MENU DU 1 6 JANVIER
Potage Bellefontaine Bellefontaine soup
Consommé tapioca Rissoles à la purée de foie gras
Filets de soles à la Joinville Selle de mouton Dubouzet Céleri à la moelle Petits pois aux laitues Filet de bœuf rôti Perdreaux au cresson
Salade
Gâteau mousseline Glace groseille
Desserts
Poires et raisins
Fish Mutton C el cr y Green peas Fillet of beef Partridges
Cakes Ice cream
Pears and grapes
J’allais oublier la poule au pilote..
Trente-six heures avant l’arrivée, le garçon de fumoir présente aux passagers un sac contenant vingt-deux numéros. La mise étant de vingt
francs par tête, il s’agit de tomber sur le chiffre inscrit à l’avant du bateau-pilote qui sera aperçu le premier à la droite du paquebot, et touchera, de ce fait, une prime de cinq cents francs.
J’avais le numéro 1 6, et c’est le 17 qui a gagné.
Un point, c’est tout !...
Le samedi 17, à dix heures du soir, nous croisons la Gascogne , en route pour le Havre. A bord de ce navire et du nôtre, des feux de bengale bleus, blancs, rouges coupent, les uns à bâbord, les autres à tribord, les ponts à distance égale. De part et d’autre, le drapeau français est hissé, on se salue, on chante la Marseillaise. Et c’est naïvement émouvant, ce souvenir de la patrie lointaine échangé entre ceux qui la quittèrent et ceux qui vont la retrouver.
Peu folâtre, New-York, ainsi qu’il m’apparut, en reprenant possession de la terre ferme, au wharf de la Compagnie Transatlantique. Un
interminable village aux rues désertes, aux boutiques hermétiquement closes par le traditionnel repos dominical.
Heureusement, me souriant au débarcadère, voici l’aimable visage de M. Davis, représentant de M. Miner, le directeur du Fifth AvenueTheatre. Pendant que s’échangent les premiers compliments, le temps est rapidement devenu épouvantable, plus épouvantable cent fois qu’en aucun lieu du monde. Ne refusons pas cette nouvelle satisfaction à l’amour-propre américain!... L’ouragan fait rage, encapuchonnant les rares passantes de leurs jupes, et les douches de pluie se succèdent comme si le Grand Maître de là-haut eût dirigé sur nous son vaporisateur.
Le fiacre tutélaire vient à passer à temps.
— Combien, demande M. Davis, pour aller au Fifth Avenue Theatre ?
— Trois dollars.
— « Ail right. »
En neuf minutes, nous sommes à destination .
— Gomment ? m’écriai-je, trois dollars pour moins de deux tiers de quart d’heure ?
— Parfaitement, répond flegmatiquement mon compagnon de route. Je ne suis volé que de deux dollars. Et le temps, ici plus qu’ailleurs, valant de l’argent, il me semble déjà que je les ai regagnés. Calculez un peu ! Si j’avais protesté contre les exigences du Collignon new-yorkais et déclaré formellement que je ne paierais que le prix ordinaire, notre homme aurait regimbé, fait mine de s’en aller peut-être, et finalement aurait accepté. Première perte de temps : sous l’averse, circonstance aggravante; mettons deux à trois minutes. Enfin, nous voici installés, non sans peine. Le roi du siège est de mauvaise humeur ; il fouette mollement sa rossinante ; qui sait même s’il ne s’offrira pas le malin plaisir d’ « accrocher » deux bourgeois qui ne valent pas cher? Ci : gaspillage nouveau de sept à huit
minutes. Tout cela, n’est-ce pas ? vaut bien quelques centimes.
Du coup, j’avais l’explication de toute l’existence américaine. Chacun ici veut gagner de l’argent; il est donc tout naturel qu’il se fasse payer le plus cher possible. Et, loin d’en garder rigueur à l’exploiteur, l’exploité n’a pour lui que de l’admiration. « Cet homme veut « faire de « l’argent » ; donc ce n’est pas un imbécile. A moi, maintenant, d’en gagner davantage. » Et on se remet au travail.
