SCENE II
FLORIDZ.
Eq attendant, mon oncle est exilé, et il faudra qu'une révolution ait lieu en Espagne pour que sa grand esse lui soit rendue.
LUCIKÏ.
Il y aura très-prochainement une révolution ea Espagne.
FLORIDE
Tout exprès pour notre enfant qui est à naître. LCCiEX remonte à droite , preiid ses hoUes à cigares ^ ouvre sa malle, et la voyant pleine, il se dirige vers celle de Floride, qui s'occupe du déjeuner pendant le dialogue qui suit. Mais où est-il donc, ton oncle ?
FLORIDE
Il vient de sortir.
LDCIEri.
Déjà ! le ciel, il est vrai, invite ce matin à la promenade; on a regret à quitter Dieppe par un temps si beau.
FLORIDE, courant fort agitée vers la malle. Que fais-lu ?
LOCiEN, posément.
Je place mes caisses de cigares.
FLORIDE
Sur mes roi>es !
LUCIEN
Tu as bien mis tes bottines sur mes cravates.... {Il dit le reste de la phrase en allant prendre sa boîte à pistolets et levatiiour.) Vois quels beaux cigares, panatellas supérieurs... FLORIDE, réparant le désordre causé par Lucien.
Mon Dieu ! mon Dieu ! {Au moment où Lucien, dont elle na pas suivi les mouvements, pose la boîte dans la malle, elle jette un cri.) Ah !
Ce sont mes pistolets.
FLORIDE
Sur mes chapeaux ?
LUCIEN
Ne crains rien, ils ne sont pas chargés. FLORIDE, passant.
Mes chapeaux seront perdus!... En vérité I Que fais-tu encore ?
LUCIEN
Entre tes chapeaux et tes robes, je fais une petite place au superbe vautour que j'ai lue dans ma dernière chasse au bord delà mer...
FLORIPE.
Mais...
LUCIEN
Verreaux, mon naturaliste, n'a pas eu le temps de le monter.
FLORIDE
Aht
LUCIEN
J'aurais bien mis mes pistolets dans ma malle, mais j'ai vu la place prise par ton nécessaire...
FLORIDE
Mon ami... {Lucien prend la taille de sa femme et lui baise la maiifh.)
LUCIEN
Ne te fâche pas, jo vais tout réparer... Les cigares, les pistolets et le vautour restt'ront où ils se trouvent... {Floride fait un mouvement.) Mais ils seront sans danger pour le voisinage... {Floride passe à gauche) Voilà !.. Jamds, je crois, les baigneurs n'ont été en aussi grand nombre à Dieppe... Londres se dépeuple cette année; on ne rencontre partout dans les rues de Dieppe que des Anglais et des Anglaises...
FLORIDE
T'en plaindrais- tu ?
LUCIEN , fermant la malle et revenant près de «a femm^.
Moi ! par ton long séjour en Angleterre, n'es-tu pas presque Anglaise, Floride ? ei ce mélange de deux grandes nationalités réunies en toi n'otTie-t-il pa« h mes yeux, à mon cœur, un charme qu'il m'est plus facile de sentir que d'exprimer?.. {Il Vembrasse au front.)
FLORIDE
Tu t'exprimes assez bien.
LUCIEN
Tu trouves?
UN DOMESTIQUE, entrant.
Une lettre, monsieur.
LUCIEN, la prenant.*
C'est bien. {Le domestique sort et ferme la porte.) « M. Courberive. » Singulière suscription ! il n'y a ni monsieur ni madame... M. Courberive.
* NOTE TRÈS-IMPORTANTE. L'acteur aura le plus grand goin, en lisant l'adresse de la lettre qu'on lui remet, de faire sonner l'M qui précède le iiom de Courberive, et il oe rendra pas cette abréviation par momitur ou par ntodame. U •'<^<t liri' t»ut simplement comme s'il y avait écrit : ème Courberive.
FLORIDE
D'où vient-elle ? [Elle jette les yeux sur t'adresse.) De Douvres.
LuaitJV.
Je ne connais personne a Douvres.
