroits. Les volets étaient clos, et dans l'air saturé de chaleur et de lumière, dans le bourilonnement des mouches, la petite maison semblait dormir.

— Eh I entrez, ils s'éveilleront, dit înon cocher, qui avait compris ma pensée.

Puis, sans attendre ma réponse, en homme qui connaît les usages du lieu, il fit descendre ses chevaux par le chemin pour trouver l'écurie.

J'entrai : tout un monde d'abeilles et de frelons tourbillonna sous les platanes. Une poule blanche, effarée, s'échappa en criant de

son nid de poussière. Personne ne se montra. J'ouvris la porte : personne encore, deux chamores, à droite et à gauche d'un corridor , un escalier de bois au fond. La maison, bien close, étaii sombre et fraîche. Pendant que, debout sur le seuil, j'habituais mes yeux à la demi - obscurité de l'intérieur, j'entendis, à droite, un bruit de voix.

— Pittoresque tant que tu voudras, mais le voyage est manqué. Ce sont de vrais sauvages, ces gens-là : recommandations, titres, et, je puis bien le dire, réputation, rien n'y fait.

— Ont-ils même lu vos lettres?

— Ce serait encore plus fort : refuser de lir« les lettres qu'on leur adresse I Non, vois-tu, non, cesse de les défendre.

— Ils ont eu de grands chagrins, dit-on, et cela les excuse un peu, père.

— Non, mademoiselle, il n'existe pas d'excuse à cet enfouissement d'un pareil trésor .scientifique. Je ne reconnais pas, même à un seigneur italien, fût-il orphelin depuis l'âge de six mois et veuf de trois femmes, lt> droit de soustraire aux investigations des savants une collection d'as romains qui n'a pas sa seconde et une autre très présentable de ce que nous appelons proprement médaillons et médailles

Sais-tu que ce patricien féroce possède les huit types de médailles de la gens Atilia ?

— Vraiment?

— Mais j'en suis sûr, et les trente-sept de la gens Cassia, cent dix-huit sur cent vingt et un de la gens Cornelia, les onze Farsuleia, des Numitoria, Pompeia, Scribonia à la douzaine, tout cela en parfait état, à fleur de coin, et puis des pièces capitales, rarissimes, le Marcus Antonius au revers de son fils, Theodora portant le globe et surtout l'Annia Faustina en or au revers d'Elagabale, un bijou incomparable, dont le reste du monde ne possède qu'un autre exemplaire altéré, une merveille que je donnerais un jour de ma vie pour contempler, oui, un jour, mademoiselle !

Une telle conversation, en français, dans cette chambre d'auberge I Un pressentiment me saisit. J'avance doucement jusqu'à la porte de droite.

Dans l'ombre de la chambre que traversent seulement quelques filets de lumière venus par les fentes des volets, une jeune fille est assise au-dessous de son chapeau qui pend à un clou, un coude posé sur une mauvaise table de bois blanc, la tète penchée, mélancolique et résiguiée. Séparé d'elle par la largeur de la table, ren-

versé sur sa chaise et appuyé le long du mur blanc, son père, les yeux au plafond, les bras croisés, le teint vif, manifeste le plus violent dépit. J'entre, tous deux se lèvent : Jeanne d'abord, puis M. Gharnot. Ils sont stupéfaits.

Je ne le suis pas moins qu'eux.

Debout tous trois, nous nous regardons pendant une minute, chacun vérifiant sa surprise et qu'il est éveillé. Le premier, M. Gharnot rompt le silence. Il ne paraît pas précisément satisfait de mon apparition, et, se tournant vers sa fille devenue très rouge et un peu hautaine :

— Jeanne, remets ton chapeau, il est temps de nous diriger vers la gare.

Puis, s'adressant à moi :

— Nous allons vous laisser la place libre, monsieur, et, puisque le hasard le plus extraordinaire, — il appuya beaucoup sur ce mot, — vous amène dans ce satané village, vous y souhaiter beaucoup de plaisir, monsieur, beaucoup de plaisir.

— Il y a longtemps que vous êtes ici, monsieur ?

— Deux heures, monsieur, deux mortelles heures, dans cette salle d'auberge, bloqués par le soleil et par l'ennui, assassinés en détail par les mouches, exaspérés, monsieur, contre les

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mœurs inhospitalières de ce coin de province lombarde.

— En effet, l'hôte est invisible, et c'est même à cause de cela que je suis entré ici, sans savoir que j'aurais l'honneur de vous y rencontrer.

— Ce n'est pas de lui que je me plains, grand Dieu ! Il dort dans la grange, là-bas. Vous pouvez l'éveiller, il est visible, lui, il est accueillant même, dès qu'il a fini la sieste.

— Je n'ai qu'un renseignement à lui demander, et vous pourriez peut-être mêle donner, monsieur, ce qui me dispenserait de l'éveiller : quel est le chemin pour me rendre à la villa Dannegianti?

M. Charnot se posa devant moi, les yeux dans les miens, haussa les épaules, et éclata de rire.

— La villa Dannegianti!

— Oui, monsieur.

— Vous allez à la villa Dannegianti?

— Oui, monsieur.

— Eh bien, vous n'avez qu'à vous en rotourner I

— Pourquoi?

— Parce qu'on n'entre pas.

— Mais j'ai une lettre d'introduction?

— J'en avais deux, moi, monsieur, sans compter mon titre qui est bien quelque chose et qui m'a ouvert les portes de plus d'une collection étrangère : ils m'ont éconduit! Vous m'entendez bien, le concierge de cette insolente maison m'a éconduit I Et vous croyez être plus heureux?

— Je l'espère.

Ma réponse lui parut le comble de la présomption.

— Viens, Jeanne, dit-il ; laissons monsieur à ses juvéniles illusions. Elles ne seront pas longues, pas longues.

Il me salua avec un sourire plein de sousentendus, et marcha vers la porte.

A ce moment, Jeanne laissa tomber son ombrelle. Je la lui rendis.

— Merci, monsieur, dit-elle.

Oh ! certes, ces deux mots n'avaient rien que d'ordinaire et d'obligé. Elle en eût dit autant au premier passant venu. Rien dans son attitude ou son regard ne trahissait une émotion qui pût donner du prix à cette locution banale. Mais c'était sa voix, une musique dont j'ai tant rêvé I Elle m'eût injurié que je l'eusse trouvée douce. Elle m'inspira une résolution soudaine : retenir cette apparition qui s'enfuyait, demeurer, si je le pou-

vais, une heure do plus près de celle qu'un hasard si singulier avait rapprochée de moi. M. Charnot, déjà sorti de la chambre, se profilait sur le mur du corridor, un sac do voyage à la main,

— Monsieur, lui dis-je, je regrette beaucoup que vous soyez obligé de retourner aussi promptement à Milan : je suis absolument sûr d'être reçu à la villa Dannegianti, et j'aurais été heureux de réparer une injustice qui n'est évidemment imputable qu'à la maladresse des gens de service.

Il s'arrêta, le coup avait porté.

— En effet, monsieur, il est possible que ni ma carte ni mes lettres n'aient été lues. Mais permettez-moi de vous demander, puisque les miennes ne sont pas parvenues, quel secret vous avez pour faire parvenir les vôtres?

— Un secret bien simple et qui ne tient à aucun mérite personnel. Je suis porteur, pour les possesseurs de la villa, de nouvelles du plus sérieux intérêt et d'ordre purement privé. Il faut que je leur parle. Mon premier soin, une fois ma mis^on remplie, eût été de vous annoncer; vous auriez pu entrer et contempler une collection de médailles, qui est assez belle, je crois.

— Unique, monsieur 1

— Mais vous partez, et moi-même je quitte Milan demain pour retourner à Paris.

— Il y a donc quelque temps que vous êtes en Italie?

— Près de quinze jours.

M. Gharnot regarda sa fille d'un air d'intelligence , et devint subitement plus aimable.

— Je vous croyais tout nouvellement arrivé. Nous sommes ici depuis moins longtemps, ajouta-t-il. — Ma fille s'est trouvée un peu fatiguée, les médecins nous ont conseillé de voyager, de changer d'air. Par ces chaleurs excessives le séjour de Paris n'est pas sain.

Il étudiait mon visage pourvoir si j'étais dupe de ce petit mensonge. Je répondis de l'air le plus convaincu.

— Loin de là 1 Paris, en juillet, est inhabitable.

— C'est le mot, monsieur, inhabitable. Nous devions donc le quitter. Notre choix a été bientôt fait, et, malgré la saison, nous avons pris la route de la terre classique, du grand musée artistique de l'Europe, de l'Italie... Et vous prétendez, monsieur, que, grâce à vous, nous aurions été reçus à la villa?

— Grâce à la mission dont je suis chargé, oui, monsieur.

19i DNE TACHE D'ENCRE

M. Gharnot hésitait. Il pensait à la tache d'encre et plus sûrement encore aux confidences de M. Mop.illard. Mais il réfléchit sans doute que Jeanne ignorait la démarche du vieil avoué, que nous étions bien loin de Paris, que l'occasion était unique, et la passion du numismate triompha tout à la fois des ressentiments du bibliophile et des scrupules du père de famille.

— Nous avons encore un train à sept heures cinquante, mon père, dit Jeanne.

— Eh bien, ma fille, veux-tu de nouveau tenter la fortune et revenir à l'assaut de cette coquine d'Annia Faustina?

— Gomme vous voudrez, mon père.

Nous voilà sortis de l'auberge, tous trois, par le petit chemin qui descend. Je n'en puis croire mes yeux. Ge vieillard aux traits fins, qui marche à ma gauche, appuyé sur sa canne de jonc, c'est M. Gharnot. L'homme qui m'a si mal reçu au lendemain de la tache d'encre se confie à moi pour être présenté à un seigneur italien ; moi, clerc d'avoué, je le guide en toute assurance, et tous deux, emportés par des espoirs divers, lui rêvant de médailles, et moi de je ne sais quels horizons subitement rouverts, nous causons sur un tonde simplicité et d'abandon tout nouveau 1 Et cette alerte Parisienne

que je devine plutôt que je ne la vois, que je n'ose regarder, et qui, de l'autre côté de son père, suit la route d'un pied léger, lœil dans le vague du ciel, attentive avec des airs distraits, accrochant son ombrelle du Louvre aux aubépins de la campagne de Desio, c'est Jeanne, la Jeanne du marché aux Fleurs, celle que dessinait Lampron dans les taillis de Saint- Germain ! Est-ce croyable?

Eh! oui, car nous sommes rendus à la grille de la villa Dannegianti, laquelle n'est pas distante d'un kilomètre de l'auberge.

Je sonne. Le gros Italien indolent et insolent qui sert de concierge s'apprête déjà à m'éconduire du même air et de la même phrase qui lui ont tant de fois servi. Mais j'explique, dans mon meilleur toscan, que je ne suis pas de l'espèce commune, touriste solliciteur; je lui déclare qu'il encourt la plus terrible des responsabilités s'il ne remet pas à l'instant même, ma carte et ma lettre, — c'est-à-dire la carte annotée de Lampron sous enveloppe, — à la comtesse Dannegianti. Son regard hébété no m'apprend ni si j'ai produit impression, ni même si j'ai été compris. Tournant sur ses talons, ses clefs d'une main, la lettre de l'autre, il s'éloigne par l'avenue ombreuse, en balan-

çant son large dos dont une veste, trop pleine sans doute par devant, atteint à peine la base.

L'ombre dont m'a parlé Lampron n'a pas dû diminuer autour de cette demeure. Le parc est frais et vert. Au bout de l'avenue de platanes, entre lesquels s'élèvent, taillés en cône, des aubépins séculaires, nous apercevons, dominant à peine d'énormes massifs, la masse carrée de la villa. Au-dessus, quelques pins parasols découpent sur le ciel les lignes nettes de leur couronne et de leur tronc dégarni.

Le bonhomme reparaît, solennel et impassible. Sans rien dire, il ouvre la grille. Nous passons tous, M. Gharnot un peu ému d'entrer en fraude, ce que je devine au redressement soudain de sa tête. Jeanne est contente. Elle rabaisse un pli de sa jupe que le vent avait relevé, en chifionne un autre, cambre sa taille, renfonce une épingle à cheveux qu'ont soulevée ses nattes blondes, tout cela par de petits mouvements légers et prompts, comme un pinson qui secoue ses plumes.

Nous arrivons au perron. Il est convenu que M. et mademoiselle Gharnot attendront, dans les allées voisines, la permission de visiter la musée (jue je vais demander pour eux.

J'entre, précédé d'un domestique. Nous tra-

versons un vestibule immense, pavé en mosaïque, coupé par des colonnes de marbres rares, aux murs ornés de fresques assez ordinaires mais largement ordonnées. Au fond s'ouvre la chambre de la comtesse. Le contraste est complet : elle est toute lambrissée de bois étroite, garnie d'ojets de piété ; elle a un air de chapelle.

A mon approche, une vieille femme se lève à demi d'un fauteuil qui pourrait lui servir de maison, tant il est grand et tant elle est petite. Je ne distingue d'abord que deux yeux, mobiles et inquiets. Elle me considère de l'air d'un plaideur qui attend une sentence. Je commence par lui apprendre la mort de madame Lampron Sa seule réponse est un signe d'attention. Elle devine qu'il y a autre chose, et tient son cœur en garde. Je poursuis, je lui annonce l'envoi du portrait de sa fille. Alors elle oublie tout, son âge, son rang, l'espèce de dignité triste où elle se renfermait tout à l'heure ; la mère seule parle en elle, une lueur a traversé l'incurable chagrin qui la ronge; elle court à moi, me tend les bras, et je sens sur mon épaule son vieux corps usé qui sanglote. Elle me remercie avec un flot de paroles que je n'entends pas. Puis, brusquement

elle se recule pour me voir, pour lire dans mon regard quelque chose qui réponde à son émotion, et ses yeux rouges, agrandis par la lièvre, me pressent de questions plus encore que sa bouche.

— Que vous êtes bon, monsieur, et lui, qu'il est généreux I Comment vit-il ? Accablé comme nous ? A-t-il surmonté la douleur dont sa jeunesse fut frappée ici?... Les hommes oublient plus vite, heureusement... Je n'esp(^rais plus guère posséder ce portrait, monsieur. Chaque année, les fleurs que j'envoyais voulaient dire: t Rendez-nous ce qui reste d'elle, de la Rafaella » qui est morte. » C'était cruel peut-être, et je me le reprochais parfois. Mais, moi, sa mère, comprenez- vous, mère de cette enfant unique I Et ce portrait est si beau, si ressemblant!... On ne l'a pas corrigé, dites? ni retouché? Le temps n'a pas flétri ces couleurs si suaves et si vraies; dites encore? Il me donnera la triste consolation que j'ai souhaitée : la revoir à chaque instant, avoir sous les yeux le sujet de mes larmes, contempler ce visage béni que nul n'a su peindre, si ce n'est lui qui l'aimait .. car, monsieur, c'est une chose affreuse à penser, l'image des plus chères figures s'efîace et se déforme jusque dans le cœur des mères, et il y a

des moments où je doute si ma vieille mémoire est encore fidèle et me représente bien toute sa grâce, tout son charme, aussi nettement qu'autrefois, quand la plaie de mon âme était nouvelle et que mes regards étaient encore tout pleins des siens... Oh! la revoir, la retrouver, monsieur, monsieur !

Elle me quitte là-dessus, aussi vite qu'elle est venue à moi, et va ouvrir, à gauche, une porte donnant dans l'appartement voisin .

Le reflet de tentures rouges glisse sur le parquet.

— Gristoforo, dit-elle, Gristoforo, venez voir un Français qui nous apporte une grande nouvelle : le portrait de notre Rafaella, Gristoforo, le portrait tant désiré nous est enfin abandonné I

Un bruit de fauteuil, un pas grave : Gristoforo paraît, les cheveux tout blancs, la moustache toute noire, sa haute taille serrée dans une redingote à la Guizot, un beau reste pétrifié, momifié, d'un très bel homme. Il s'avance jusqu'à moi, me prend les deux mains et me les serre avec une effusion cérémonieuse. Aucune trace d'émotion sur son visage : il a les yeux secs et ne trouve pas un mot. Gomprend-il? Je l'ignore. Ce n'est là pour lui qu'une présentation. En le voyant, le mot de sa femme me

revient à l'esprit : « Les hommes se consolent plus vite. » Elle le regarde, elle voudrait lui donner du sang : il n'en a plus.

— Cristoforo, ce sera une grande joie pour vous, je le sais, et vous vous joindrez à moi pour remercier le généreux M. Lampron... Vous lui exprimerez, monsieur, toute la reconnaissance du comte et la mienne, et aussi la part que nous prenons à son douil récent. Nous lui écrirons, d'ailleurs... M. Lampron est-il riche, monsieur ?

— J'avais omis de vous dire. Madame, que mon ami n'acceptera rien autre chose qu'un remerciement.

— Oh 1 noble cœur, bien noble cœur. N'estce pas, Cristoforo ?