Faut-il attribuer à cet esprit pratique, peu arrêté aux bagatelles de la porte, le caractère antimonumental de l’entrée du théâtre de nos futurs exploits? Au-dessus d’une prosaïque porte cochère s’enchâssent les cabochons de strass d’une enseigne, illuminée, le soir, à l’électricité; à gauche, la devanture d’un cordonnier (gare aux cuirs !) à droite, un tailleur (gare à la veste !). Le bureau de location, où, fait à noter,
les places peuvent se retenir sans augmentation, un mois à l’avance, est placé à mi-chemin d’un couloir long de douze mètres environ. Tout au bout, une barrière à la rampe et aux colonnettes de cuivre, de chaque côté de laquelle, les jours de représentations, un employé, apposté, déchire la moitié du billet de chaque spectateur. Quelques pas plus loin, s’ouvre de plain-pied l’entrée des fauteuils d’orchestre.
Il est pourtant une chose dans laquelle, au théâtre comme ailleurs, les citoyens transocéaniens ont sacrifié l’utilité à l’apparat. Regardez ce coffre-fort installé très en vue. Il est haut, il est large, il est ventru comme un financier de l’ancien régime. Qu’y a-t-il dedans ? Parfois des milliards *, mais, hélas! très souvent, rien moins que de l’argent. J’en aperçus un, certain jour, qui faisait le plus bel ornement de la loge d’un concierge d’établissement dramatique. Orgueilleusement vaste, il développait trois
mètres de façade et autant de profondeur. J’enviais la fortune du manager capable de remplir un pareil édifice, quand j’en vis sortir, un matin, un individu négligemment vêtu d’un caleçon et d’un gilet de flanelle. G’était la chambre à coucher du surveillant de nuit qui y procédait même à ses ablutions.
« Avoir un bon coffre » signifie en style yankee, non seulement jouir d’une parfaite santé, mais aussi être capitaliste et même propriétaire d’immeubles.
L’hôtel américain. — • Cure-dents et parapluies. — Je pleure Vespasien. — Chique chic. — Un lit dans une armoire. — Horloge-factotum. — Fermez votre bec. — Tout aux petits oignons. — Pauvre “Molière” que vous devez souffrir! — Sire-cireur.
Quel est donc ce logis de superbe apparence?
où les entrants bousculent les sortants.
Un hôtel tout simplement, qui, comme toutes les maisons meublées américaines, de si haute classe soient-elles, mérite bien son nom de demeure hospitalière.
Honorez seulement d’un coup d’œil ces gens confortablement ou piètrement vêtus qui, devant l’huis principal, se grattent consciencieusement les dents, comme au sortir d’un repas copieux. Sont-ce des dîneurs utilisant cette habitude mi-
crobicide à réfléchir sur l’emploi de leur soirée?
Hélas! ils ont peut-être l’estomac garni d’un
croûton de pain et d’une tasse de café. Mais, tels des festoyeurs, dans la salle d’entrée, ils ont puisé à même la boîte de cure-dents gratuits sinon obligatoires.
Paraître ou n’être pas, voilà la question.
Le baromètre décline-t-il, pourquoi vous embarrasser d’un parapluie incommode et ridicule ? Dès la première goutte, entrez dans un hôtel. Moyennant une très faible redevance, un employé vous confiera, sourire aux lèvres, un riflard de milliardaire qu’il fera gracieusement reprendre à domicile.
Clients distraits, ne pleurez pas pour vos « pépins » perdus.
Vous avez concouru au bien-être de vos semblables.