FLORIDE, lui prenant la lettre des mains. C'est pour moi... [Elle va vers le buffet.)
LICIBN.
Tu connais donc quelqu^ln à Douvres ?
FLORIDS.
J'y ai été élevée, c'est quelque camarade de pension qui m'écrit... ( Elle met la lettre dans la poche de son tablier. ) Je lirai cela après déjeuner...
LUC»!f.
Pourquoi ne lirais-tu pas cette lettre tout de suite ? FLORIDE, prenant le couvert de service.
Ne sais-je pas tout ce qu'une amie peut dire à une amie ? Au reste, j'aime a deviner sous leur enveloppe lousc^s petits sectets q i n'eu so t piis... Déjeaqons-nous, mon ami? {EUe s'assied près de la table )
LDCTEN, venant près de Floride et lui parlant à genoux.
Oui, très-voloniiers, et après le déjeuner nous partirons pour Forges... Que n'en sommes-nous deji revenus et avec la certitude d" un héritier !... cette p usée m'occjjpe au point que je n'en ai plus d'autre... Ln fils, un fils qui aura tous tes traits...
Mais non, je veux qu'il te ressemble.
LUCIEN
Je tiens à ce qu'ijl ait tes beaux yeux noirs.
FLORIDB.
Je prétAids, moi, qu'il les ait bleus comme les tiens.
LcciBS , se relevant.
Le différend sera partagé; il en aura un bleu.
FLORIDE
A table! à table!
LDOIEÎÎ
Oui, à table! d'autant mieux que j'ai uu appétit ce matin !... (Jl va au buffet et regarde sur la table. ) .\h î le charmant déjeu-
ner
FLORIDE
N'est-ce pas? C'est moi qui l'ai fait préparer.
LUCIEN
Je reconnais bien lii tes chaiioiiespoui- mes faiblesses... (ifa/)puyant d'un bras sur l'épaule de Floride.) Tu m'assures . ohère
amie, que ce n'est pas ma présence qui t'empêche de lire cette lettre? ■.>rAMV(\i'..
Ah I ai-je quelque mystère pour toi?
LUCIEN
Il n'en faut qu'un pour commencer,
FLORIDE
Heureusement, tu n'es pas sérieux en disant cela... LUCIEN, allant s'asseoir.
Non, se piquer à propos de rien, d'une lettre écrite de Douvres à une amie de Dieppe!... Ces huîtres paraissent d'une fraîcheur... {Il en offre une à Floride qui te7id son assiette.)
FLORIDE
Ah ! tu as remarqué que cette lettre vient de Douvres ?
' ■ ' ■"'.' LUCIEN
Tu viens de mêle dire... D'ailleurs il serait difflcile de ne pas le voir aux gros caractères rouges qui l'indiquent... Il n'y a pas de citron... [Floride se lève et va prendre le citron sur le buffet.) Au surplus, mon coup d'oeil n'a pas été plus rapide que; le tien; n'as- tu pas découvert sur-le-champ que cette lettre t'était adressée par une amie de pension ?
FLORIDE, debout, partageant le citron.
Mais ne reconnaît-on pas l'écriture d'une amie ?
LUCIEN
On a ordinairement deux ou trois cents amies dans un pensionnat... Quelle amitié particulière ne faut-il pas avoir pour distinguer une écriture sur deux ou trois cents autres ? FLORIDE, se versant à boire.
Mon cher Lucien, je vais rire; décidément tu deviens sérieux!...
LUCIEN, prenant la main de sa femme au moment où elle va lui verser à boire.
Non, mais raisonnable, car je suis prêt à me fâcher contre moi-môme... Mon Dieu, parce qu'h mon avis, une femme n'a pas de meilleur ami que son mari. . [Il remet la bouteille dans le glacier.) Parce qu'h mes yeux celte conlianco en ménage est le ciel sur la terre, ce n'est pas là précisément une raison pour t'obliger, Floride, à colorer d'un prétexte spécieux le désir, fondé ou non, que tu as de ne lire cette lettre qu'après lo déjeuner ; situ t'es mal tirée du petit mensonge, c'est ma faute. Voyons, déjeunons-nous ?