Pour toute réponse, le vieux seigneur me reprit les mains, et les resserra.

J'en profitai pour lui présenter ma requête en faveur de M. Charnot. Il écouta gravement. • — Je vais donner des ordres. Vous pourrez tout visiter, absolument tout.

Et, jugeant l'audience finie, il me salua, et se remisa dans ses appartements.

Je cherchai des yeux la comtesse Dannegianti. Elle s'était assise dans son grand fauteuil, et pleurait à chaudes larmes. . .

UNE TACHE D'ENCRE 20i!

Dix minutes plus tard, M. Charnot et Jeanne pénétraient avec moi dans le musée si jalousement défendu de la villa.

Le nom de musée convient vraiment à de pareilles richesses artistiques, occupant tout le rez-de-chaussée, à droite du vestibule. Deux salles parallèles sont pleines de tableaux, de gravures, de médailles ; une troisième, perpendiculaire, les relie, et sert de galerie de sculpture.

A peine la porte ouverte, M. Charnot chercha les fameuses vitrines. Au milieu de la salle précisément, les voici sur deux rangs... Il était fort ému. Je pensais qu'il allait se précipiter, attiré à sa manière par Yaun sacra famés, par l'éclat fauve de ces pièces antiques dont il savait les noms, et la famille, et le visage, et le revers. Mais je connaissais mal les savants.

Il tira son mouchoir, ses lunettes, essuya les verres, et, durant cette opération, jeta un coup d'œil rapide, accompagné d'une moue caractéristique, sur les œuvres pendues aux murs. Rien ne captiva ce cœur si violemment épris de la numismatique. Et quand il eut voluptueusement constaté quels faibles attraits peut offrir, en comparaison, un Titien ou un Véronèse, alors seulement M. Charnot,

à petits pas, s'avança vers k première vitrine et se pencha pieusement.

Elle était pourtant bien belle, celte galerie de peinture ! Peu de tableaux, mais tous de maîtres : la plupart italiens, quelques-uns hollandais, flamands ou allemands. Je commençai à les passer en revue, méthodiquement, heureux de l'absence de calalogae et de la rareté des inscriptions apposées sur les cadres. Cela double le plaisir d'être à soi-même son guide, Je sentir tout entière dans sa fraîcheur nouvelle l'impression d'une œuvre d'art, d'admirer sans avoir appris de personne qu'il faut se pâmer, d'induire, de comparer, d'arracher à on tableau son sujet, son école, son auteur, à moins qu'il ne crie lui-même, de toute la lumière que reflète sa toile : « Je suis Hobbema, Pérugin ou Giotto ! »

Une chose me troublait un peu, pourtant : ia voix du vieux numismate qui, courbé sur les vitrines, faisait partager à sa fille l'abondance de ses savantes joies.

— Jeanne, regarde celle-ci : tête diadémée de Cléopàtre au revers de Marc-Antoine, de toute beauté, n'est-ce pas? Tiens, un as italique; Jguvium Umbriœ, que mon collègue Pousselot a cherché trente ans... Ohl oh! ma fille, ceci

UNE TACHE D'ENCRE i03

est sérieux : Annius Verus au revers de Commode, tous deux enfants, un bronze rare... moins rare par exemple, que... Jeanne i! faut que tu le graves dans ton souvenir, ce médaillon d'or, inestimable, tête laurée d'Auguste au revers de Diane marchant... Cela doit t'intéresser, toi, Diane la belle chasseresse? Est-ce délicieux, cette collection?... Attends un peu, nous allons découvrir l'Annia Faustina.

Jeanne, complaisante, souriait mollement à Cléopâtre, à l'as ombrien, à Auguste, à la belle chasseresse.

Peu à peu l'enthousiasme de son père se dispersa sur la vaste étendue de ces trésors. M. Charnot atteignit un carnet, et nota. Jeanne leva les yeux vers la muraille, une fois, deux fois, attendit un peu, et, n'étant plus rappelée, glissa jusqu'au premier tableau par lequel j'avais commencé.

Elle allait rapidement de l'un à l'autre, et n'avait, évidemment, que des attractions d'enfant en matière de peinture. Comme j'avançais, au contraire, lentement, nous devions nous rencontrer. Je ne fis rien pour l'éviter, et nous fûmes bientôt arrêtés devant le môme portrait de Holbein le Jeune. L'entrée en matière était toute indiquée.

±0i UNE TACHE D'ENCRE

— Mademoiselle, lui dis-je, aimez-vous cet Holbein ?

— Vous avouerez, monsieur, que ce vieux seigneur est bien laid.

— Oui, mais la peinture est fort belle. Voyez comme le dessin de cette tête est ferme, la couleur nette et solide après plus de quatre cents ans ; et comme on sent qu'il est vrai, ce bonhomme, comme il se raconte lui-même!

De toute évidence il est seigneur de la cour d'Henri VIII, protestant, bien vu du roi, rusé, peu lettré, et soupire au fond du cœur après le sort de ses compagnons de jeunesse demeurés dans leurs comtés, qui peu^'ent chasser et boire tout à leur aise. C'est vraiment un moral d'homme étudié. Regardez à côté ce Rubens, une masse de chair à peine soutenue par un esprit, une exubérance de matière, une école prodigue de couleur et négligente de l'expression, spiritualisme d'un côté, matérialisme de l'autre, inconscient peut-être, mais certain. Regardez encore, et comparez avec ces deux figures ce petit dessin, un Pérugin sans nul doute^ l'ébauche d'un ange pour quelque Annonciation : à ces lignes pures, à cette atmosphère idéale où le peintre vit et dont il enveloppe ses œuvres, on devine une école de poètes et

de théologiens mystiques, des âmes voyantes assez belles pour embellir la nature et s'élever au delà.

J'étais content de mon petit morceau. Jeanne l'était aussi. Je le vis bien à sa mine étonnée, au coup d'oeil qu'elle jeta du côté de son père toujours notant, pour savoir si elle pouvait continuer à prendre sa première leçon de peinture.

Il eut un sourire d'amitié qui voulait dire :

— Je m'amuse bien, merci ma fille, va nano, va sano.

Cela valait une permission. Nous continuâmes notre visite, saluant au passage Tintoret et Titien, Véronèse et Andréa Solari, le vieux Cimabuë et quelques primitifs peignant les Vierges droites sur des fonds d'or.

Jeanne ne s'ennuyait plus.

— Et celui-ci, disait-elle, est-ce encore un Vénitien, ou un Lombard, ou un Florentin?

Bientôt nous eûmes fait le tour de la première salle et nous entrâmes dans celle du fond, réservée à la sculpture. Les dieux et les déesses de marbre, les beaux fragments de frises ou de corniches provenant des fouilles de Rome, de Pompéi ou de la Grèce, ne touchèrent que médiocrement mademoiselle Ghar-

206 ONE TACUE D ENCRE

not. Un seul regard à chaque statue, quelquefois pas du tout. Nous fûmes bientôt au bout de la galerie, près de la porte donnant dccè> dans la seconde salle de peinture.

Tout à coup, Jeanne eut un geste de surprise:

— Qu'est-ce que cela? demanda- t-elle.

Au-dessous de la haute et large fenêtre derrière laquelle se balançaient les ondes vertes des arbres, un panneau de bois portant -une inscription était posé à terre. Les mots peints en noir sur fond blanc étaient disposés selon un art savant, avec ce goût du style lapidaire que les Italiens cultivent encore.

J'écartai les plis d'un rideau, et je lus : A te Rafaella DannegianU — Ch& — Nata da venh anni, et poco ptù — Avesti esperienza piena — Belle illusioni e dei dolorx di questo moîido — E il giorno 6 gennaio — Corne angelo che anela al suo cielo — Serena e contenta te ne volasti a ûio — // dero di Desio — Gl'impiecjali et gli artisti délia Eccma casa Dannegianti — Queste solenm esequie.

— C'est une de ces inscriptions funèbres, mademoiselle, qu'on suspend aux portes des églises, le jour de l'inhumation ou du service dans cette partie de l'Italie : » A vous — Ka-

faella Dannegianti — qui — à l'âge de vingt ans — après avoir fait la pleine expérience des illusions et des douleurs de ce monde — le 6 janvier — comme un ange soupirant vers le ciel — sereine et contente vous êtes envolée à Dieu — de la part du clergé de Desio — des serviteurs et des artistes de l'excellentissime maison Dannegianti — ces solennelles obsèques. »

— Cette Rafaella, monsieur, était la fille du comte?

— Son unique enfant, très belle et d'une grâce parfaite.

— Belles, parfaites, les filles uniques ne le sont-elles pas toujours une fois mortes? dit-elle avec un sourire amer. Elles ont leur légende, leur culte et un portrait généralement flatté. Je m'étonne de ne pas voir ici celui de Rafaella que j'imagine comme une grande personne aux sourcils longs et bien arqués, aux yeux bruns...

— Brun vert.

— Vert, si vous voulez, avec un nez assez court, des lèvres de cerise, une abondante chevelure blonde .

— Brun doré serait plus juste.

— Vous l'avez donc vu? Il existe?

— Oui, mademoiselle, il n'y manque rien

208 ONE TACHE d'ENCRE

de ce que vous imaginez, pas même cette expression de jeunesse heureuse qui devirit un mensonge à peine l'huile était-elle sèche, et devant cette relique qui me le rappelle, je me sens péniblement ému, je vous l'avoue.

Elle me regarda, étonnée.

— Où cela? pas ici?

— A Paris, chez mon ami Lampron.

— Ah I fit-elle en rougissant faiblement.

— Oui, mademoiselle, c'est à la fois un chefd'œuvre et un douloureux souvenir. L'histoire en est très simple, et je suis sûr que mon ami me permettrait de vous la dire, à vous seule, devant ces restes du passé. Lampron, très jeune, voyageant en Italie, a aimé cette jeune fille dont il faisait le portrait. Il l'aimait sans se l'avouer peut-être, en tous cas, sans le lui avouer. C'est la manière des humbles, des timides, presque toujours méconnue quand elle ne demeure pas inconnue. Mon ami avait joué le bonheur de sa vie <='ans calculer, sans se défier de rien : il a perdu. Un jour, Rafaella Dannegianti a été emmenée par ses parents, tremblants à la pensée d'une mésalliance avec lin peintre, même de génie.

— Et elle est morte?

— Après un an. Mon ami ne s'est jamais

consolé. Et, tandis que je vous parle, lui, làbas, songe et pleure sur ces mêmes lignes que vous venez de lire sans en soupçonner toute l'amertume.

— Il a connu l'abandon, dit-elle, je le plains de tout mon cœur.

Ses yeux étaient remplis de larmes. Elle répéta ces mots, à présent clairs pour elle : « A te, Rafaella ». Puis, doucement, elle se laissa tomber à genoux devant la funèbre inscription. Je vis sa tête se courber. Jeanne pria.

Elle était touchante, cette jeune fille, amenée par le hasard devant ce pauvre témoignage d'un deuil déjà ancien, secrètement émue par l'histoire de ces amours tristes, saisie d'une pitié tendre pour cette Rafaella, dont elle se sentait la sœur par la jeunesse, la beauté, la destinée peut-être, et trouvant dans son cœur cette inspiration virginale de s'agenouiller là, sans pose et sans phrase, comme sur une tombe amie. Les dernières lueurs du jour, glissant par la fenêtre, éclairaient son front pencné.

Je m'étais, un peu intimidé, retiré de quel- ([ues pas.

M. Gharnot parut.

Il arriva jusqu'auprès de sa fille, et lui toucha l'épaule. Elle se releva rougissante.

— Que fais-tu là? dit-il.

Il assura ses lunettes, et lut Tinscription italienne.

— C'est trop de conscience, en vérité, de s'agenouiller pour déchitïrer une pareille pièce! Tu vois bien que c'est un panneau moderTîe, qui n'a aucune valeur... Monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers moi, je ne sais quels sont vos projets, mais si vous ne couchez pas à Desio, sortons, car la nuit vient.

Nous sortîmes.

Dehors, il faisait clair encore, mais de cette clarté que le soleil disparu répand dans les hauteurs du ciel et qui laisse la terre sans rayons, dans une poussière diffuse de lumière, dans une ombre transparente.

M. Charnot tira sa montre.

— Huit heures sept minutes. A quelle heure part le dernier train, .leann»^?

— Sept heures cinquante.

— Sapristi, nous sommes bloqués dans Desio I La seule pensée de coucher dans cette auberge me donne le frisson. A moins que monsieur Mouillard n'obtienne pour nous ud'.. voiture de gala du comte Dannegianti, je ne vois pas le moyen d'échap[)er. Il n'y a pas un fiacre dans ce maudit bourg !

— Il y a le mien, monsieur, qui se trouve, par bonheur, être à quatre places. Je le mets à votre disposition.

— Et j'accepte, ma foi I Un retour au clair de lune, ce sera poétique.

Il s'approcha de Jeanne, et lui dit à demivoix :

— Pourvu que tu sois assez couverte ! As-tu bien un châle, une capeline, enfin un pallium quelconque?

Elle fit un petit signe de tête amical.

— Tranquillisez-vous, père, tout est prévu. A huit heures et demie, nous quittions Desio,

tous ensemble, et je bénissais intérieurement l'hôte de VAlbergo deirAgnello qui m'avait engagé à faire la route en voiture :

— C'est bien plus pittoresque, monsieur. Oh, je crois bien !

M. Charnot et Jeanne avaient pris place dans le fond du landau découvert. Je faisais face à M. Charnot, mis en bel humeur par tant de médailles qu'il avait vues. Bien enfoncé dans les coussins, animé, l'index mobile et narrateur, insouciant des accidents de la route, il avait entrepris de me raconter son voyage en Grèce, lorsque, chargé d'une mission scientifique par le ministre de rinstruction

publique, il avait pris le chemin de l'Hellade, l'œil ébloui d'avance par les visions d'Homère. Il parlait bien, avec des détails précis, mêlant des souvenirs d'érudit à des impressions d'artiste. Fronton du Parthénon, lauriers-roses de rillissus, ce fleuve « humide quand il pleut », cime dénudée du Parnasse, pentes vertes de l'Hélicon, golfe azuré d'Argos, forêts de pins des bords de l'Alphée où les anciens rendaient un culte « à la mort sereine », vous avez tous passé sur sa lèvre savante.

J'avoue à ma confusion que je n'écoutai pas tout et que je gardai, suivant une coutume qui m'est chère, un peu de ma liberté de pensée, en lui laissant toute liberté de parole. Il y mit delà discrétion, d'ailleurs, et voulut bien s'arrêter aux frontières de Thessalie. Il y eut un silence. Je le laissai s'allonger. Bientôt, le bercement de la voiture aidant, la source des souvenirs tarit, et M. Giiarnot s'endormit.

Nous filions bon train sur la route blanche, sans secousse. De son sol surchauffé, des champs voisins qui avaient bu tant de soleil, une atmosphère tiède, chargée d'odeurs végétales, blés mûrs, luzernes, s'élevait et nous enveloppait, mais traversée déjà par de grands souffles frais tombés des montagnes. Nous ne distin-

UNE TACHE D'ENCRE 2fô

guions plus dans la campagne que de larges plans, plus sombres à l'endroit des prairies, plus cendrés sur les chaumes, confondus à peu de distance dans un même horizon sans couleur et sans relief. Mais à mesure que l'ombre effaçait la terre, le ciel multipliait ses étoiles . Jamais je n'en ai tant vu, ni de si claires. Jeanne, appuyée en arrière, la tête un peu renversée, regardait cette région immense de tous les rêves et de toutes les prières, d'où descendait sur son front une lueur infiniment douce. Fatiguée, triste, distraite, je ne sais? Il y avait sur son visage et dans son attitude une poésie singulière, et c'est en elle que m'apparaissait, résumée, condensée, toute la beauté de la nuit.

Je n'osais lui parler. Le sommeil de son père, l'absence de témoin me gênait. Elle me semblait,, d'ailleurs, si indifférente, elle était si avant plongée dans son rêve, elle aussi, que j'attendais une occasion, quelque chose comme une permission pour l'en tirer.

Ce fut, en fin de compte, elle-même qui rompit le silence.

Un peu après Monza, elle rajusta son châle que le vent soulevait, et se pencha vers moi.

— Mon père est un peu fatigué, monsieur.

Vous l'excuserez : il est debout depuis cinq heures,

— Et puis la journée a été si chaude, mademoiselle, les médailles étaient si nombreuses : on peut dormir, un soir de bataille.

— Pauvre cher père ! Vous lui avez procuré une vraie joie, monsieur, dont il vous sera sûrement reconnaissant.

— J'espère que ce souvenir -là en efl'acera un autre, celui de la tache d'encre, un remords pour moi, mademoiselle.

— Un remords, c'est bien grossir les choses.

— Non, mademoiselle, je dis bien, un remords : car j'ai blessé un homme auquel je dois respect à tous les titres. Je n'ai pas osé tantôt revenir sur ce sujet. Mais si vous aviez la bonté d'exprimer mes sentiments et mes regrets à M. Charnot, vous me déchargeriez d'un grand poids.