Dans cette voie aquatico-philanthropique il y a mieux... A New-York autant qu’à Londres, les assoiffés devraient s’abstenir de « pinter » outre mesure. Pourquoi? Ah! voilà !... ils
auront beau chercher, ils ne trouveront pas la moindre de ces installations qui nous transmirent, à travers les siècles, le nom de l’empereur Vespasien, ou nous rendent profondément sympathique le bon M. de Rambuteau. Parlons crûment; ça manque de kiosques hygiéniques où, sous une forme unicolore et alambiquée, tous les crus de la vigne et du houblon sont copieusement représentés. Horrible inconvénient dans cette ville immense qui nécessite souvent deux heures de « retenue » avant de regagner son toit libérateur. On en mourrait peut-être ; mais l’hôtel vient à point, l’hôtel ravi de faire croire à une affluence de visiteurs... ou de consommateurs... quand c’est plutôt le contraire. Là, le buen retiro est propre, discret, à volonté, largement aéré ou pudiquement clos. Entrez donc carrément; il n’y a que les honteux qui... perdent.
Puis, le cœur soulagé, vous irez dans le hall
vous approvisionner, auprès delà marchande, de tous les journaux et revues de l’Amérique : auprès du débitant, de « Havane » de choix ; prendre votre ticket de chemin de fer, retenir une cabine sur le prochain bateau filant vers l’Europe, ou une loge pour la pièce en vogue. Aimez-vous la cohue, le bruit, les papotages ; il y a, là, toujours de soixante à trois cents personnes qui fument, chiquent et crachent. Les hommes mâchent du tabac: les femmes, une sorte de gélatine à la rose, à la violette ; et le chic suprême — puisque chique il y a ■ — consiste à darder un jet de salive, au besoin par dessus la tête de son voisin, dans l'un des iné,\ itables crachoirs placés à cinq mètres de distance. Ces contorsions éjaculatoires déforment bien un peu les visages féminins: mais rien n’empêche, avec de la bonne volonté, de se croire à Versailles, un jour de grandes eaux. Aux étages au-dessus, plus trace de bourses
plates 5 tout respire le luxe, le confort et l’aisance. Pensez qu’un salon-chambre à coucher, au premier, est coté couramment cent vingt-cinq francs par jour et qu’il faut monter au dix ou douzième pour se claquemurer, moyennant trois dollars, dans quatre mètres carrés. Pendant la journée, il est vrai, on a toute faculté de transformer le temple de ses ronflements en un très suffisant boudoir. Bois de lit, sommier, matelas, traversin, oreillers, basculent, au commandement, tout d'une pièce, et se dissimulent complaisamment entre les parois d’une armoire à glace ou d’une bibliothèque, empressées, au premier bâillement, à restituer leur contenu. L’aspirant dormeur se faufile là-dedans comme un billet de banque dans un plat porte feuille*, le moelleux est généralement absent, cela crie, cela grince à chaque mouvement; mais, au bout de huit jours, on y rêve de
roses.
En tous cas, quelque froid qu’il fasse au dehors, le pensionnaire transpire pour son argent. Grâce à l’universel chauffage à la vapeur, il mijote à feu doux dans une chaleur humide, qui le rendra, à l’instar de la majorité de ses camarades de bain-marie, rapidement anémique.
Trêve de critiques ! cet inconvénient, qui ne partage pas avec l’amour le privilège d’être de toutes les saisons, disparaît devant l’organisation du service dans les hôtels d’Amérique. Pas de sonnerie nécessitant une première apparition du garçon suivie à longue distance d’une seconde pour exécuter l’ordre donné. Dans toutes les chambres, un cadran porte ces mots : Cognac, café, chocolat, journaux, papier à lettres, bain, cigares, cigarettes, timbres-poste, blanchissage, etc. Placez la pointe de l’aiguille sur l’objet désiré et poussez un bouton. Deux minutes après, vous êtes servi.
Seulement, tout n’étant pas parfait, il arrive que l’on reçoit une tasse de moka, sans « bain de pied », quand on attendait une baignoire, et ses faux-cols au lieu de papier à lettres. Puis, tous ces suppléments se paient comptant — on ne vous délivre une note, une fois par semaine, que pour la chambre — et, chaque fois, c’est un autre garçon qui vous sert. Il en résulte qu’on se ruine en pourboires.