FLORIDB.
Vous croyez doue que cette lettre renferme un secret V
SCEINE II. 9
LUCIEN,^! yué.
Vous ! Ah ! Pourquoi me domaudes-tu cela ?
FLORIDE
Ne semblez-vous pas supposer que je puis avoir des secrets même avec d'autres qu'une simple amie?
LUCIEN
Mon Dieu, nul ne peut répondre des confidences que le premier venu se croit en droit de nous infliger.
FLORIDE, s^élotgnant.
Je ne connais personne qui pût nj'écrire dans cette intention !
LUCIEN, face au public, jouant avec sa serviette. Je ne parlais pas de vous. Floride ; comme on vous blesse facilement en tirant au hasard 1
FLORIDE
Tant de gens ne touchent le but que de cette manière!
LUCIEN
Encore faut-il avoir un but.
FLORIDE, revenant près de la table.
Vous mourez d'envie d'en avoir un.
LUCIEN
Je craindrais de me tromper en nommant quelqu'un.
FLOKiDE, piquée.
Quelqu'un !
LUCIEN, se levant et venant près de Floride. Ce mot n'a pas absolument de genre en français.... Dans tous les cas, ce serait à toi, meilleure que moi, k prévenir une erreur qui me rendrait peut-être ridicule.
FLORIDE
Vous tenez donc beaucoup à me convaincre que cette lettre m'est écrite par un jeune homme ?
LUCIEN
Beaucoup, non... ( Après un temps. ) Mais remettons-nous à table, puisqu'il est convenu que nous ne lirions cette lettre qu'après le déjeuner...
FLORIDE
Soit ! [Sasseyanl à table tous les deux.) LUCIEN, arrêtant Floride par le braSy aii moment où elle va dépecer le poulet; il s^empare du couteau et découpe en parlant.
Parmi les étrangers auxquels ton oncle, monsieur Fernand ouvrait ses salons, au nombre de ces réfugiés espagnols admis dans la familiarité do votre intérieur à Douvres, d'où cette lettre
t'est adressée, ne remarquait-on pas un jeune homme fort bien de sa personne (Floride détourne les yeux), intéressant par ses malheurs politiques, déjb capitaine à vingt ans, un peu poète, très-sentimental?..
FLORIDE, vivement.
Monsieur Almagiron est absent depuis deux ans, vous le savezl...
LDCIEN.
Justement...
VLoniDB, o part.
Absent I
LUCIBN.
Ce sont les absents qui écrivent...
FLORIDB.
Et il m'aurait écrit de Douvres ?
LUCIEN
Peut-être, après un voyage un peu long...
FLORIDE, à part.
Bien long !
LcciEN, se vena/nl à boire.
Peut-être, disais-je, est-il de retour h Douvres, d'où il s'est empregsé de t'écrire pour te faire savoir son arrivée. Voyons, ai-je deviné juste?
FLORIDE, malicieusement.
Si je vous disais oui I ne flit-ce que pour vous punir ?
LUCIEN
Me punir I ( Remettant la bouteille dans le seau. ) Tu me supposes jaloux de monsieur Almagiron ? Ai-je perdu tout souvenir du passé ? ne sais-je pas quo lorsque je te demandai en mariage il y a trois ans, ton oncle [il reprend le pain et coupe ) me répondit qu'un de tes compatriotes, monsieur Almagiron, s'étant mis sur les rangs, ainsi qu'un Anjïlais, monsieur Tornwall, il te laissait la liberté do faire un choix entre nous trois?..
FLORIDE, lui tendant la main.
Et personne ne le sait mieux que toi...
LUCIEN
Toil... Ahl
FLORIDE, contimujnt.
Ce ne fut ni monsieur Almagiron ni monsieur Tornwall que je choisis...
LUCIEN
Voilà ce que jo pourrais le rappeler raoi-inênae, Floride, ù tu
scenï: II. ) 1
m'attribuais trop ouverterpent l'intention d'être jaloux de iponsiear Almagiroa... {Lucien prend son verre et va pour boire.) riORioE, lui retenant le bras.
Si je te l'attribuais un peu celte intention ?