Je vis un instant ses yeux fixés sur moi avec une attention qu'elle ne m'avait pas encore accordée. Ma requête lui plaisait évidemment.

— Volontiers, dit-elle, très volontiers.

Il y eut un moment de silence.

— Cette Rafaella dont vous m'avez parlé méritait les longs regrets de votre ami ?

— Je le crois.

— C'est une histoire touchante, vraiment. Vous aimez beaucoup M. Lampron?

— De tout mon cœur, mademoiselle : ui ami si dévoué, si franc, une âme de croyant et d'artiste 1 Vous l'estimeriez bien vite, j'en suis sûr, si vous le connaissiez.

— Mais je le connais, au moins par ses œuvres... Où suis-je, à propos, monsieur, où se trouve mon portrait?

— Chez Lampron, dans la chambre le sa mère où M. Charnot peut l'aller voir.

— Mon père ne sait rien, dit-elle en jetant un coup d'oeil sur le vieil académicien sommeillant.

— Il ne l'a pas vu?

— Non, il s'en serait ému inutilement... Ainsi M. Lampron a gardé le dessin : je le croyais depuis longtemps égaré, vendu...

— Vendu ! Vous n'y pensez pas I

— Pourquoi? C'est le droit d'un artiste de vendre ses œuvres.

— Pas celle-là I

— Autant qu'une autre.

— Oh ! non, il était incapable de cela. Non, il ue l'aurait pas vendue, pas plus qu'il d a vendu le portrait de Rafaella Dannegianti. . .

Ce sont là, mademoiselle, deux reliques semblables, deux chers souvenirs.

Mademoiselle Gharnot se détourna, sans répondre, du côté de la campagne qui fuyait toute noire à nos côtés.

J'apercevais vaguement le profil de son visage 8t le battement précipité de sa paupière.

Comme elle continuait de se taire, son silence m'enhardit.

— Oui, deux reliques semblables, mademoiselle, et cependant quelquefois, dans des heures de folie... aujourd'hui surtout, là, près de vous, la pensée m'est venue que j'étais moins malheureux que mon ami... que son rêve à lui était à jamais fini... et que le mien pourrait renaître... si vous vouliez.

Elle tourna la tête d'un mouvement rapide, et je vis, dans la nuit, ses yeux attachés sur les miens.

L'ombre m'a-t-elle trompé sur le sens de cette réponse muette, ai-je été le jouet d'une illusion nouvelle? Il me sembla que Jeanne était triste, qu'elle songeait peut-être aux serments si vite oubliés d'un autre, mais qu'elle ne m'en voulait pas.

Ce ne fut , d'ailleurs , qu'un instant. Elle éleva ia voix.

UNE TACHE D'ENCRK 217

— Ne trouvez-vous pas que le vent est très vif ce soir ?

Un soupir prolongé sortit du fond de la voiture. C'était M. Gharnot qui s'éveillait.

Il voulut nous montrer qu'il avait seulement médité le long de la route.

— En effet, mon enfant, répondit-il, une soirée délicieuse... — Décidément ces nuits italiennes n'ont pas usurpé leur réputation.

Dix minutes plus tard la voiture s'arrêtait, et M. Gharnot me serrait les mains devant la porte de son hôtel.

— Au revoir, jeune homme, et merci pour ce retour qui a été excellent, véritablement excellent. Nous partons demain pour Florence. Vous n'avez pas de commissions pour Florence ?

— Aucune.

Mademoiselle Gharnot s'inclina légèrement Je la vis monter les premières marches de l'es» calier, une main sur les yeux, éblouie par la lumière des becs de gaz, retenant de l'autre ses châles dénoués et glissant autour d'elle.

218 tJHE TACHE D'ENCRE

Milan, 27 juin, avant le Jour.

Il m'a demandé : vous n'avez pas de commissions pour Florence? Oh ! si, j'en aurais bien unel Mais il ne la ferait pas : ce serait de dire à son aimable fille qu'elle occupe toutes mes pensées, que j'ai passé la nuit à renouveler ce voyage d'hier, tant<^t à travers les chemins de Desio e\ les galeries de la villa, tantôt sur la route de Milan, en voiture. M. Charnot n'était pas là, ou dormait. Moi j'étais éloquent. Je trouvais une foule de jolies phrases que je a'ai pas trouvées quand il l'aurait fallu... Si je pouvais la revoir, à présent que j'ai bien médité, bien pesé, bien combiné toutes choses I Vraiment, c'est dommage, que la vie ne soit pas à recommencer, au moins certaines pages... Gomme je revivrais celles-là I

Que pense-t-elle de moi? Au fond de ses yeux qui s'arrêtaient sur les miens, j'ai cru saisir des questions, un peu de surprise, un peu de trouble même. Mais la réponse? Elle va l'emporter avec elle vers Florence, cette réponse d'où dépendra ma vie... Ils vont bientôt partir par l'express du matin. Si je le prenais avec

eux. Florence, Rome, Naples... Pourquoi pas? L'Italie est à tout le monde, aux amoureux surtout. J'enverrai pour la deuxième fois mon bonnet carré par-dessus les moulins. De l'argent, j'en ferai venir. S'il faut ne pas me montrer, je la regarderai de loin, caché dans la foule. Au besoin, je m 3 déguiserai. Je serai guide à Pompéi, lazarone dans les rues de Naples. Elle trouvera un sonnet dans le bouquet de fleurs fraîches que lui tendra cette petite Romaine à la porte de son hôtel. Et au moins j'aurai son sourire, l'écho de sa voix, le reflet d'or de ses tempes et la douceur de la savoir tout près quand je ne la verrai pas.... Eh bien, non, ce u'est pas la route de Florence que je prendrai. Comme je me défie de mon premier mouvement, de mon imagination qui court devant et laisse la raison loin derrière, j'ai eu recours à un moyen que j'emploie souvent. Je me suis dit : — Qu'est-ce que me conseillerait Lampron? Et j'ai revu sa bonne hgure triste, et je l'ai entendu qui répondait : — Reviens, mon petit!

220 UNE TiCHE d'eNCRB

Paris, 2 juUlet

Quand on arrive le soir et que, du train lancé à toute vitesse, on aperçoit, par l'échancrure des rues aussitôt dépassées, Paris dans une vapeur rouge sillonnée par les feux des becs de gaz, lignes d'étincelles qui se croisent en tous sens, le spectacle est étrange, presque beau. Il semble qu'une fête gigantesque s'achève, que ce soient des cordons de verres de couleur qui flambent ainsi dans la nuit, qu'audessous la foule passe, bruissante, soulevant celte poussière immense, et qu'un reste de feu de Bengale empourpre le décor.

Ce n'est qu'à moitié une illusion, car la grande ville est en fête, dans la fête de toutes ses nuits. Jusqu'à une heure du matin, tout vit en elle, tout flamboie et résonne.

Mais elle a l'aube triste.

Cette heure exquise qui met tant de joie aux champs est affreuse à Paris. Vous descendez glacé du vagon, au milieu d'employés les yeux rougis par la veille. Les préposés de l'octroi, à moitié engourdis, écrivent sur la malle un signe cabalistique. Vous sortez. Dehors, quel-

ques rares voitures; les cochers dorment dans leur cache-nez; les lanternes tremblotent dans la brume. * — Cocher, vous êtes libre ? — Ça dépend, bourgeois, où allez-vous? ^^ Rue de Rennes, 91. — Montez! »

Ohl ces rues désertes qui s'allongent indéfiniment, ce silence lugubre, ces magasins fermés à droite et à gauche, ces squares où l'on ne découvre qu'un chien et un égoutier, ces affiches de théâtre déchirées qui pendent des kiosques, ces lambeaux de papier que le vent froisse et roule sur le bitume avec la poussière de la veille, ces bouquets fanés tombés des fenêtres, la rue de Rivoli livrée à la Compagnie Richer, la Seine clapotant le long des bateaux inertes, ces deux gardiens de la paix, drapés dans leurs manteaux, dont le pas éveille un écho, les jets d'eau sans eau, les fontaines taries, et partout l'air froid mêlé d'odeurs infectes, quel voyage et quel mauvais rêvel

Et c'est celui que j'ai fait, de la gare de Lyon à mon appartement. Une fois rendu, le pied dans mon domaine, cette pénible impression se dissipe peu à peu. Ma solitude diminue de tous les souvenirs qui vivent dans les choses. J'interroge ces muets témoins, mon fauteuil, ma table, mes livres. Que s'est-il passé pen-

222 dNE TACHE d'ENCRE

dant mon absence ? Rien de grave sans doute. Les meubles ont une légère couche blanche qui prouve que nul ne les a touchés, pas même madame Menin. Est-ce drôle? elle me manque madame Menin 1 Je sens que je vais être heureux de la revoir. Tiens! le voisin d'en face est déjà au travail. C'est un géographe, un graveur pour la maison d'édition à côté. Je n'ai jamais pu m'éveiller aussi tôt que lui... Le saule a poussé fièrement cet été... Si j'ouvrais la fenêtre. . . Bonjour,, giroflée ; bonjour, vieux mur des Carmes; bonjour, la vieille tour noire... Oh! les martinets! Quelle heure est- il donc? Les voilà qui s'élancent tous ensemble, avec des cris, ces pirates affamés, les voilà qui tournent, rasant les murs, rapides comme des balles, portés sur leurs ailes pointues : ils ont vu le soleil, c'est le jour !

Et, en effet, une charrette roule, une marchande passe :

— Du mouron pour les petits (point d'orgue)... oiseaux !

Dire qu'il y a des gens qui descendent, à cette heure-ci, acheter du mouron pour leurâ serins I Je ne vais plus oser me coucher, à présent. Voyons si quelqu'un est venu sonner à ma porte pendant mon absence: les cartes

DNE TACHE D'ENCRB 93S

doivent être sur ma table. En voici deux : M. Lorinet, ancien notaire, conseiller municipal de Bourbonnoux-lez-Bourges, suppléant de la justice de paix — Madame Lorinet, née Poupard.

Je m'étonne qu'il n'y en ait pas une troisième : Berthe Lorinet, sans profession, aspirant à changer de nom. D'un placement difficile, Berthe ! Elle n'aura pas osé laisser sa carte chez un jeune homme : ça ne serait pas convenable. Mais elle a dû venir. J^ soupçonne une ruse de mon oncle, un de ces bons gros câbles de transatlantique qu'il prend pour des fils d'araignée invisibles, et dont il fabrique ses pièges. Les Lorinet sont montés chez moi dans le double but de rapporter de mes nouvelles « à mon bon oncle », et de rappeler discrètement à mon cœur oublieux les charmes de Berthe aux longs pieds.

— Bonjour, monsieur Mouillard.

— Tiens 1 madame Menin 1 bonjour, madame i\£enin.

— Vous voilà pourtant de retour! Êtes- vous grillé, vrai, êtes-vous grillé 1 Monsieur Mouillard va bien tout de même ?

— Très bien, je vous remercie. Est-il venu quelqu'un pendant mon absence?

— Je vais vous dire : il est venu le fontainier, parce que le robinet du filtre m'est resté dans la main. Ce n'est pas ma faute, allez ! Il avait fait une pluie dans la matinée, une pluie, malheureux! Alors...

— Bon, bon, c'est un robinet à payer. N'en parlons plus. Mais quelqu'un pour moi, madame Menin?

— Attendez donc... Oui, oui, un monsieur puissant, un peu rougeaud, et sa dame, une grosse réjouie avec une toute petite voix, belle femme, par exemple, dans mon genre, et puis leur fille, une personne... Monsieur Mouillard la connaît?

— Oui, madame Menin, ne décrivez pas.

Vous leur avez dit que je n'étais pas là, et ils ont répondu qu'ils le regrettaient beaucoup.

— La dame surtout. Elle soufiflait, elle soufflait ! a Ce bon M. Mouillard 1 qu'elle disait; nous jouons de malheur, madame Menin; nous arrivons à Paris, il faut qu'il soit en Italie, Nous aurions été si heureux de le voir, M, Robinet et moi. »

— Lorinet.

— Oui, Lorinet ; la carte est là... ' Vous allez dire que c'est un caprice, madame Menin, mais j'ai une envie folle de visiter son appar-

tement. Un appartement d'étudiant, ce doit être très curieux. Reste là, Berthe, mon enfant. » « — Ça n'a rien de si curieux, que je lui ai dit, et mademoiselle peut bien voir. » — Alors, monsieur, je les ai menés partout.

— La visite n'a pas dû être longue?

— Encore assez. Ils ont beaucoup regardé votre album de photographies. Faut croire que ça n'est pas connu chez eux . Madame Lorinet n'en revenait pas. Rien que des messieurs, qu'elle disait; Jules, vois-tu ça? — Ah! dame, madame, que j'ai répondu, c'est comme ça ici, sauf que j'y suis, moi, mais c'est comme rien, il n'y vient que des messieurs. J'en ai fait, allez, des ménages de garçons; eh bienl vrai, il n'y en a pas beaucoup...

— C'est bien, madame Menin, c'est bien. Je sais que vous avez toujours eu une trop bonne opinion de moi. Lampron n'est pas venu?

— Si, monsieur, avant-hier. Il partait pour quinze jours, trois semaines, en province, pour faire le portrait d'un curé, un évêque, je crois.

is.

^6 UNE TAGUE d'encre

15 juillet.

« Midi, roi des étés... » Je la sais, la pièce de a M. le comte de l'isle », comme dit mon oncle Mouillard. Ses vers me sifflent aux oreilles chaque fois que, sortant de déjeuner, je retourne à l'étude que j'ai quittée une heure auparavant. Quelle chaleur, grand Dieu! Je reviens d'un pays chaud : ce n'était rien auprès de Paris en juillet. L'asphalte fond sous le pied, le pavage en bois mijote dans un liquide goudronneux, l'idéal s'abaisse vingt fois le jour jusqu'à, la chope de bière fraîche, les murs m'éclaboussent de chaleur, la poussière des jardins publics, devenue impalpable à force d'avoir été foulée, s'élève sous l'arrosage et retombe un peu plus loin, en nuée blanche, sur les passants: une chose m'étonne c'est que le canon du Palais-Royal ne parte pas toute la journée.

Pour comble de misère, toutes mes relations sont aux champs : madame et mesdemoiselles Boule se baignent à Trouville; \o deuxième clerc n'est pas rentré de vacances; le quatrième m'attendait pour décamper; Lampron, retenu

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par Sa Grandeur et par l'ombre des bois, ne lionne pas signe de vie; M. et madame Plumet eux-mêmes ont mis la clef sous la porte et pris le train pour Barbizon.

Gela nous rapproche, M. Jupille le vieux clerc pt moi. J'apprécie sa conversation. Jo lui trouve de la bonhomie, de la prud'homie et de la philosophie qui n'a rien d'allemand, puisque je la comprends. Petit à petit je l'ai mis dans mes secrets, par besoin d'un confident, parce que j'étouffais,. au moral comme au physique. Quand il me remet un acte, à présent, au lieu de dire : « G'est bien; » je lui dis : ce Asseyez-vous donc, monsieur Jupille; » j/? ferme la porte et nous causons; les clercs s'imaginent que c'est jurisprudence; mais vertubleu, c'est de toute autre chose I

Hier, par exemple, il m'a murmuré à l'oreille :

— J'ai passé rue de l'Université; ils ne vont pas tarder à rentrer, vous savez.

— A quoi l'avez-vous vu?

— J'ai vu le charbonnier qui montait deux s,ai:s de charbon, et je lui ai demandé pour qui c'était, voilà!

Et tout à l'heure encore, nous avons eu un entretien qui prouve quel chemin j'ai fait dans

le cœur du vieux praticien. Il venait de me soumettre un acte de conclusions. La lecture achevée et le grognement approbatif accordé, M. Jupille ne se retirait pas.

— Est-ce que vous avez à me parler, monsieur Jupille?

— Quelque chose à vous demander, un service, un honneur plutôt.

— Voyons.

— Ces temps-ci, monsieur Mouillard, sont de jolis temps pour la pêche, un peu chauds...

— Un peu, monsieur Jupille!

— Pas trop. Il faisait bien plus chaud que cela en 1844, et ça mordait! Enfin, voulezvous bien venir dimanche prochain faire une partie de pêche avec nous? Je dis nous, parce que j'aurai avec moi un de vos amis qui est un fin amateur, et qui m'honore aussi de son amitié.

— Qui donc?

— Un secret, monsieur Mouillard, un petit secret. Vous serez bien étonné. Est-ce convenu, dimanche prochain ?

— Où ça?

— Chut! le petit clerc a l'air d'écouter. C'est un malin ; je vous dirai cela une autre fois.

— Gomme vous voudrez, monsieur Jupille ; j'accepte d'avance.