Autre bouton d’appel — celui-là installé gratuitement dans vmtre «home» par les Compagnies de télégraphes, de « messengers » ou de service de voitures. Pour envoyer une dépêche, faire porter une lettre, ou commander un « locatl », tournez la manivelle jusqu’à l’inscription ad hoc ; le facteur, le commissionnaire, le cocher sont là, avant que vous n’ayez fait : « Ouf! » Séance tenante, le télégraphiste compte les mots, accepte gracieusement l’adresse, si explicite soit-elle, et n’oublie pas de remettre un reçu.
Que de temps épargné aux business de master Jonathan !
Ces gens sont tant pressés que fermer un bec de gaz leur paraît une indigne flânerie. Nous n’étonnerons personne en disant que « papillons » et ampoules électriques sont prodigués partout à profusion ; or (ô stupéfaction!) sur le mur de toute private room une pancarte calligraphie la préhistorique inscription suivante : « Do not blow out the gas. But turn the key. » Ce qui, en bon français, signifie: « Ne soufflez pas le gaz ; tournez la clef. » Recommandation à l’usage des rêveurs, mais aussi, à ce que l’on m’a conté, des primitifs habitants des villes nouvelles, qui, en une année, sortent de ce sol nu par centaines. S’ils allaient ignorer, en leur candeur naïve, l’usage et le maniement du dangereux hydrogène carboné!...
La précoce nuit d’hiver me surprit à l’hôtel Martin, le seul français de New-York, étudiant
cette petite Amérique en déshabillé intime, plus amusante et moins connue que celle qui, par ses inventions miraculeuses et son commerce gigantesque, se charge de prouver sa supériorité. Il était temps de descendre diner. Pas mauvaise, la cuisine, avec cette particularité qu’elle est, franchement, au hasard de la fourchette. Chaque viande se sert flanquée de trente-six petits plats contenant pommes de terre, carottes, maïs, cornichons, confitures, choux-fleurs, oignons, navets, etc. Devant pareille orgie de hors-d’œuvre distractifs, l’appétit paresseux a vite fait d’oublier le monotone et filandreux roast-beef ; on pique, à droite à gauche, parmi la julienne, et le végétarisme compte un adepte de plus.
Enfin, je suis couché, non sans avoir déposé, suivant l’usage français, dans le couloir extérieur, au coin de la porte de ma chambre, mes souliers jaunes légèrement défraîchis par l’ondée
transocéanienne. J’ai demandé sur la maternelle horloge, tel en un bar automatique, un whisky and soda aussitôt apporté; je n’ai même pas oublié de « turn the key ». Je dors, (ô douceur !) quand un bruit de carambolage secoue mes membres endoloris de navigateur. En même temps, retentit cette apostrophe à mon adresse, précédée d’un «aoh!» féminin scandalisé : « Vos chaussures ont donc bien besoin de prendre l’air que vous les mettez dehors?»
Un garçon, en me rapportant, le lendemain matin, mes « Molière » cabossés par une dégringolade jusqu’en bas de l’escalier et tout aussi dégoûtants, me déconseilla de les exposer désormais, hors de portée de mes narines, le service des hôtels ne comprenant pas l’astiquage des bottines.
— Alors, qui me décrottera? interrogeai-je.
— Le « shoe-cleaner » sur le trottoir en face.
Force me lut de prendre place, chaque ma-
tin, comme tant d’autres, dans une de ces grandes chaises au bord de la chaussée, et de prêter mes extrémités au polisseur sur orteils. Coût: cinquante centimes par opération, ou un franc, si l’on se fait vernir.
— Pourquoi n’allez-vous pas à Paris ? disaisje à l’un de ces virtuoses qui m’avait gratifié d^un magistral coup de brosse? Vous y gagneriez certainement de l’argent.