UJa£5.
Espagnole, tn aurais pu un instant préférer un Français à un Esrt-iînol ; mais le piquant Je cette singularité une fois épuisé, ta ; > rais laissée entraîner h quelque intérêt pour le compatriote matii-.ureujc.
FLORioB, piquée.
Cette lettre de Douvres est donc de monsieur Almagiron ? il y a un an, Lucien, que vous ne m'eussiez pas tenu im tel langage?
Tu en eusses ri, il y a un an.
FLORIDE
Aina, votre pennasioa est de m'avoir Ueseée par une accusation rraie f
ldchk. Je seriaos le dernier à le désirer.
FLORiBE, s'aninumt.
Décidément, >oiis me croyez aimée de monsieur Almagiron ?
Ce a'est pas là un crune.
FLOUMyùiem.
Ei je l'aime, n'est-ce pas ?
Soisrje ton juge ?
FLOIUnB.
Non, mais mon accusateur ! ( Ette jette $a serviette star sa chaise et quitte la table.)
Li:ciE5, se lexani et passant derrière la toMe. Si c'est un besoin chez toi ue te défendre, que puis-je y faire?
FLORIDE, tratersant de droite à gaueke.
Ma défense pn tout cas ne sera p»« •mbarrassante. . Je m'attachai à monsieur Almagiron par la ir.*:é... c'éteH un proscrit, monsieur... Ne à i^d.t, m» ftatfi^.il avait été dangereusement blessé en se battant contre tes irtiiipe» du toi Ferdinand YU qui a ruiné ma famille.
tcciKj , se promenant à droite.
La pitié était déjà 'ie ia reconnaissance.
FLORIDE
Qu(Hque Anglaise par m^iu éducation, quoique venue ^^i jeune
en Angleterre que je ne sais plus niôrae la langue de mon pays, j'éprouvai de l'intérêt, do la sympathie pour ce jeune homme. Et à qui n'en a-t-ilpas inspiré? {Lucien s'asiedprès du ç/uéridon.) Monsieur Tornwall, dont vous parliez tout à l'heun-, ne l'a-t-il pas envoyé h la Havane sur un vaisseau qu'il lui a donné? monsieur Tornwall comprit, luil tout ce qu'il valait, lien fil son ami, il le mena de Douvres à Londres, où il le présenta à ses sœurs, mes deux bonnes amies : miss Dorothée et miss* Love : il essaya do le consoler des peines de l'exil par des distractions de son âge; il organisajdes fêtes, des chasses, des courses au clocher : monsieur Tornwall fait un si brillant, un si noble usage de ses revenus... il est si bon, si loyal! Excellent jeune homme, il s'est vraiment conduit comme un frère avec monsieur Alraagiron !
LUCIEN, se levant en frappant sur le guéridon. Cette lettre, madame, est de monsieur Tornwall 1
FLORiDÇ, faisant un pas en arrière.
Ahl
LUCIEN
Oui, madame, c'est lui qui vous écrit I {Il se rassied.)
FLORIDE, allant à Lucien, Vous, ah ! — Ta jalousie est bien peu arrêtée. LUCIEN, se levant et se promenant.
Vous vous trompez... Monsieur Almagiron, que vous avez aussi aimé peut-être, n'a été pour moi qu'un prétexte pour arriver, sans soupçon de votre part, h monsieur Tornwall, dont j'étais sûr que vous me parleriez avec cet entraînement, avec cette chaleur, celte elîusiou, si j'amenais avec un peu d'adresse, la conversation sur lui... {Avec chaleur.) Monsieur Tornvall esl venu, l'an passé ici, à l'époque des bains... FLORIDE, rapidement.
Terai-jenié?
LUCIEN
Me l'avez-vousdil?
FLORIDE, de même.
Me l'as-tu demandé ?
LUCIEN, de même.
Est-il besoin de tout demander ?
FLORIDE
Quelle raison a-t-on de tout dire? ( Lucien remanie. — Floride descend; àpart.) Pourquoi no le lui ai-je pas dit? LUCIEN, redescendant.
Mf. Tornwall s'est présente chez moi pondant mon absence?