— Ah, je suis bien content, monsieur Mouillard Si nous pouvions seulement avoir un petit orage 1

Il disait vrai, sa satisfaction éclatait au dehors, car jamais autant que cet après-midi je ne l'ai vu gratter le bout de son nez avec les barbes de sa plume d'oie : signe d'une joie exubérante chez cet homme dont tous les gestes se sont lentement rétrécis aux proportions de son appuie-main.

20 juillet.

J'ai revu Lampron, bien triste et bien brave. Nous avons d'abord un moment causé de sa mère. Je louais l'humble femme du bien qu'elle m'avait fait. Et lui, renchérissant sur la louange :

— Ahl disait-il, que serait-ce si tu l'avais connue davantage? Si je suis un honnête homme, mon cher, si j'ai traversé sans faiblir les épreuve? de la vie et de ma profession, si j'ai placé mon idéal au delà du succès, en un mot, si je vaux quelque chose par l'esprit et

par le cœur, c'est à elle que je le dois. Elle ne m'a jamais quitté : voilà la première séparation, et c'est la grande. Je n'y étais pas préparé.

Puis, changeant brusquement de sujet:

— Eh bien, m'a-t-il dit, l'ancien amour?

— Plus nouveau que jamais.

— Il a résisté à une demi-heure de conversation?

— Il a doublé.

— Te hait-elle encore?

Je lui racontai le voyage à Desio 'et notre dialogue dans la voiture, sans rien omettre. Il écouta en silence, et, quand j'eus fini :

— Mon ami Fabien, il n'y a pas à hésiter Dans huit jours, il faut que ta demande soit faite.

— Dans huit jours? Et par qui?

— Par qui tu voudras, c'est ton affaire. J'ai pris des renseignements pendant ton absence, elle me semble te convenir. Et puis, ta situation est absurde : clerc sans vocation, brouillé sans raison avec ton seul parent, il faut en sortir carrément, et le mariage t'y forcera bien.

21 juillet.

Les voyageurs pour Sceaux, en voilure !

J'ai souvent voyagé sur la ligne. Eh bien ! pas une fois, pas une, je n'ai manqué d'entendre ce calembour horrible. Le Parisien, si vite blasé sur tout, ne l'est pas sur certaines plaisanteries traditionnelles, sur celle-là en particulier, léguée il y a cinquante ans par les Messageries expirantes à la nouvelle ligne de chemin de fer. On trouve toujours à la gare un bel esprit pour la rééditer et vingt braves gens pour en rire. Ils en riaient, ce matin, ces deux ménages d'ouvriers qui prenaient leurs billets à côté de moi, embarrassant les abords du guichet de leurs provisions et d'une cage à serins ; il riait, le gros monsieur à lunettes, un chef d'institution, un habitué de la ligne, pourtant ; ils riaient, les troid étudiants pour Fontenay-aux-Roses ; elle riait aussi derrière sa mère et derrière sa voilette, double abri, cette petite pensionnaire, tandis que la maman, justement indignée, foudroyait io mauvais plaisant d'un regard qui voulait

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dire : « Prenez donc garde, naonsieur, Mathilde est là ! »

Jupille m'avait donné par écrit, — c'est sa meilleure manière de s'expliquer, — les renseignements les plus précis. Je pouvais, sans doute, prendre le chemin de fer jusqu'à Massy ou jusqu'à Bièvres. Mais c'était bien plus joli de faire la route à pied, depuis Sceaux. Dans cette hypothèse, je devais laisser Ghatenay à gauche, couper les bois de Verrières en suivant la ligne des forts, descendre entre Igny et Amblainvilliers, trouver enfin cet endroit où la Bièvrc, élargissant ses eaux entre deux bords plantés d'aulnes, forme un golfe minuscule, clair comme une fontaine et poissonneux comme un vivier.

— Sui }out n'en parlez pas I m'avait recommandé Jupille : il est à nous, c'est moi qui l'ai trouvé.

Quand je quittai Sceaux, pour rejoindre Jupille parti avant le jour, le soleil était déjà haut. Pas un nuage, pas un souffle, partout l'implacable été. Mais si la chaleur était grande, la route était superbe. Autour de moi une sève ardente bveillait toute vie, toute voix et tout parfum : sous les branches où volaient des troupes de linots, dans l'herbe que traversaient

de gros scarabées d'or, dans l'air fouetté par des milliers de petites ailes retentissantes, mouches, moucherons, taons, abeilles, dont l'étrange mélopée, montant et descendant, chaulait l'ardeur vivifiante du jour et l'immense lumière qui fouillait la campagne. Parfois, dans les clairières roussies, je m'arrêtais pour chercher mon chemin. Et puis, en avan,t encore par les sentiers du bois, sous le couvert des feuilles saturé d'odeurs lourdes, en avant sur la mousse glissante, vers la hauteur là-bas d'où j'apercevrai la Bièvre.

La voilà. Elle glisse parmi cette verdure qui paraît d'une saison moins vieille que celle-ci. Descendons. M. Jupille est quelque part dans cette vallée, il m'attend. Et je cours. L'herbe devient fraîche sous le pied. Il y a des clapotements de source dans les creux des fossés et des touffes de myosotis dans les coins bas des prés. Alerte 1 Une gaule se lève sur le ciel entre deux arbres. C'est lui, c'est le vieux clerc , il me salue, il a posé sa ligne.

— J'ai cru que vous ne viendriez pas !

— Que vous me connaissez mal ! Est-ce que ça mord?

— Pas si haut! Oui, ça mord très bien. Je vais vous préparer une ligne.

Î34 DNK TACHE D'ïNCRB

— Et votre ami, monsieur Jupille, où est-il ?

— Là.

— Où donc?

— Il vous crève les yeux, et vous ne le voyez pas?

Ma foi non, je ne le voyais pas. En plein soleil, quand il me l'eut montré du bout de sa canne à pèche, j'aperçus alors, à trente pas, un large fond de pantalon blanc, un large dos de gilet brun dessanglé, uu panama qui devait cacher une tète et deux bras de chemise tendus vers l'eau.

Rien ne bougeait.

— Il a dû sentir une morsure, dit Jupille. S^ns cela, il serait déjà ici. Allez le voir, allez!

Ne sachant pas qui j'allais aborder, je toussai en approchant, en manière d'avertissement.

L'inconnu aspira l'air bmyammeut, comme un homme qui s'éveille en sursaut.

— C'est vous, Jupille? dit-il en se tournant y^ un peu, vous n'avez plus d'appât?

— Mais non, mon cher maître, c'est moi.

— Monsieur Mouillard, enfirx !

— Monsieur Flamaran ! Jupille m'avait bien dit que j'aurais une surprise. Vous aimez la pêche ?

— Une passion. Il faut bien en garder une ou deux pour l'âge mûr, mon jeune ami.

— Eh bien, ça mord, à ce qu'il paraît?

— C'est-à-dire que ce matin, entre huit eî neuf, il y a eu des agaceries, des frôleries, des suceries, vous savez; mais depuis lors, c'est bien maigre.

— Ça l'est toujours, le poisson.

— Évidemment. Ah ! mon cher monsieur Mouillard, que je suis content de vous retrouver. Savez-vous que vous avez passé une bien jolie thèse!

L'éminent professeur s'était levé, et, la face encore rouge d'avoir dormi plié, la bouche épanouie, me serrait la main de tout son cœur et de tout son poignet.

— Voici votre ligne, monsieur Mouillard, dit Jupille en intervenant ; elle est tout amorcée. Si vous voulez me suivre, je vais vous mener dans un bon endroit.

— Non, non, Jupille, je le garde, répondit M. Flamaran. Depuis trois heures que je n'ai pas articulé une syllabe, j'ai besoin de me détendre un peu. Nous pécherons côte à côte, en bavardant

— Comme vous voudrez, monsieur Flamaran, mais je n'appelle pas ça pêcher, moi.

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Il me remit l'arme, et s'en alla, triste. Nous nous assîmes, M. Flamaran et moi, à deux pas l'un de l'autre, sur la berge, les pieds [sur la grève encore molle, jonchée de roseaux morts. Devant nous s'étendait le petit golfe annoncé, renflement léger de la Bièvre dont un abreuvoir était la cause ancienne. Le soleil, en plein midi, resserrait l'ombre au pied des arbres. La surface unie de l'eau nous renvoyait ses rayons. A peine si l'oscillation lente de quelques feuilles de nénuphars accusait un reste de courant. Deux grandes libellules bleues, frissonnantes , s'étaient posées sur nos bouchons, et pas un poisson ne semblait vouloir troubler leur voyage.

— Ainsi, dit M. Flamaran, vous êtes toujours principal chez M* Boule?

— Provisoirement.

— Cela vous plaît?

— Médiocrement.

— Qu'attendez- vous?

— Que le temps passe.

— Et qu'il vous ramène en Italie, sans doute ?

— Vous savez donc que j'en reviens.

— Je sais tout. Gharnot m'a raconté votre rencontre, votre promenade sentimentale, au

clair de la lune. A propos, il est revenu très enrhumé, vous savez?

Je pris un air compatissant.

— Ah 1 pauvre monsieur ! Quand est-il arrivé?

— Avant-hier. Naturellement, j'ai été averti le premier, et, dès hier, nous passions la soirée ensemble. Je vais peut-être vous étonner, monsieur Mouillard, je vais vous paraître exagéré : eh bien ! je trouve Jeanne plus gentille encore qu'avant son départ.

— Croyez-vous ?

— Oui, positivement, ce soleil du Midi... Faites donc attention, mon cher Mouillard, votre ligne est à moitié hors de l'eau... lui a rendu ses joues roses en les dorant par-dessus le marché, et sa belle humeur qu'elle avait perdue, la pauvre fille. Elle est gaie, à présent, comme par le passé. Car j'ai été bien inquiet d'elle ; vous avez su cette triste affaire ?

— Oui.

— Un polisson, mon cher Mouillard, un vrai polisson ! Je n'ai jamais été partisan de ce mariage-là, moi. Gharnot s'était laissé entortiller par un ami de collège. J'avais beau lui dire ; « C'est à la dot de Jeanne qu'on en veut, Char- » not, je le sens, je le devine. Jeanne sera in-

238 DNE TACHE D'ENCRE

» comprise, malheureuse, j'en suis sûr. y II n'écoutait rien... Enfin, tout est rompu. Mais çau'a pas été sans secousse, vous comprenez; et moi, j'ai bien souffert de voir souffrir cette enfant-là.

— Vous êtes si bon, monsieur Flamaran I

— Non, ce n'est pas ça, monsieur Mouillard; mais Jeanne, je l'ai ^Tie naître, je l'ai vue grandir, je l'ai aimée toute petite : c'est une fille adoptive pour moi. Quand je dis fille adoptive, vous m'entendez bien. Je ne veuï pas dire qu'il y ail entre elle et moi ce lien, imité de la nature, que nos Godes ont permis d'établir, adoptio imitatur yiaturam, non, mais que je l'aime à l'égal d'une fille, Sidonie ne m'en ayant pas donné, pas plus, du reste, que de garçon.

Un cri de Jupille interrompit M. Flamaran.

— "Vous n'entendez donc pas comme ça sonne?

Et les bras levés, l'air effaré, le bonhomme accourait, les plis de son pantalon flottant ivec des claquements de drapeaux derrière ses ambes maigres.

En un instant, nous fûmes sur pied, et ma première pensée, absurde d'ailleurs, fut qu'un serpent à sonnettes s'avançait en sonnant à travers les herbes.

J'étais bien loin de la vérité. Il s'agissait d'une ligne à brochet, invention de M.. Jupille, tendue un peu plus loin, et dont le bouchon, construit comme un radeau, portait un petit grelot. Le poisson, en mordant, sonnait son propre glas.

— Ça sonne à toute vclée, s'écriait Jupille, et vous ne bougez pas ! Je n'aurais pas cru cela de vous, monsieur Flamaran.

Il nous dépassa, brandissant un havenfjauV comme un guerrier sa javeline: il avait ving-tcinq ans. Nous le suivîmes, moins ardents et moins confiants que lui. Il avait cependant raison : en retirant sa ligne dont le radeau disparaissait par saccades, et emportait la cloché sous les eaux, il amena un brochet de belle )i taille, le déclara monstrueux, le laissa filer plusieurs fois, pour le fatiguer et aussi pour se donner la joie de le tenir en main.

— Messieurs, criait-il, il me coupe les doigts ! Un coup d'haveneau étendit à nos pieds le

monstre à bout de forces. Il pesait bien quatre livres. Jupille en jura six.

Nous reprîmes nos places côte à c^e, mon savant maître et moi, mais l'entretien cooipé ne se renoua pas. J'essayai de parler d'elîe : M. Flamaran s'obstina à me parler de moi, do

Bourges, de son concours d'agrégation et des caractères profondément différenciés qui distinguent la morsure du goujon de celle de l'ablette.

Ce fut, d'ailleurs, un cours purement théorique : deux heures avant le coucher du soleil M. Flamaran se leva, n'ayant rien pris.

— Bonne partie, dit-il quand même, l'endroit est bon : ça mordait ce matin. Nous y reviendrons, Jupille : avec un petit vent d'Est, on en prendrait de ces goujons I

Il se mit à marcher près de moi, et, fatigué sans doute par sa longut immobilité, par la chaleur, par le rayonnement de l'eau, s'absorba bientôt dans une méditation dont les rencontres du chemin ne le firent pas sortir.

Jupille nous précédait, une main sur sa canne à pêche, portant de l'autre un cabas à provisions et le sac à poissons. Il se retournait de temps en temps aux carrefours, nous regardait, souriait sous sa moustache retombante, et reprenait son pas accéléré. « Nous devons avoir, pensais-je, quelque chose de drôle, et ce taciturne plumitif se donne le plaisir d'une plaisanterie mentale. »

Je n'avais pas deviné.

Au détour d'un sentier, M. Flamaran s'ar-

UNE TACHE d'ENCRE 2il

rêta tout à coup, tourna la tête de tous côtés en respirant fortement.

— Eh ! Jupille I où nous menez-vous, mon ami? Si je n'ai pas la berlue, voici la butte aux Marronniers ; là-bas, c'est le Plessis-Piquet. Nous sommes à plus de deux kilomètres à gauche de la gare. Et le train de sept heures !

Il n'y avait pas à le nier : cet âne qui débouche d'une allée, pomponné, carillonnant, deux petites filles dans ses paniers et les parents suant derrière, tenant l'aiguillon ; ces bois devenus bosquets où pointent les toits en paille des kiosques champêtres, où se multiplient les labyrinthes, les cascades artificielles, les faux rochers, les fausses grottes, les fausses ruines, tout l'art affreux des « rustiqueurs »; ces effluves lointains de bière et de gibelotte; ces bouteilles cassées abondantes le long des fossés; l'air fatigué, usé, maltraité des buissons ; ce murmure confus de voix et de pétards qui passe dans le vent, tout cela désigne assez Robinson, le pays des jolies guinguettes. Les voici toutes : le Vieux Robinson, le Nouveau Robinson, l'Ancien Robinson, le Vrai Robinson, les Marronniers de Robinson, les Châtaigniers de Robinson, l'Éden de Robinson ; toutes sont l'unique >t l'authentique Robinson,

toutes ont des portiques de chaume, des allées sablées; toutes des transparents éclairés au pétrole, des étoiles en baudruche, des pavillons, lies drapeaux, des appareils d'illumination a giorno j des affiches multicolores où sont énuinérés tous les éléments qui constituent une partie à Robinson : tir à la carabine, jeux de boules, jeux de tonneau, escarpolettes, charaiilles particulières^ bière de Munich et dkier dans les arbres.

— Vous voyez, Jupille, vous \'oyez I s'écriait M. Flamaran, en plein Robinson ! Voilà où VOU& nous menez !

Le vieux clerc, la mine déconfite, avec cet air patibulaire qu'il pr'^.nait au moindre eml)ortement de W Boule, et qui lui allongeait toute la tête, s'approcha de M. Flamaran, f ' lui parla bas à l'oreille.

— Quelle idéel En vérité, Jupille, à quoi pensez-vous? Moi, professeur! Il y a trente ans, c'eût été pardonnable, mais aujourd'hui... Et puis Sidonie m'attend...

Il resta un moment indécis, regardant l'heure à sa montre.

Jupille, qui l'observait, vit son honorable ami se dérider progressivement et partir d'un éclat de rire sonore.

— Parbleu, c'est une folie, mais nous la ferons î Nous serons jeune une heure encore. Mon cher Mouillard, Jupille nous a commandé à dîner à Robinson I Si j'avais été consulté, j'aurais choisi un autre endroit . Mais, que voulez-vous, la faim, l'amitié et la certitude de manquer le train font taire mes scrupules. Qu'en pensez-vous?

— En avant !

— En avant ! répéta mon vieux maître.

Et, précédés de Jupille portant toujours sa

friture, nous entrons au Vrai Robinson.

M. Fîamaran, légèrement inquiet, jetait des coups d'œil interrogateurs dans les éclaircies des bosquets. Je crus entendre sous les branches quelques rires étouffés.