— Combien par jour? fut la sceptique réponse.
— Mais dame! fis-je, exagérant beaucoup, de sept à huit francs en travaillant ferme.
— Very much obliged, here I make about five or six dollars a day.
Vingt-cinq à trente francs, en une journée!... Des appointements de haut fonctionnaire politique. Cela rapporte presque autant de cirer des bottes que de les lécher.
Poseur de dents dehors. — Le voici donc, enfin, le reporter! — Affiches tintamarresques. — Dessus et dessous. — Mon royaume pour un sapin. — Électricité, élasticité. — La « carotte » du conducteur.
Mme Duse ne devant arriver que dans quinze jours, j’ai tout le temps à moi d’aller, le nez en l’air, à l’afFù t des excentricités du nouveau monde. En un temps et deux mouvements, me voici équipé de pied en cap pour cette course vers l’originalité ; j’ouvre ma porte et recule estomaqué : un gros petit homme, à la moustache absente, à la barbiche en éventail, aux cheveux rares autant que roux, à la cravate piquée d’un diamant cyclopéen, aux doigts boudinés encerclés de bagues, s’avance, chapeau à la main, courbé en deux.
— The glorious imprésario Schürmann?
— Heureux et fier de vous dire que c’est moi.
— Maître, je suis dentiste.
— Je n’ai pas mal aux dents.
— Vous l’aurez!...
— Merci du pronostic.
— Cependant, aujourd’hui, il ne s’agit pas de vous ; mais de la belle, de la divine, de l’incomparable artiste, Mme Eléonora Duse.
— Mrae Duse a d’autant moins besoin de votre ministère qu’elle est présentement en Europe, hors des atteintes de votre « pied de biche ».
— Parlons sérieusement ; il s’agit de cinq cents dollars.
— Pour une loge à sa première représentation ? Désolé, monsieur, tout est loué.
— Si je vous disais qu’en la circonstance il n’est même pas utile que je la voie.
— Expliquez-vous alors...
— Voilà ! Obtenez seulement de la grandissime tragédienne qu’elle déclare à ses admirateurs que toutes ses dents sont fausses, qu’elles sortent de chez moi, et qu’après de nombreux essais comparatifs, elle est enchantée de mon râtelier.
— Quoi? Vous voulez ?... Mais, odontalgiste de mon cœur, Mme Duse ne vous connaît pas, elle ne tient meme pas à vous connaître, ayant le bonheur de posséder sa denture complète. Soyez persuadé, d’ailleurs, que, si cela n’était pas, elle n’éprouverait aucun plaisir à le révéler au public.
— Erreur profonde et préjugés mesquins ! s’écrie le sculpteur en incisives. Ici, en Amé Tique, nos dents postiches sont si bonnes qu’elles valent mieux que celles données par la nature. Nous en avons jusqu’en diamants...
— Réservées aux brillants causeurs...
— En or, à l’usage des gens d’argent
— Et en ébène pour les familles en deuil.
— Le fait que votre étoile a ses quenottes intactes m’est absolument indifférent. Ce à quoi je tiens, c’est à la réclame sortant d’une bouche aussi autorisée. J’y aurai gagné la clientèle de toutes les dames comme il faut. Donc pacte conclu : je vous dois cinq cents dollars.
— Vous me les devrez longtemps.
— Alors, c’est un refus ?
— Tu l’as dit, gentilhomme.
Le paveur de palais n’avait qu’à déguerpir. 11 le fit,, me lançant cette flèche du Parthe : « Vous vous dites imprésario ; vous n'êtes même pas un homme d'affaires. »
Il paraît qu’il m’a conservé une dent. Qu’il la garde!... Ça lui fera un fonds de commerce.