— Ces messieurs ont retenu le marronnier numéro 3, dit le patron de l'établissement ; ces messieurs n'ont qu'à monter.

Nous grimpons, en effet, par l'escalier en spirale établi le long du tronc. C'est un bel arbre, le marronnier n° 3, très vieux, un peu penché, et qui porte, dans la puissante main que forment ses premières branches, un plancher entouré d'une balustrade, six colonnette>^ de bois fruste et, pour abriter le tout, un toit de paille en forme de chapeau pointu. Il y a

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des cabanes du même genre dans les arbres voisins : on les prendrait de loin pour d'énormes nids, opaques dans la verdure claire ; salles à manger très recherchées, où l'on dîne à trente pieds en l'air, où les convives montent sur leurs jambes et les services par une poulie.

Quand M. Flamaran apparut sur la plateforme, il ôta son chapeau et appuya ses deux mains sur la rampe pour inspecter les alentours. La pose était oratoire. Sa forte tête grise se dessinait dans la lumière du couchant.

— Il parlerai cria une voix.

— Parlera pas 1 répondit une autre.

Ce fut un signal. Quelque chose comme un frémissement parcourut les charmilles, une foule de têtes curieuses s'agitèrent dans tous les coins du jardin. Au cliquetis des verres, on devinait que des groupes entiers quittaient les tables pour venir voir. Les garçons s'arrêtaient et levaient les yeux vers le marronnier n° 3. Tout Robinson regardait Flamaran, et se demandait pourquoi.

— Messieurs, reprit quelqu'un du fond d'une tonnelle, M. Flamaran, professeur à l'École, va commencer son cours.

Un concert de rires et d'apostrophes monta vers le marronnier.

— Ohé I mon vieux, attends que nous soyons partis 1 — Il va étudier le contrat de mariage, mesdemoiselles 1 — Non, la purge des hypothèques I — Non, le payement des dettes 1 — C'est immoral 1 A Ghaillot 1

M. Flamaran, un peu déconcerté d'abord, trouva une inspiration heureuse. Il étendit le bras, pour montrer qu'il allait parler. Sa large bouche eut un sourire paternel et malicieux, et au-dessus des bosquets attentifs on entendit retentir ces mots :

— Mes enfants, je vous promets à tous une blanche si vous me laissez dîner en paix I

Une acclamation couvrit la fin de la phrase :

— Vive le père Flamaran ! Vive le père des étudiants I

Trois salves d'applaudissements suivirent, puis quelques battements de mains isolés, puis tout rentra dans le silence, et nul ne s'occupa plus du marronnier n° 3.

M. Flamaran quitta la balustrade, et déplia sa serviette.

— Comptez sur mes blanches, mes gaillards I dit-il en s'asseyant.

Son succès oratoire l'avait flatté. Il était tout animé et tout riant. Jupille, au conlraire, pâle comme s'il avait traversé une émeute,

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demeurait immobile, assis sur ses talons.

— Eh ! ce n'est rien, Jupille, mon boù ' Avec un peu d'à-propos, on s'en tire, bagasse 1

Le vieux clerc se rassura par degrés, et le dîner fut très gai. M. Flamaran, décidément mis en verve, ne tarissait pas. Il trouvait une histoire au fond de chaque verre de chablis, et la racontait avec la lente bonhomie qui était sa manière.

Vers la fin, au moment où le garçon offrait « à ces messieurs un mendiant assorti, poire, pêche, confiture, meringue, fruit à l'eau-devie », nous causions de Sidonie, la perle du Forez. M. Flamaran nous exposait, avec les dates, qu'un de ses amis lui ayant un jour dépeint une jeune fille de Montbrison, fraîche e' avenante, bonne ménagère et bien apparentée il s'était, pour la voir, mis en route, l'avail reconnue sans la connaître, s'était épris surle-champ, et n'avait pas tardé à être payé d'ui légitime retour. Les justes noces avaient él célébrées à Saint-Galmier.

— Oui, mon cher Mouillard, ajouta-t-il ( mani'êre de conclusion, il y aura trente an: au mois de mal, que je suis heureux; etvou quand suivrez-vous mon exemple?

M. Jupille, à cette ouverture, se crut de

trop, et disparut par l'escalier en spirale.

— Nous avions causé dans le temps, continua M. Flamaran, de quelque héritière de Bourges. Vous y renoncez, à ce que je vois?

— Tout à fait.

— C'est votre droit, jeune homme; mais alors, pourquoi pas une Parisienne ?

— En effet, pourquoi pas ?

— Vous avez peut-être des préjugés conlre les Parisiennes ?

— Moi? non.

— J'en ai bien eu, moi qui vous parle I Mais j'en suis revenu. Elles ont une grdce à elles, mon cher Mouillard, une manière de s'habiller, de marcher et de rire qui ne franchit pas les fortifications. J'ai cru longtemps que ces qualités-là leur tenaient lieu de vertu. Eh bien ! c'est une calomnie : il y a des Parisiennes vertueuses, j'en connais même qui sont des anges 1

Ici M. Flamaran me regarda dans les yeux, et, comme je ne répliquais rien, il ajouta :

— J'en connais une au moins : Jeanne Gharnot. Entendez- vous ?

— Oui, monsieur Flamaran.

— N'est-ce pas une fille accomplie ?

— Certainement.

— D'autant de raison que de cœur?

— Je le crois.

— Et d'autant d'esprit que de raison?

— C'est mon avis.

— Eh I si c'est votre avis, jeune homme, pardonnez-moi de brûler mes vaisseaux, tous mes vaisseaux... Si c'est votre avis, je ne comprends plus. La croyez- vous sans fortune?

— J'ignore.

— Ce serait une erreur. Elle est riche. Vous trouvez-vous trop jeune?

— Non.

— Vous vous figurez peut-être qu'elle est encore engagée dans ce fatal amour?

— J'espère que non.

— Et moi, j'en suis sûr. Elle est libre, vous dis-je, libre comme... vous. Eh bien, pourquoi ne l'aimcz-vous pas?

— Mais, monsieur Flamaran, je l'aime I

— Ah ! mon ami, que vous faites bien I M. Flamaran ne se leva pas. Il se pencha

de droite à gauche, je me penchai de gauche à droite. Nos têtes se rejoignirent. Il me serra dans ses bras. Il était si ému, mon vieux maître, qu'il ne pouvait parler, oppressé par l'émotion, par la joie, comme s'il avait été mon père ou celui de Jeanne.

Après un moment il se redressa sur sa chaise, et se tint assis en face de moi, à longueur de bras, les deux mains sur mes épaules, comme s'il avait craint de me voir m'envoler.

— Ah I vous l'aimez, vous l'aimez... Sapristi que j'ai eu du mal à vous le faire direl... Vous avez bien raison de l'aimer, certes, certes... je n'aurais pas compris le contraire; mais alors, mon ami... alors... c'est que si vous tardez trop, charmante comme elle est, vous comprenez...

— Oui, il faudrait la demander.

— JustementI

— Hélas ! monsieur Flamaran, qui voulezvous qui fasse une pareille démarche pour moi? Je suis orphelin, vous le savez.

— Pauvre garçon 1 Mais votre oncle ?

— Nous sommes brouillés.

— On se remet, pour la circonstance.

— Impossible : nous sommes brouillés à cause d'elle; mon oncle déteste les Parisiennes.

— Diable, diable; alors un ami, un simple ami. Gela se peut à la rigueur.

— J'ai bien Lampron.

— Le peintre?

— Oui, mais il ne connaît pas M. Charnot. Ce sera un inconnu sollicitant pour un étran

ger. Maigres chances, il aurait mieux valu...

— Un ami commun, n'est-ce pas? Et moi, n'en suis-je pas un ?

— Ohl si.

— Eh bien, je m'en charge de la demande, jeune homme! Je la demanderai, cette charmante Jeanne, je la demanderai pour nous deux : pour vous qui la rendrez heureuse, et pour moi qui ne la perdrai pas tout à fait en la mariant à l'un de mes élèves, à l'un de mes docteurs préférés, à mon ami Fabien Mouillard. Et je l'obtiendrai, bagasse, je vous en réponds!

Il frappa sur la table un coup de poing ler-rible qui fît sonner les verres et tituber les carafes.

— On y va I cria d'en bas le garçon, croyant qu'on appelait.

M. Flamaran se pencha au-dessus de la balustrade.

— Ne vous dérangez pas, mon ami, ce n'est rien.

Il revint vers moi, toujours ému, mais apaisé.

— Maintenant, dit-il, causons, et dites-moi tout.

Oh ! la longue et douce causerie qui vint ensuite ! Oh ! le brave et digne homme que ce professeur qui ne professait plus, mais Qui

laissait parler son cœur, un cœur naïf, transparent, conservé dans l'étude du droit comme an raisin dans un sac de crin. Tantôt il souriait quand j'exaltais Jeanne, tantôt il écoutait tnes objections avec un air de défi, la bouche en arc, et les réfutait véhémentement : « Gomment, monsieur, vous osez direl... Jeune homme, pourquoi ce& vaines craintes?... » Sa bonté en moi débordait en protestations solennelles et îincères.

IVi l'un ni l'autre nous ne vivions plus à Ilob»nson, mais bien loin de là, dans le monde ^ans fieu où les intelligences se pénètrent, où i3s cœurs -e comprennent. Nous n'entendions ■as le grincement d'une escarpolette au-dessous ie nous, ni les éclats de rire des promeneurs, ,û le bruit d'un orchestre qui s'accordait dans m pavillon voisin. iVos yeux levés ne voyaient pas la nuit qui descendait, immense et calme, perçant les feuilles de ses premières étoiles. ?ar moments un souffle tiède passait, venu les bois; j'y sentais un parfum d'une étrange douceur; une vision rapide me traversait l'âme, celle d'une grande tulipe sombre, lamée d'or, ouvrant son calice au bord humide des fossés, ot je me demandais si vraiment une fleur mystérieuse était éclose dans la nuit, ou si ce

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n'était pas un sentiment nouveau, lentement formé, qui s'épanouissait dans mon cœur.

22 juillet.

n est deux heures. J'arrive chez Sylvestre pour lui raconter le grand événement d'hier. Nous lions asseyons sur le vieux canapé à hoDssî, dans l'ombre dn rideau mobile qui partage l'atelier et y fait comme une seconde salle, au milieu des mannequins, des bustes, des bouteilles de vernis et des boîtes à couleurs. Lampron aime ce clair-obscur qui lui repose la vue.

Quelqu'un frappe.

— Keste, me dit Sylvestre, c'est un praticien qui vient pour un fond de gravure. Deux minutes, et je suis à toi. Entrez I

Il achève en même temps de tirer le rideau sur moi, et, à travers l'étoffe mince, je le vois s'avancer vers la porte qui vient de s'ouvrir.

— Monsieur Lampron ?

— C'est moi, monsieur.

— Vous ne me reconnaissez pas, monsieur?

— Non, monsieur.

— Cela m'étonne, monsieur.

DNE TACHE d'eNCRE 253

— Et pourquoi? monsieur, je ne vous ai jamais vu ?

— Vous avez fait mon portrait I

— Ah ! par exemple I

J'observe Lampron. Il est blessé de l'impertinence de ce début. Il laisse au milieu de l'atelier la chaise, qu'il avançait déjà, et va s'asseoir sur son escabeau de graveur, dans l'angle, un peu hautain, un vague sourire de défi errant dans sa barbe. Du bout des doigts, il niartelle la table où son coude s'appuie.

— Ce que j'ai l'honneur de vous dire est la pure vérité, monsieur. Je suis M. Charnot, de l'Institut.

Lampron regarde de mon côté, et sa physionomie se détend.

— Pardonnez-moi, monsieur, je ne vous connais que de dos. De ce côté-là je vous aurais peut-être reconnu.

— Je ne ris pas, moi, monsieur. Et je serais venu plus tôt vous demander une explication, si je n'avais appris ce matin seulement ce que je considère comme un abus déplorable de votre crayon. Mais les expositions de peinture ne sont pas mon fait. Je ne m'y suis pas vu, Il a fallu que Flamaran vînt m'avertir que je figurais, au dernier Salon, en compagnie de

234 UNE TACHE D'ENCRR

ma fille, que vous m'aviez assis sur un tronc d'arbre, dans la forêt de Saint-Germain. Est-ce vrai, cela, monsieur, sur un tronc d'arbre ?

— Parfaitement.

— La pose est un peu rustique, pour un homme qui ne quitte pas Paris trois fois par an. Et ma fille, de profil, à ce qu'il parait, très ressemblante?

— Autant que je l'ai pu faire.

— Alors, vous avouez : vous nous avez bien dessinés tous deux, ma fille et moi ?

— Oui, monsieur.

— Il ne sera peut-être pas aussi facile d'es pliquer de quel droit, monsieur; j'attends vii < \plications.

— Je pourrais bien ne rien expliquer d . tout, reprend Lampron qui commence à perdrt I»atience. Je pourrais aussi vous répondre que je n'avais pas plus de permission à vous demander que je n'avais à en demander aux Uétres, aux chênes, aux ormes et aux bou leaux; que vous faisiez partie du paysage; que tout peintre qui dessine un sous-bois a le droit d'y piquer un bonhomme...

— Bonhomme, monsieur, bonhomme, vous ne vous gênez pas!

— Je yeux dire un personnage. Nous disons

DNE TACHE D'ENCRE 2^*3

bonhomme, nous autres. Oui, monsieur, je pourrais vous payer de cette raison très suffisante, mais qui n'est pas la véritable. J'aimo mieux vous déclarer très franchement ce qui s'est passé. Vous avez une fille charmante, monsieur .

Par habitude, M. Charnot s'inclina.

— Un de mes amis s'est épris d'elle. Il est timide et n'osait avouer son amour. Nous vous avons, par hasard, rencontré dans le bois, et une idée m'est venue alors : celle de dessiner mademoiselle Jeanne, de la faire si ressem blante qu'elle ne pût s'y méprendre, d'exposer mon croquis, sûr qu'elle le verrait, qu'elk devinerait l'intention, et que son souvenir la reporterait non vers moi, dont la jeunesse est fanée, mais vers un jeune ami qui a l'âge et la tournure d'un amoureux. S'il y a une faute, monsieur, je la revendique : elle est toute à moi.

— Certainement, monsieur, il y en a une, tout au moins de votre part, celle d'avoir, vous, un homme sérieux, considéré pour votre talent et votre caractère, aidé, encouragé un sentiment frivole.

— L'amour le plus honnête et le plus vrai, monsieur I

256 UNE TACHE D'ENCRB

— Un feu de paille I

— Pas le moins du monde 1

— Allons donc! votre ami n'est qu'un enfant!

— Tant mieux pour lui, monsieur, jt pour elle! Si vous voulez pour gendre un homme mûr, essayez, vous verrez ce qu'ils valent, et vous regretterez peut-être d'avoir repoussé cet enfant qui n'a que vingt-quatre ans, c'est vrai , qui n'a ni beaucoup de fortune, ni carrière arrêtée, ni cette belle suffisance qui tient lieu de mérite à tant de gens, mais qui est un noble et brave cœur, monsieur, dont je réponds comme de moi. Allez, allez, vous trouverez pour votre fille de grands noms, de grosses bourses, des galons, des barbes, des ventres, des réputations, des prétentions justifiées ou non, tout ce qu'il n'a pas; mais lui, monsieur, lui, vous ne le retrouverez jamais! C'est tout ce que j'ai à vous dire.

Lampron -^î'était animé. Il parlait avec véhémence. Une pointe de colère brillait dans son regard .

Je vis M. Charnot se lever, aller vers lui et lui tendre la main.

— Je ne voulais pas autre chose de vous, mon cher monsieur, cela me suffit. Flaraaran

m'a demandé ce matin même la main de ma fille pour votre ami. Il ne perd pas de temps quand il est chargé d'une commission, Flamaran. Il m'a dit du bien de votre ami, lui aussi, beaucoup de bien. J'ai interrogé M« Boule. Mais j'avais besoin, quelque flatteurs que fussent leurs témoignages, d'en avoir un autre, celui d'un homme qui eût intimement vécu avec M. Mouillard,et je n'ai pu découvrir que vous. Lampron regardait avec stupéfaction ce petit homme aux lèvres minces, qui venait si brusquement de changer de ton et de visage.

— Ma foi, monsieur, répondit-il, vous auriez pu obtenir des renseignements à moins de frais ; il n'était pas nécessaire de me faire une scène.

— Permettez! j'aurais eu des renseignements, et je n'en voulais pas : ils sont toujours bons. Je voulais un cri du cœur, le mot de l'amitié révoltée, poussé à bout. Je l'ai eu, cela me suffit. Je vous remercie, monsieur, et vous prie de m'excuser.

— Mais, monsieur, puisque nous parlons sérieusement à présent, permettez-moi de vous poser à mon tour une question. Je n'ai pas l'habitude des périphrases : la demande de mon ami a-t-elle ou non des chances d'être agréée ?

— Monsieur Lampron, dans ces délicates conjonctures, je suis résolu à laisser désormais ma fille entièrement libre. Quoiqu'il s'agisse de mon bonheur presque autant que du sien, je n'aurai que voix consultative. Je lui ai donc communiqué la demande faite par Flamarau.

— Eh bien ?

— Je m'attendais à ce qu'elle la repoussât.

— Et elle a dit oui?

— Elle n'a pas dit non, sans quoi vous t omprenez bien que je ne serais pas ici.

A cette réponse, tout hors de moi, je faillis écarter le rideau et me précipiter dans l'atelier en criant : — Merci I

Mais M. Charnot ajouta :

— Ne vous y méprenez pas, cependant : il y a des objections, graves, insurmontables peut- :tre. J'ai besoin de parler de nouveau à ma lille. Aussitôt que je le pourrai, je préviendrai votre ami de nos résolutions définitives. Au revoir, monsieur.

Lampron le reconduisit, et j'entendis leurs 1 as s'éloigner dans le corridor.

L'instant d'après :

— Eh bien, me dit Sylvestre en revenant vers moi, les bras tendus, es-tu heureux?

l/NE TACHE d'eNCRB 239

— Sans doute, mon ami, un peu.

— Beaucoup, j'espère, elle t'aime I

— Mais les objections, Sylvestre !

— Bah!

— Insurmontables peut-être !

— Mais c'est le sel de toutes nos joies, les objections, mon cher. Qu'il vous faut de choses à vous autres jeunes gens pour vous dire heureux I Vous demandez des certitudes à la vie, comme si elle en avait à vous donner !

Et il s'est mis à discuter mes craintes, sans (iarvenir à les dissiper. Car ni lui ni moi nous ne devinons l'obstacle

2 août.

Après dix jours d'attente, pendant lesquels j'ai tour à tour employé Lampron et M. Flalaaran à intercéder pour moi, dix jours passés entre des angoisses mortelles et des espérances folles, où j'ai formé, détruit, repris, abandonné de nouveau plus de projets que je n'en avais fait dans le reste de ma vie, hier, à cinq heures, j'ai reçu un mot de M. Gharnot qui me priait de me rendre chez lui dans la soirée.

J'y suis allé, anéanti. Il m'a reçu dans son cabinet, comme il y a sept mois, lors de notre première entrevue, mais avec une politesse plus grave, et j'ai vu trembler entre ses doigts le coupe-papier qu'il a pris sur la table en se renversant dans son voltaire. Je me suis assis dans le même fauteuil où je m'étais senti si mameureux. En vérité, je ne l'étais pas moins hier. M. Charnot s'en aperçut sans doute, et voulut me rassurer.

— Monsieur, me dit-il, je vous reçois en ami. Quoi qu'il puisse résulter de notre entretien, vous pouvez être assuré de ma parfaite estime. Ne craignez donc pas de me répondre librement.

Il me posa plusieurs questions sur ma famille, mes goûts, mes relations à Paris. Puis il voulut que je lui racontasse moi-même les quelques événements bien simples qui ont marqué mon enfance et ma jeunesse, mes souvenirs de la maison paternelle, du collège de la Châtre, de mes vacances à Bourges, de ma \ie d'étudiant. Il écouta sans m'interrompre, en jouant avec son coupe-papier d'ivoire. Quand je fus arrivé à ce jour de décembre dernier oîi pour la première fois Jeanne m'était apparue :

— Arrêtons-nous là, dit-il. Je sais le reste

CNE TACHE d'ENCRE 261

OU je le devine. Jeune homme, je vous ai promis une réponse, la voici...

Je crois que pendant une minute je cessai de respirer, et que mon cœur cessa de battre.

— Ma fille, continua M. Gharnot, est, en ce moment même, l'objet de plusieurs demandes en mariage. Vous voyez que je ne vous cache rien. Je lui ai laissé le temps de réfléchir ; elle a tout pesé, tout examiné, et m'a fait connaître hier le résultat de ses réflexions. A des partis plus riches, plus brillants peut-être, elle préfère un honnête homme qui l'aime pour ellemême, et cet honnête homme, c'est vous, monsieur.

— Oh ! merci, monsieur, m'écriai-je, merci !

— Attendez, il y a deux conditions.

— Y en eût-il dix, je les accepte d'avance.

— Ne vous hâtez pas. Vous allez voir : l'une vient de ma fille, l'autre de nous deux.

— Que j'aie une position, peut-être?

— Non, ce n'est pas cela. Évidemment, mon gendre ne restera pas oisif. J'ai, sur ce point, des vues que je vous exposerai plus tard, s'il y a lieu. Non, la première condition, exigée par ma. fille et dictée par un sentiment qui m'est très doux, c'est que vous promettiez de ne jamais quitter Paris.

— Ah 1 je le jure, monsieur, le plus joyeusement du monde 1

— Vraiment? Je craignais que vous n'eussiez des engagements

— Aucun.

— Ou des répugnances.

— Non, monsieur, rien que des préférences avec la liberté de les suivre . Et la seconde ?

— La seconde, à laquelle nous tenons tous deux, ma fille et moi, c'est que vous fassiez la paix avec votre oncle. Flamaran m'a appris que vous étiez brouillés.

— En effet, monsieur.

— J'espère que ce n'est pas grave. Un simple nuage, n'est-ce pas?

— Malheureusement non. Mon oncle a une nature très absolue...

— Mais excellente aussi, à ce qu'il m'a paru quand je l'ai reçu, en juin, je crois?

— Oui.

— Vous ne demandez pas mieux que de faire k>s premiers pas?

— Je ferai tous ceux qu'il faudra.

— J'en étais sûr. Il ne se peut pas que vous demeuriez en froid avec le frère de votre père, avec votre dernier parent. Cette réconciliation est à nos yeux une chose nécessaire, un devoir.

Vous devez, d'ailleurs, la désirer autant et plus qup nous.

— Je m'y emploierai de toutes mes forces, monsieur, je vous le promets.

— Et vous réussirez, alors, je vous le garantis.

M. Charnot, devenu très pâle, me lendit la main ; il fit effort pour sourire.

— Je crois, monsieur Fabien, que nous sommes pleinement d'accord, et que l'heure est venue...

Il n'acheva pas sa phrase, se leva, et alla ouvrir une porte entre deux bibliothèques, au fond .

— Jeanne, dit-il, monsieur Fabien accepte les deux conditions, mon enfant.

Et je vis Jeanne, souriante, s'avancer vers moi.

Et nçioi qui m'étais levé tremblant, moi qui jusque-là perdais l'esprit à la seule pensée de la voir, moi qui m'étais demandé bien des fois avec épouvante ce que je lui dirais en l'abordant si jamais elle m'était (lancée, je me sentis tout à coup rassuré, et les mots se précipitèrent sur mes lèvres pour la remercief , pour exprimer ma joie.

?.ïon bonheur se voyait, d'ailleurs, et j'aurais pu m'en taire.

La première demi-heure nous causâmes tous trois.

Puis M. Charnot recula son fauteuil, et nous ne restâmes que deux.

Il avait pris un journal, mais je crois bien qu'il le tenait à l'envers. En tous cas, il dut lire entre les lignes, car de toute la soirée il ne tourna pas la page.

Souvent il regardait, par-dessus la feuille pliée en quatre, du côté où nous étions, et ses yeux se reportaient sur une jolie miniature de Jeanne enfant, pendue au coin de la cheminée.

Quelles comparaisons, quels souvenirs, quels regrets, quelles espérances luttaient dans son esprit? Je l'ignore, mais sa joie à lui était mêlée de gros soupirs, et je crois qu'il eût pleuré si nous n'avions été là.

Jeanne se montrait avec moi simple comme une enfant, bonne et sérieuse comme une femme. Un sentiment nouveau grandissait en moi d'instant en instant, celui d'un repos profond de l'âme : la certitude, par avance, du bonheur de toute ma vie.

Oui, j'étais heureux par delà le présent, jusque dans l'avenir, dans une longue suite de jours passés près d'elle, et tandis qu'elle me parlait tranquille, confiante, joyeuse aussi, je

croyais voir les grandes ailes de mon rêve qui se fermaient sur nous deux.

Nous causions à voix basse. La fenêtre ouverte laissait entrer l'air tiède du soir et la rumeur confuse de Paris.

— Vous m'appelez votre amie et votre conseillère ? me dit-elle.

— Sans doute.

— Vous m'assurez qu'en toutes choses vous prendrez mon avis, et que nous agirons d'accord?

— Oui.

— Si je vous demandais une confidence dès ce soir, vous ne m'en voudriez pas?

— Au contraire.

— Eh bien, d'après ce que vous me racontez de votre oncle, vous me semblez avoir accepté un peu légèrement la deuxième condition, qui est de vous réconcilier avec lui.

— J'ai seulement promis de m'y employer.

— Oui, mais mon père entend que vous réussissiez. Comment comptez-vous faire?

— Je ne sais pas encore.

— C'est bien ce que je prévoyais, et je pensais qu'il serait bon peut-être d'y réfléchir à deux.

— Mademoiselle, je vous écoute : faites le plan de bataille, je le discuterai.

266 DNE TACHE d'FNCRE

Jeanne joignit les mains sur ses genoux, et prit un air profond.

— Voyons, si vous lui écriviez ?

— Il y a bien des chances pour qu'il ne me réponde pas.

— Réponse payée?

— Mademoiselle, vous riez. Ce n'est plus un conseil.

— Oui, soyons sérieux. Allez le trouver.

— L'idée vaut mieux. Il me recevra peutêtre.

— Alors, vous le tenez. Dès qu'un homme t coûte...

— Pas lui, mademoiselle. Il écoutera, et savez- vous ce qu'il répondra?

— Non.

— Ceci, ou quelque chose d'appiujiidiii : — Mon neveu, tu viens m'annoncer deux nouvelles, n'est-ce pas? que tu épouses une Parisienne et que tu renonces à tout jamais à l'étude patnlaoniale, c'est-à-dire la confirmation, l'aggravation de notre double ressentiment. Tu n'as fait qu'un pas de plus en arrière. Ce n'était pas la peine de te déranger pour m'en avertir, et tu peux t'en retourner.

— Oh I vous m'étonnez ; il y a un moyen de le prendre, bien sûr, puisqu'il est bon, au

fond, vous me l'avez dit. Si je connaissais votre oncle, je ne serais pas longtemps embarrassée!

— Si vous le connaissiez! Ce serait le moyen, en effet, le meilleur de tous, infaillible. Il s'imagine que vous êtes une Parisienne évaporée; il a peur de vous; c'est de vous aimer qu'il m'en veut, bien plus que de refuser son étude. S'il vous voyait seulement, il aurait bientôt fait la paix avec moi.

— Vous croyez?

— J'en suis sûr.

— Vous croyez que si je le regardais dans les yeux, comme ceci, et si je lui disais : — Monsieur Mouillard, vous ne voulez donc pas que je devienne votre nièce? — vous croyez qu'il céderait?

— Ah ! mademoiselle, pourquoi n'est-ce pas possible ?

— C'est diificile, en effet, mais impossible, je ne sais pas.

Nous avons exposé, ou plutôt Jeanne a exposé le cas à M. Charnot, qui est bien décidément la plus ancienne et la plus complète conquête de sa fille. Il s'est d'abord récrié. C'était ià mon affaire, disait-il, une affaire de famille dont il ne devait pas se mêler. Elle a insisté. Elle l'a ébranlé. Elîe a proposé hardiment un

voyagea Bourges et une visite à M. Mouillard, Les arguments abondaient, un peu faibles parfois, mais toujours si gentiment ditsl Un voyage dans le Berry, ce serait délicieux, reposant, nouveau pour tous deux. M. Gharnot s'était-il plaint, oui ou non, la veille, du séjour à Paris par ces chaleurs d'août? Oui, il s'était plaint, et avec raison, car ses collègues, eux, n'hésitaient pas à quitter leurs travaux pour courir la province. Et elle les citait tous, l'un parti pour let. Vosges, l'autre pour Arcachon, l'autre encore pour Deauville. Et puis, n'avait-il pas justement, à quelques lieues de Bourges, une de ses vieilles amies du faubourg Saint-Germain ? Gombien de fois l'avait-elle invité? Combien de fois avait-il manqué à ses promesses? On profiterait de la circonstance pour pousser une pointe jusqu'au château. Enfin, comme M. Gharnot continuait à se retrancher derrière la singularité du procédé :

— Mais au contraire, mon père : en vous présentant chez M. Mouillard, vous remplirez simplement un devoir de politesse.

— Gomment cela, je te prie?

— Il vous a fait une visite ; eh bien , vous la lui rendez !

M. Gharnot a hoché la tête comme un père

UNE FACHE d'ENCRE 269

qui n'est peut-être pas convaincu, mais qui s'avoue vaincu.

Pour moi, Jeanne, je recommence à croire aux fées.

3 août.

Je suis retourné rue de l'Université. Le voyage est décidé : je pars demain pour Bourges, précédant M. et mademoiselle Charnot qui arriveront après-demain matin.

Ma mission d'éclaireur est double : retenir des chambres à l'hôtel, confortables, au premier et au midi, puis voir mon oncle et le prépare? à la visite qu'il va recevoir.

Le préparer, mais non l'effaroucher. Jeanne m'a tracé le plan de campagne. Je dois me montrer le plus doux des neveux, dût-il être avec moi le plus rugueux des oncles, l'empêcher de revenir sur le passé, être sobre sur le présent, avouer timidement que mademoiselL Charnot connaît mes sentiments et ne s') montre pas insensible, mais éviter de préciser et remettre à plus tard une explication complète, une étude en commun de la situation.

270 UNE TACHE d'ENCRB

M. Mouillard ne peut manquer d'être séduit ;>ar cette déférence et de laisser ses armes au "ourreau jusqu'à ce conseil de famille dont je iai ouvrirai la perspective. Alors, si ces premières avances ont été bien accueillies, j'annoncerai que M. Charnot voyage actuellement <lans le Berry, et, sans rien affirmer, j'ajouterai qu'il voudra peut-être, en passant par Bourges, I endre à mon oncle sa visite.

Mon rôle finit là. Jeanne et M. Charnot oront le reste. C'est avec Jeanne, à la clarté le ses yeux et de son sourire, que M. Mouil- ' ird devra « étudier la situation » ; c'est l'argument redoutable de sa jeunesse et de sa rrâce qu'il lui faudra combattre. Le pauvre ':ommel

Jeanne est pleine de confiance. Son père, enloctriné par elle, ne doute pas de la capitulaion de mon oncle. Et moi, qui lutte un peu ontre cet optimisme, je me trouve aussi en !4finitive du parti de l'espérance.

Au moment où je rentrais à la maison, la ncierge m'a remis deux cartes de Larivé. La première porte :

CH. LARIYÉ Principal clerc d'avoaé.

DNE tACHE d'encre" 271

La seconde, sur carton ivoire, m'annonce, en initiales aussi, une seconde nouvelle.

CH. LARIVÉ

Ancien principal clerc d'avoué.

n quitte donc Paris, ce Parisien qui jurait ne pouvoir vivre deux jours en province : cela devait arriver. Il se marie: cela m'est égal. La conséquence est que nous ne nous verrons plus, 3t je n'en pleurerai pas.

Bonrges, 3 août.

Si vous avez passé par Bourges, vous avez pu voir la petite rue Sous-les-Ceps, les cours du Bât-d'Argent et de la Fleur-de-Lys, les rues de la Mère-de-Dieu, des Verts-Galants, Mausecret, du Moulin-le-Roi, le quai Messire- Jacques et d'autres dont les noms anciens, conservés par un sentiment ou un instinct louable des traditions-, indiquent une vieille ville qui possède encore des gens d'autrefois, je veux dire des gens attachés au terroir, fortement marqués dans leurs mœurs et dans leur langue du cachet provincial, des gens qui savent ce qu'est

un nom pour une rue, son honneur, son époux si l'on veut, avec lequel elle ne doit pas divorcer.

Mon oncle Mouillard, le plus convaincu, le plus fidèle des Berruyens, habite naturellement une de ces vieilles rues, à l'ombre de la cathédrale, sous la volée de ses cloches, la rue du Four.

Un quart d'heure après mon arrivée à Bourges, je tirais la patte de chevreuil qui pend, sans poil, le long de la porte. Il était cinq heures, et je savais, à n'en pas douter que mon oncle ne se trouvait pas chez lui. Après l'audience, un de ses clercs rapporte les dossiers à l'étude ; lui, lentement, les pans da sa redingote au vent, il s'en va visiter quelques amis, des clients, de respectables dames ses danseuses vers 1840, ou plus souvent se promener sur les bords plantés de peupliers du canal du Berry, où des files de petits ânes grù tirent à la corde des files de grands bateaux.

J'étais donc sûr de ne pas le rencontrer.

Madeleine vint ouvrir. Elle eut un hautle-corps.

— Monsieur Fabien!

— Oui, Madeleine, moi-même. Mon oncle n'est pas là?

— Non, monsieur. Est-ce que vraiment monsieur veut entrer ?