Seconde visite : celle d’un reporter en jupons qui vient m’interroger sur mes projets de séjour et sur mes impressions. (Déjà ?...) Dame ! il faut bien remplir les trente-six pages quotidiennes
du journal, payées modestement trois sous, et avoir de la copie d’avance pour le numéro dominical, 52 à 74 pages, coût avec le supplément en couleurs : 25 centimes.
En voyant l’information presque entièrement entre les mains du beau sexe, on pourrait croire que l’Amérique est une pépinière de stylistes femelles. Hélas! dût cette constatation m’attirer le reproche de lèse-galanterie, il m’a paru que le lecteur d’outre-mer s’attachant plus à la quantité qu’à la qualité, il lui faut beaucoup et vite. Qui donc semble mieux apte à la chasse à l’écho que l’être insinuant et malin avec lequel — Boireau l’a dit — « Quand on a fini de rire, on peut causer!... »
Je n’ai pas... causé, mais je n’ai pas fini de rire... Je sors, enfin, et dès mes premiers pas dans Fifth Avenue, mon lorgnon s’hypnotise sur une série d’affiches. Ah! ils ne lésinent pas devant le luxe des expressions les négociants du
terroir avides de se débarrasser du trop plein de leurs marchandises : « La fortune, proclame l’un, ne frappe qu’une fois dans la vie à la porte de tout le monde. Attention ! ne laissez pas échapper cette occasion unique qui ne revient jamais et qui se présente actuellement sous la forme de cette cravate que l’on vous laisse pour vingt-cinq cents. » « Avez-vous cinq dollars ? fait cet autre. Achetez ce pantalon. Vous ne les a\ez pas ? Vendez vos meubles, votre montre, votre lit, et venez ici acheter ce que nous vous offrons, car il ne faut pas oublier qu’un homme sans pantalon ne peut jamais atteindre à une haute position sociale. »
Les femmes, par exemple, si... Je m’explique. Errez dix minutes ou dix ans devant les magasins de nouveautés new-yorkais, vous y Arerrez des robes princières, des manteaux de reine, des chapeaux plus séants que des couronnes • cherchez un pendant à ces délicates lingeries, à ces
affriolants dessous qui peuplent des vitrines entières de nos « Louvre », de nos « Bon Marché ». Néant. « Cela ne se voit pas, pensent ces dames, cela ne peut faire envie, aider à l’estimation d’une fortune, c’est donc sans valeur. » Et en suivant de l’œil dans Central Parle les jolies Américaines au teint frais, à l’œil piquant, la taille cambrée sous une délicieuse toilette que ne renierait pas l’une de nos meilleures faiseuses, je songeais : « Tout cela est très bien ; mais combien je préfère le simple costume de drap laissant deviner, au hasard du retroussis, toute une combinaison d’élégances intimes réser¬
vées à l’heureux privilégié d’hier, d’aujourd’hui
ou de demain.
Une raison, économique, celle-là, qui me fut donnée de ce dédain du non-vu, c’est que, le linge étant blanchi par les Chinois qui le ruinent complètement au bout de deux lavages, on n’éprouve aucun plaisir à dépenser des mas-
ses d’argent pour ces fragiles fanfreluches.
Le souci de ma réputation d’irréductible vertu m’engage à ajouter illico, que je n’ai pas été m’assurer de visu si les aimables misses, aussi « lingées » que nos chères Françaises, pousseraient la pudeur jusqu’à mettre à l’abri des profanes regards ce que l'homme de leur choix doit être seul à connaître. Dans ces temples de la coquetterie, batistes et linons ont peut-être leurs sanctuaires où, seules, sont admises celles dignes de les porter.
Et dire que, malgré cette amende honorable, un meeting féminin (pas de chance pour un début !) va, par un unanime ordre du jour, me prier de m’en aller laver mon linge en famille !