— Pourquoi pas?

— Monsieur est si changé depuis Paris, monsieur Fabien !

Madeleine immobile, une main relevant son tablier, l'autre pendante, me regardait avec une expression d'inquiétude et de reproche.

— Il faut que j'entre, Madeleine, j'ai des confidences à te faire.

Elle ne répondit pas, et tourna sur ses talons pour me précéder.

Ce n'est pas ainsi que j'étais accueilli autrefois 1 Quelle différence I Madeleine venait m'attendre à la gare. Elle m'embrassait, me complimentait sur ma mine, me promettait mille sucreries qu'elle avait rêvées pour moi. A peine avais-je mis le pied dans le corridor, que mon oncle, renonçant pour moi à sa promenade habituelle, sortait de son cabinet, la cravate en désordre et le cœur aussi de me revoir, moi pauvre collégien gauche et ahuri. Temps passé ! J'arrive craignant de rencontrer mon oncle, et Madeleine a peur de m'ouvrir !

Elle ne m'en a rien dit, mais je devine que bien des larmes ont dû couler de ses yeux noirs sur ses joues maigres, pâles comme la

cire. Quelle figure transparente elle a ! On dirait qu'une petite lampe intérieure la baigne de rayons. De fortes énergies couvent d'ailleurs sous ce masque impassible. Madeleine est née à Bayonne, d'un sang espagnol. Elle fut ravissante à vingt ans, dit-on. En vieillissant elle est devenue sévère d'allures, avec un air de venve vraiment veuve et un cœur de grand'mère.

La voici qui glisse sur ses chaussons jusque dans ce royaume de paix et de silence, sa cuisine. Je l'y suis. Deux choses ne sont jamais entrées là : la poussière et le bruit. Un chardonneret soUtaire dans une cage d'osier pendue aux solives qui jette par intervalles un petit cri aigu, le grincement métallique d'une horloge, animent seuls le cours silencieux du temps. Elle s'assied sur sa chaise basse où elle tricote, les après-dîner.

— Madeleine, je vais me marier, tu sais? Elle hocha lentement la tête.

. — A Paris, monsieur Fabien, oui; c'f'st o qui fait tant de peine à monsieur.

— Tu verras celle que j'ai choisie, .\lacic leinel

— Je ne crois pas, monsieur Fabien.

— Si, si, et tu reconnaîtras que c'est mon oncle qui se trompe.

— Je ne l'ai pas vu se tromper souvent.

— Enfin, là n'est pas la question. Mon meriaj.e est résolu, mais je veux y faire consentir mon oncle, comprends-tu? me réconcilier avec lui.

Madeleine branla de nouveau la tête.

— Vous ne réussirez pas.

— Ohl Madeleine.

— Non, monsieur Fabien, vous ne réussirez pas.

— Il a donc bien changé 1

— Tant, que vous ne sauriez le croire, tant que j'ai bien du mal à m'empêcher de changei moi-même. Lui, qui avait si bon appétit, il n'a plus que des caprices. J'ai beau lui fairt des petits plats, lui acheter des primeurs, il ne s'en soucie pas : il regarde par la tenêtr. quand j'entre avec mes surprises par la porte. Le soir, il en oublie quelquefois de sortir dan le jardin, pour rester là, les coudes sur sa serviette dépliée, la tête sur ses poings, pensan; à des choses qu'il ne dit pas. Si je veux lui

^user de vous, — j'ai essayé, allez, monsieu; bien 1 — il s'en va tout furieux en me défendant d'ouvrir la bouche à votre sujet. La maison n'est pas gaie, monsieur Fabien Tout le monde s'aperçoit qu'il a changé; M. Lorinel

276 UKE TACHE D BNCRE

et sa dame ne mettent plus les pieds ici; M. Hublette et M. Horlet arrivent pour jouer leur mort avec des airs d'enterrement, croyant faire plaisir à monsieur ; jusqu'aux clients qui me disent que monsieur les reçoit comme des chiens et qu'il devrait bien vendre son étude.

— Elle n'est donc pas vendue ?

— Pas encore. Mais je suppose que ça ne sera pas long.

— Écoute-moi, Madeleine : tu as toujours été bonne et dévouée pour moi ; je suis sûr ([ue tu m'aimes encore ; rends-moi un dernier service. Il faut que tu me loges ici, sans que mon oncle le sache.

— Sans qu'il le sache, monsieur Fabien !

— Oui, dans la bibliothèque, par exemple; il n'y vient jamais. De là j'étudierai, j'épierai mon oncle sans qu'il me voie, puisqu'il est si variable d'humeur et si fâché, et dès qu'une bonne occasion se présentera, jf serai prêt à en profiter. Un signe de toi, et je descendrai.

— Vrai, monsieur Fabien...

— Il le faut, Madeleine, il faut que j'aie trouvé le moyen de parler à M. Mouillard avant demain matin dix heures, car ma fiancée arrive.

— La Parisienne ? Elle va venir ici I

DIfE TACHE D ENCRB 277

— Par le train de neuf heures six minutes, ilemain, avec son père.

— Ah I mon Dieu, s'il est possible I

— Pour te voir, Madeleine, pour voir mon oncle, pour conclure la paix. Est-ce gentil, cela ?

— Gentil, monsieur Fabien... c'est-à-dire que j'en tremble d'avance de tout ce qui va arriver... Je serai tout de même bien contente de la connaître votre demoiselle, vous savez?

Et ce fut convenu. Madeleine ne soufflerait mot à mon oncle de ma présence à Bourges, à quelijues pas de lui. Si elle apercevait une éclaircie dans les sombres humeurs de M. Mouillard, elle m'en préviendrait ; si j'étais obligé de retarder l'entretien jusqu'au lendemain et de passer la nuit sur le canapé-lit de la bibliothèque, elle m'apporterait des gâteaux, une couverture et « votre oreiller de vacances quand vous étiez petit ».

M'y voici donc, dans la grande bibliothèque du premier, attenante au salon, ouvrant par i'aulre de ses portes sur le palier, en face de Kl chambre de M. Mouillard, et par ses deux larges fenêtres sur le jardin. Quel bon vieil air du bourgeoisie, depuis le parquet de chêne luisant, gondolé par endroits, jusqu'aux quatre

-278 UNE TACUE D'ENCRE

armoires vitrées surmontées de quatre bustes bronzés : Hérodote, Homère, Socrate, Marmonlel 1 Rien n'a bougé : les livres sont encore à la même place où je les ai vus depuis vingt ans, Voltaire à côté de Rousseau, le Dictionnaire des connaissances utiles et YHistoire ancienne de Roilin, les in-18 fluets et bien reliés des Méditations de saint Ignace coudoyant un énorme in-8 broché sur l'art vétérinaire. Les flèches de sauvages, dites empoisonnées, qui m'ont causé une si longue terreur, font toujours la queue de paon au-dessus de la cheminée dont les mêmes coraux blancs fleurissent les deux coins ; la musique à manivelle, qu'il me fut jusqu'à dix-huit ans interdit de toucher, repose dans le même angle à gauche, et sur le bureau, près du petit buvard où il y a du papier à lettres, se dresse toujours majestueux, toujours docile à tourner dans ses cercles gradués, le globe terrestre « où se trouvent marqués les trois voyages du capitaine Cook, aller et retour ». Ah ! commandant, que nous avons souvent voyagé ensemble ! Quelle belle route nous faisions avec la brise en poupe, à travers les îles aux végétations vierges, qui nous re gardaient passer, toutes leurs fleurs étranges ouvertes vers nous, cherchant à nous attirer, à

UNE TACHE d'ENGRE 279

nous endormir de leurs dangereux parfums: mais nous avions deviné le piège, nous entrevoyions la pointe des sagaies luisant dans les hautes herbes ; vous commandiez de votre grande voix sonore, et la route s'allongeait devant nous, infinie, et nous courions à de nouvelles terres, à de nouvelles découvertes, jusqu'à cet îlot fatal d'Owhyhee, jusqu'à ce point du globe terrestre taché d'une larme.... car j'ai pleuré sur vous, mon commandant, à l'âge où les larmes coulent toutes seules d'un cœur plein d'enchantement I

Sept heures à là cathédrale ; la porte du jardin se ferme avec bruit : c'est mon oncle qui rentre.

Oui, le voici qui vient par l'allée tournante. 0 a son chapeau à la main, et baisse la tête. M. Mouillard ne s'arrête pas devant ses greffes; il dépasse le massif de pétunias sans y avoir jeté ce coup d'oeil circulaire que je connais si bien, le coup d'œil du planteur satisfait; il n'adresse aucune parole d'encouragement à ce ranard chinois qui traverse l'allée devant lui.

Madeleine a raison. La réconciliation n'est pas mûre. D faudrait même un grand rayon de soleil pour la mûrir. Si vous étiez ici, Jeanne I

— Personne n'est venu pendant mon absence ?

Ça, par exemple, c'est la vieille formule, à laquelle mon oncle est fidèle. Et j'entends Madeleine, un peu embarrassée, qui répond :

— Non, personne pour monsieur.

— Il est donc venu quelqu'un pour toi ? Un amoureux peut-être, ma vieille Madeleine? Le monde est si bête, à présent, que tu serais capable de te marier toi aussi, et de me laisser. Allons, sers-moi vite à dîner, et si le monsieur décoré me demande, tu sais bien?...

— Le grand maigre?

— Oui, tu le feras entrer au salon.

— Au salon, un monsieur tout seul? Poui ça, non. Il a été ciré hier, le salon, et que même les meubles ne sont pas encore rangés.

— C'est bon, c'est bon. Je le recevrai ici.

Mon oncle entra dans la salle à manger, audessous de moi, et je n'entendis plus rien, pendant vingt minutes, si ce n'est l'appel retentissant de sa chope de cristal.

Il avait à peine fini de dîner, qu'on sonna à la porte de la rue. Quelqu'un demanda M. Mouillard, le monsieur décoré, je suppose, car Madeleine l'introduisit, et un bruit de chaise m'aver-

CEE TACHE D ENCRE 281

tit que mon oncle se levait pour faire honneur à son hôte.

Ils s'asseyent. La conversation s'engage. Un vague hourdonnement monte à travers le plafond. Quelquefois seulement un son plus net m'arrive, et il me semble alors que je connais cette voix timbrée en flûte. Pure illusion, sans doute, mais qui m'obsède dans le silence de la bibliothèque et le désœuvrement inquiet de mon esprit. Tous les hommes à voix flûtée que j'ai rencontrés à Bourges défilent devant moi : un grainetier de la place Saint-Jean, le sacristain RoUet, un gros industriel qui faisait rédiger par mon oncle des pétitions en décharge d'impôts. Je cherche fiévreusement, pendant que la lumière décroît à la fenêtre et que les tours de Saint-Étienne perdent par degrés l'auréole flamboyante dont les enveloppe le couchant.

Au bout d'une heure, la conversation s'échauff'e. Mon oncle tousse, la flûte devient aigre. Je perçois ce fragment de dialogue :

— Non, monsieur.

— Si, monsieur.

— Et la loi, monsieur?

— Je vous la fais, monsieur.

— C'est de la tyrannie I

282 UNE TACHE D ENCRB

— Alors brisons là, monsieur.

Il faut croire qu'en réalité rien ne se brise, car un diminuendo progressif ramène la discussion aux proportions d'un susurrement monotone. Une autre heure se passe, puis une troisième. Quelle est cette visite démesurée ?

Il est près de onze heures. Un rayon de la lune, qui se lève, vient de glisser à travers les arbres du jardin. Un gros chat noir traverse !a pelouse en secouant ses pattes humides. La nuit lui donne des airs de tigre. Je vois en esprit la silhouette de Madeleine assise, les yeux fixés sur la cendre morte du foyer, égrenant son chapelet. Elle pense comme moi : « Il y a bien des années que M. Mouillard ne s'était couché à des heures pareilles I » Elle attend, car jamais une autre main que la sienne n'a poussé le verrou de la rue ; la maison ne serait pas fermée, si elle ne l'était pas par elle.

Enfin la porte de la salle à manger s'ouvre.

— Souffrez que je vous éclaire; attention aux marches de l'escalier.

Pui.« l'adieu de gens exténués, le grincement de la grosse clef qui tourne dans la serrure, un pas léger qui s'éloigne dehors, le pas lourd de mon oncle qui monte à sa chambre : tout est fini.

Comme il monte lentement, mon oncle 1 La douleur a un poids ; ce n'est point une métaphore. Lui, plus nerveux qu'un article du Code, il semble avoir peine à se porter.

Il traverse le palier; il s'enferme dans sa chambre. Si je sortais de la mienne? Quelques pas seulement nous séparent. Sans doute il est bien tard. Mais l'émotion qui le tient le disposera peut-être en ma faveur... Qu'est-ce que j'entends? Des soupirs, des sanglots I II pleure? Arrive que pourra, mon oncle, je cours à vous I

J'allais, en effet, sortir de la bibliothèque quand un vêtement frôla les murs, sans qu'aucun bruit de pas l'eût annoncé. En même temps, par-dessous la porte, un petit carré de papier glissa sur le parquet : un message de Madeleine la Silencieuse. Je dépliai la feuille, et je lus ces mots écrits en diagonale, avec un mépris tout espagnol de l'orthographe française : « Ni allais pat ceux soire . »

Puisque tu le conseilles, Madeleine, je n'irai pas.

Non. Je me coucherai là, sur le canapé. Pourtant, ce retard m'est pénible, à présent. Il m'est dur de laisser s'écouler cette nuit encore sans m être réconcilié avec ce pauvre homme,

sans l'avoir essayé du moins. Il souffre, il est malheureux au point de pleurer, lui qui n'a pas eu de larmes en tant de rencontres où je ne pouvais retenir les miennes. Je suivrai ton conseil, ma vieille et fidèle amie, car je sais que tu as autant que moi le souci de la paix de cette maison, mais je sens que je vais longtemps encore et inutilement chercher quel est ce nouveau chagrin et pour quelle part j'y suis.

Bour},'es, 5 août.

Je m'éveille à sept heures. Ma première pensée est pour M. Mouillard. Où est-il? J'écoute : rien. Je vais à la fenêtre : le petif. clerc de l'étude, couché à plat ventre sur la pelouse, jette du pain aux poissons rouges du bassin. Ce signe ne saurait me tromper, mon oncle n'est pas là.

Je descends à la cuisine.

— Eh bien, Madeleine, il est parti?

— A six heures, monsieur Fabien.

— Pourquoi ne m'as-tu pas réveillé?

— Est-ce que je pouvais savoir? Lui qui ne

sort jamais, au grand jamais, le matin. Il est comme je ne l'ai jamais vu, pas même à la mort de sa défunte femme.

— Qu'a-t-il?

— Je crois que c'est l'étude qu'il va vendre. Il m'a dit hier soir, au pied de l'escalier : « Madeleine, je suis un homme fini, un homme fini. J'aurais pu revivre, mais il y a un ingrat, un sauvage, — sauf votre respect, monsieur Fabien, — qui n'a pas voulu. Si je le tenais, je ne sais pas ce que je lui ferais. »

— Il n'a pas dit ce qu'il ferait au sauvage?

— Non. Alors en montant j'ai coulé sous la porte un petit billet.

— Oui, je te remercie. Et, ce matin, est-il calmé ?

— Il n'a plus l'air en colère, seulement j'ai vu qu'il avait pleuré.

— Où est-il?

— Je n'en sais rien. D'ailleurs, essayer de rattraper monsieur , autant vaudrait essayer de rattraper un cerf.

— C'est vrai. Mieux vaut l'attendre. Quand doit-il rentrer?

— Pas avant dix heures. Je vous dis que ça ne lui arrive pas une fois dans l'année de s'absenter le matin

186 UNE TACHE D'eKCRK

— Mais, Madeleine, à dix heures, Jeanne sera là!

— Elle s'appelle Jeanne?

— Oui. M. Charnot sera là aussi. Et mon oncle que je devais préparer à leur visite ne saura rien, pas même que j'ai passé la nuit sous son toitl

— Le fait est, monsieur Fabien, que l'affaire ne me paraît pas bien engagée. Enfin, il y a le hasard, qui ne dit souvent son mot qu'à la fin.

— Intercède-le pour moi, ma bonne Madeleine.

Mais le hasard fut inexorable. Mon oncle ne rentra pas. Je ne trouvai aucune idée neuve. En me rendant à la gare, anxieux et mécontent, je me posais encore ce problème que j'agitais déjà depuis une heure, inutilement :

— Je n'ai rien dit à M. Mouillard. A présent faut-il dire quelque chose à M. Charnot?

Mes appréhensions redoublèrent quand je vis passer, emportés par le train, Jeanne et M. Charnot, accoudés à une portière.

Une minute après elle descendait, toute en gris, les joues roses, deux ailes de mouette à son chapeau.

M. Charnot me serra la main avec une véri-

table satisfaction de sortir du wagon, de se secouer, de sentir la terre ferme, me demanda des nouvelles de mon oncle, et, sur ma réponse qu'il se portait à merveille, alla reconnaître les bagages.

— Eh bien ! me dit Jeanne, tout est arrangé ?

— Rien, au contraire.

— Vous l'avez vu?

— Pas même. J'ai guetté le moment favorable sans le trouver; hier soir, M. Mouillard était occupé; ce matin, il est sorti à six heures Il ignore même ma présence à Bourges.

— Et vous étiez chez lui?

— J'ai couché sur un canapé de sa bibliothèque.

Elle me regarda d'un air qui signifiait : « Mon pauvre a;mi que vous êtes peu pratique I »

— Continuez à ne rien faire, dit-elle, et c'est ce que vous ferez de mieux. Si mon père ne se croyait pas annoncé, il reculerait.

M, Charnot revenait en ce moment vers nous, les deux valises et le carton à chapeau étant logés sur l'impériale de l'omnibus de l'hôtel de France.

— C'est bien là que vous avez retenu nos chambres ?

— Oui, monsieur.

— Il est neuf heures douze; annoncez notre visite à M. Mouillard pour dix heures précises.

Je les accompagnai quelques pas. Ils montèrent dans la voiture, qui partit au grand trot de ses deux percherons.

Quand je les eus perdus de vue, en ramenant mes regards autour de moi, je découvris sous la marquise trois personnes en ligne qui me considéraient. Je reconnus M., madame et mademoiselle Lorinet. Ils souriaient tous trois de la même façon méprisante et moqueuse. Je saluai. L'homme seul répondit, en soulevant son chapeau : par une fatalité incroyable, Berthe portait encore une robe bleue.

Je repris la direction de la rue du Four, heureux et bouleversé, ébauchant des projets qui se détruisaient les uns les autres, tantôt béat, tantôt me chargeant moi-même d'imprécations plus vives que ne le furent jamais celles de Camille. Je longeais les rues caché sous mon parapluie, car il pleuvait, une grosse nuée d'orage crevait sur Bourges, et je bénissais la pluie qui permet à l'homme de voiler son visage.

La course est assez longue des bords de la

UNE TACHE D'ENCRS 289

Voizelle au vieux quartier de la Cathédrale. Quand je débouchai de la rue Moyenne, ce boulevard des Italiens de la capitale berrichonne, pour entrer dans la rue du Four, un soleil éclatant séchait l'eau sur les toits, et l'horloge à coucou de M. Festuquet, un voisin de mon oncle, sonnait l'heure du rendez-vous. Je n'attendis pas trois minutes à la porte du jardin dont Madeleine m'avait donné la clef. M. Gharnot parut, donnant le bras à Jeanne.

— Figurez- vous que j'ai oublié mes caoutchoucs, moi qui ne manque jamais de les emporter quand je vais à la campagne 1

— Oh 1 la campagne, mon père I dit Jeanne, Bourges est une ville.

— Certainement, répondit M. Charnot qui craignait de m'avoir blessé.

Il atteignit ses lunettes, et se mit à considérer les vieux hôtels avoisinants.

— Une ville, une véritable ville.

Je ne me souviens plus quelle sottise je balbultiai.

C'était bien des caoutchoucs de M. Gharnot et de la réputation de Bourges que je me souciais en ce moment I Derrière le mur, là, tout près, je devinais M. Mouillardl Je songeais

290 UNE TACHE DENCRE

qu'il fallait ouvrir cette porte, lancer sans préparation cet académicien au-devant de cet avoué, risquer peut-être mon bonheur sur une impression de mon oncle, jouer enfin la décisive partie si déplorablement engagée.

Jeanne, quoi qu'elle fît pour ne pas le montrer, était bien émue. Je sentis trembler la main qu'elle me tendit.

— A la grâce de Dieu, me dit-elle tout bas, ouvrez !

Je mis le loquet dans la serrure.

Il était convenu que Madeleine irait aussitôt prévenir M. Mouillard que des étrangers l'attendaient au jardin. Mais, soit qu'elle ne veillât pas, soit qu'elle ne nous eût pas tout de suite découverts, nous restâmes quelques instants au bout de la pelouse sans que personne vînt à nous.

Je m'effaçais derrière les noisetiers dont les touffes cachent les murs.

M. Charnoi trouvait cette campagne fort belle, fct se tournait de tous côtés avec de petits susurrements de gourmet. Car il était exquis, le jardin de mon oncle : les feuilles, lavées par la pluie, luisaient bien vertes; de grosses gouttes tombaient des arbres avec un bruit argentin; dans les corbeilles, les pétunias ou-

UNB TACHE D ENCRE 291

vraient tous leurs calices et nous enveloppaient de leurs parfums ; des oiseaux, muets pendant l'averse, volaient, piaillaient, chantaient sous les branches : et j'étais comme fou, et il me sembla qu'ils parlaient.

Le pinson disait :

— Vieux Mouillard, tu ne vois donc pas cette fauvette qui vient d'entrer?

La mésange disait :

— Prends garde, bonhomme I elle a plus d'esprit que toi I

Le merle disait :

— J'ai entendu parler d'elle par mon grandoncle, un merle des Champs-Elysées : elle y était fort remarquée.

L'hirondelle disait :

— Le temps pour moi de faire le tour de la pelouse, et cette Jeanne vous prend le cœur.

Le corbeau, qui est un peu notaire, s'élançait des tours en criant :

— Bah, bah, bah 1 pourquoi pas, pas, pas? Un petit contrat, trat, trat?

Et tous reprenaient en chœur :

— Si vous aviez nos yeux, monsieur Mouillard, vous la verriez qui regarde votre étude ; si vous aviez nos oreilles, monsieur Mouillard, vous l'entendriez qui soupire; si vous aviez

nos ailes, monsieur Mouillard, vous voleriei vers Jeanne.

Ce fut sans doute ce concert inusité qui attira l'attention de Madeleine. Nous la vîmes se diriger, droite, lente, du côté de l'étude située dans l'angle du jardin.

La haute silhouette de M. Mouillard se dressa sur le seuil, occupant toute l'ouverture de la porte.

— Dans le jardin, dis-tu? Qu'est-ce que cette idée de faire entrer les clients dans le jardina présent? Pourquoi leur as-tu ouvert?

— Je ne leur ai pas ouvert, ils sont entrés.

— Alors la porte n'était pas fermée. Rien n'est fermé ici. Ils entreront bientôt par la cheminée démon salon. Qu'est-ce que c'est que ces gens-là?

— Un monsieur et une demoiselle que jo ne connais pas.

— Une demoiselle que tu ne connais pas... Une séparation de corps, je parie... C'est insensé, ma parole d'honneur. Il y a des gens qui ont la manie de venir me causer de leurs séparutions de corps avec leurs demoiselles 1

Pendant que Madeleine, fuyant l'orage, regagnait sa cuisine, M. Mouillard, en deux coups de paume, releva ses cheveux blancs, — sader-

nière coquetterie, — et s'engagea dans l'allée qui tourne autour de la pelouse

Je me dissimulai complètement à l'abri des noisetiers. M. Gharnot, me croyant derrière lui, marcha en avant d'une allure dégagée.

Mon oncle s'avançait nonchalamment, comme vin homme que le poids des affaires accablerait, trop heureux encore de prendre une récréation d'une minute entre le client qui sort et celui qui entre. Mon oncle a toujours aimé qu'on le crût accablé.

En passant, il donna une chiquenaude à un bouton de rose dévoré par les pucerons, enleva, du bout du pied, un limaçon promeneur qui traversait l'allée, puis, à mi-chemin, redressant brusquement la tête, il regarda l'importun.

Ses sourcils froncés se détendirent, un étonnement immense lui arrondit les yeux.

— Serait-il possible? monsieur Gharnot, de rinstitut!

— Moi-même, monsieur Mouillard.

— Et mademoiselle Jeanne, sans doute?

— Parfaitement, qui vient avec moi vous rendre votre bonne visite.

— En vérité, c'est trop aimable, beaucoup trop. Un pareil déplacement pour venir me voir I

— Rien de plus naturel, au contraire, au point où en sont ces jeunes gens.

— Ah! vous mariez mademoiselle, alors?

— Eh \ sans doute, nous y pensons, dit M. Gharnot en riant.

— Mes compliments, mademoiselle !

~ Et je vous l'amène, monsieur Mouillard, pour vous la présenter : vous y avez droit.

— Ohl un droit! Pour ça, non.

— Mais si.

— Permettez, monsieur. La politesse est une excellente chose, mais il faut être franc avant tout. Si je suis allé vous voir à Paris, c'est, en grande partie, pour obtenir un renseignement. Vous me l'avez donné. En vérité, non; cela ne valait pas la peine de venir de Paris à Bourges pour me remercier, surtout avec votre fille.

— Permettez à votre tour ! La modestie a également ses limites, monsieur Mouillard. Votre neveu devant épouser ma fille, et ma fille passant à Bourges, il est tout naturel que je vous la présente.

— Je n'ai plus de neveu, monsieur !

— Il est ici.

— Et je n'ai pas demandé votre fille 1

— Non, mais vous avez reçu votre neveu, et dès lors..,

UNE TACHE d'encre Î95

— Jamais.

— M. Fabien est chez vous depuis hier; il vous a prévenu.

— Non, je ne l'ai pas vu, je ne l'aurais pas reçu, je n'ai plus de neveu, vous dis-je, je suis un homme fini, un..., un..., un...

La voix lui manqua , son visage devint pourpre, il chancela, tomba lourdement assis, puis à la renverse, et demeura immobile sur le sable de l'allée.

J'accourus.

Quand j'arrivai près de mon oncle, Jeanne était déjà revenue du petit bassin où elle avait trempé son mouchoir, et humectait d'eau fraîche les tempes de M. Mouillard. Elle seule agissait. Madeleine avait soulevé la tête de son maître, et se lamentait.

— Hélas ! disait-elle, je parie que c'est sa grande colique d'il y a dix ans qui lui reprend. A-t-il été malade, mon Dieu ! Je me rappelle que ça lui a commencé comme ça, dans le jardin.

J'interrompis ses doléances en disant :

— Monsieur Charnot, je crois qu'il faudrait transporter M. Mouillard dans son lit.

— Eh ! que ne le faites- vous ! s'écria le numismate d'un air exaspéré. Je ne m'attendais

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pas à servir de brancardier, ici. Mais, puisqu'il le faut, prenez la tête I

Il prit les pieds. Madeleine marchait de vant, Jeanne derrière. L'immense corps de mon oncle se balançait entre moi et M. Charnot qui, portant dans ses bras arrondis à la hauteur de la taille les deux jambes de M. Mouillard, avait une allure d'employé des pompes funèbres.

En montant l'escalier, comme nous avions peine à passer, M. Charnot me dit, les dents serrées par l'effort :

— Voilà un voyage qui commence bien, grâce à vous, monsieur Fabien ; recevez-en tous mes compliments !

Je vis qu'il me promettait m petto une suite d'orchestre sur ce thème.

Mais l'heure n'était pas aux discours. Un instant après, mon oncle gisait, toujours inanimé, sur le lit où nous l'avions couché ; Jeanne aidait Madeleine à préparer des sinapismes avec une bonne grâce et une entente parfaites; M. Charnot, silencieux, attendant comme moi l'arrivée du médecin que le petit clerc était allé chercher, considérait alternativement la couronne de fleurs d'oranger de feu ma tante Mouillard, disposée sous un globe au milieu

de la cheminée, et un tableau de fruits qui n'eût pas été d'un placement facile à l'hôtel des Ventes. Gela dura bien dix minutes, les longues minutes de l'attente du médecin. Nous étions inquiets. M. Mouillard ne donnait aucun signe de connaissance. Peu à peu, cependant, les remèdes commencèrent à agir : il remua faiblement les paupières. La vie reparut, et au moment où le docteur ouvrait la porte, M . Mouillard ouvrit les yeux.

Nous nous précipitâmes autour de lui.

— Mon vieil ami, dit le médecin, vous n'aurez pas au moins manqué de monde pour vous soigner. Voyons ce pouls?... Un peu faible... Et cette langue ? Parlez un peu .

— Une émotion un peu trop forte, dit mon oncle.

Le docteur suivit la direction des yeux du malade, attachés sur Jeanne debout au pied du lit, salua la jeune fille qu'il n'avait pas remarquée d'abord, se tourna de mon côté, ce qui me fit bêtement rougir, puis reportant ses regards sur le visage de mon oncle, y vit couler deux groses larmes.

— Oui, je comprends : une émotion trop vive, en effet, mon pauvre Mouillard. A notre âge, nous ne devrions plus avoir que celles de

298 UNE TACHE D'ENCRB

nos souvenirs, d'anciennes émotions auxquelles nous sommes faits et qui sont faites à nous. — Mais les enfants se chargent de nous en donner d'autres, n'est-ce pas?

Des sanglots soulevaient la poitrine de M. Mouillard.

— Allons, mon ami, continua le médecin, je vous permets d'embrasser votre future nièce une fois et devant moi, pour que je sois bien sûr que vous n'abuserez pas de la permission. Après cela, plus personne ici, plus d'attendrissement, le calme absolu.

Jeanne s'avança, prit la tête du malade, la souleva.

— Voulez-vous m'embrasser, mon oncle?

Elle tendit sa joue rose.

— Vous, je vous aime tout plein, dit mon oncle en l'embrassant; vous, vous êtes bonne I

Puis, fondant en larmes, il cacha son visage dans l'oreiller.

— ReSrez-vous tous, dit le docteur.

Il descendit lui-même, en nous rassurant sur la santé de M. Mouillard.

A peine eut-il fermé la porte de la rue que la forte voix de l'avoué tonna dans l'escalier.

— Charnoti

Le vieux numismate remontales vingt marches.

ONE TACHE d'ENCRE 29^

— Vous m'appelez, monsieur?

— Oui. Je vous retiens à dîner. Je ne pouvais pas vous le dire tout à l'heure, mais j'y pensais.

— Vous êtes trop bon, monsieur Mouillard, mais nous partons à neuf heures.

— Je dîne à sept. Vous avez le temps.

— Ce serait trop de fatigue pour vous.

— Une fatigue? mais cela m'arrive tous les jours de dîner.

— Je vous promets, monsieur Mouillard, que nous viendrons prendre de vos nouvelles.

— Je peux vous en donner tout de suite : elles sont excellentes. Non, non, il ne sera pas dit que vous vous serez déplacé de Paris à Bourges pour me voir m'évanouir. Je compte sur vous et sur mademoiselle Jeanne.

— Sur nous trois ?

— Avec moi, cela fait trois; oui, monsieur.

— Pardon, quatre.

— J'espère que le quatrième aura l'esprit d'aller dîner ailleurs.

— Voyons, monsieur Mouillard, votre neveu, votre pupille...

— J'ai cessé d'être son tuteur depuis quatre ans, monsieur, et son oncle depuis trois mois.

— Il désire tant la fin de ce dissentiment...

300 UNE TACHE D'ENCRB

— Permettez que je me repose, répondit M. Mouillard, afin de mieux recevoir mes hôtes.

Il se recoucha, manifestant clairement sa volonté de ne plus ajouter un mot sur ce sujet.

Pendant le dialogue entre M. Charnot et mon oncle, auquel nous assistions du bas de l'escalier, Jeanne , joyeuse tout à l'heure d'une conquête qu'elle avait crue complète, s'était assombrie.

— Moi qui croyais qu'en m'embrassant il vous avait pardonné! dit-elle. Que faut-il faire, à présent ? Venez à notre secours, Madeleine.

Madeleine, dont le cœur commençait à s'éprendre de Jeanne, cherchait, mais ne trouvait pas, et branlait la tête.

— Qu'il aille trouver son oncle ? demanda Jeanne.

— Non, dit Madeleine.

— Eh bien , si vous lui écriviez, monsieur Fabien ?

Madeleine approuva d'un signe, et, du fond de son placard, tira un petit encrier de verre, un porte-plume rouillé et une feuille de papier oti volait une colombe, un rameau dans le bec.

— C'est ma cousine de Romorantin qui est morte avant le premier de l'an, dit-elle. Alors ça m'a fait une feuille de trop.

UNE TACHE D'ENCRB 301

Je m'assis devant la table de cuisine, et j'écrivis, Jeanne penchée au-dessus de moi, lisant à mesure. Madeleine, attentive, debout près de l'horloge , oubliait ses fourneaux pour nous regarder de ses yeux noirs.

J'écrivis donc au-dessous de la colombe :

« Je suis parti de Paris, mon oncle, avec la résolution de mettre fin à un malentendu qui n'a que trop duré entre nous, et dont j'ai souffert plus que vous ne le pouvez croire. Il m'a été impossible de vous parler, depuis mon arrivée hier soir à cinq heures, jusqu'à dix heures ce matin. Si je l'avais pu faire, vous n'auriez pas refusé de me rendre votre affection, dont je reconnais que j'aurais dû respecter davantage les susceptibilités : vous m'auriez donné un consentement dont dépend votre bonheur à vous-même, mon oncle, avec celui de votre neveu,

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