Tout le monde, comme M. Davis, déjà nommé, n’a pas le moyen de payer trois dollars une course en fiacre de dix minutes. De là, probablement, la rareté des voitures de place. Je me promène depuis une heure, et je n’en ai pas
entr’aperçu une seule. Mais alors, s’il est si peu d’élus appelés à coiffer le couvre-chef en toile cirée, que . deviennent les notaires sans étude, les artistes dramatiques sans théâtre, les ecclésiastiques sans église, parmi lesquels se recrute à Paris l’aristocratie des chevaliers du fouet ?
Ne croyez pas, au moins, que les ennemis du footing aux rentes et aux jarrets peu solides en sont réduits à faire d’éternelles stations comme dans la cruelle attente de l'omnibus Batignolles- Clicliy-Odeon , d’énervante et tantalesque mémoire. Cable-cars, soyez bénis. Là, pas de numéros, pas de piétinement dans la boue, pas de groupement, parapluie en main, autour d’un contrôleur ironique qui appelle votre 33o pour l’impériale, après avoir annoncé que le 14 est premier à monter pour l'intérieur. Les accueillants et confortables tramways se suivent à une distance de vingt mètres, tout au plus. On n’a
qu’à faire un signe pour y monter. Quand il n’y a plus de place, il y en a encore. Les trentedeux sièges sont-ils occupés ? Qu’importe ? Dix, vingt, trente voyageurs supplémentaires s’y empilent 5 l’un demandant à une jolie dame l’aumône d’un soupçon de banquette, l’autre profitant d’un cahot pour s’asseoir sur les premiers genoux venus et y restant ; la majorité, debout, prenant racine sur vos malheureux pieds. Ajouterai-je qu’il est d’un charme relatif aux occupants des bancs, d’avoir leur nez immobilisé juste à l’endroit où finit le dos haletant d’un gros monsieur. Mais cet inconvénient passager vautil pas mieux, après tout, que des heures perdues et l’influenza gagnée ?
N’étant pas actionnaire des Compagnies de ce transport spécial, je fus, sans sourciller, té moin d’un petit manège qui doit sensiblement alléger la caisse de l’administration. Chaque fois que pénètre un nouvel arrivant et qu’il paie
le prix convenu, le conducteur doit donner un coup de sonnette, et, automatiquement, le nombre des personnes montées depuis le point de départ, s’enregistre. En un quart d’heure, le préposé négligea de sonner vingt-sept fois, soit 27 X ^ cents, c’est-à-dire 6 fr. 75 passés de notre poche dans un coin réservé de sa sacoche, sans que ces messieurs du Conseil en soupçonnent jamais la couleur.
Cela n’empêche pas la Société de distribuer de gros dividendes; il faut bien que tout le monde vive !
Crus new-yorkais. — Tous artistes. — Feuilles au vent. — Rien que du doux, pas de raids.. — Statuomanie utilitaire. — La chasse au rond de cuir. — Bacheliers, n’émigrez pas ! — Gentlemen balayeurs, boueux en tuyau de poêle. Squares et parcs. — Le climat idéal pour héritiers pressés.
Si le lapin « aime » à être écorché vif, la 'volaille en Amérique ambitionne d’être mangée crue. Sauf dans certains hôtels et restaurants â la française, les poulets ont l’air d’avoir passé directement de la basse-cour dans votre assiette, et l’on est tout étonné de ne pas entendre les canards « coincointer » sous le couteau du gar-, çon découpeur. Je n’en fais pas compliment aux artistes culinaires du cru.
Artiste? Tout le monde ici prend au pied de
la lettre le vers fameux de Musset :
Et l’on peut être artiste en plantant des navets.
Quand, ayant épuisé votre stock de bottines’ européennes, vous devez forcément vous résoudre à faire emplette d’une paire de ces périssoires à bout pointu, où se mettent à la torture les « highlifeurs » yankees, et qui n’ont d’autre avantage que de pouvoir servir de cure-dents après dîner, vous recevez gratuitement un ticket L’exhibition de ce « passe-debout » octroie au porteur le privilège de se faire cirer « à l’œil » dans la maison qui a encaqué ses doigts de pied. Au revers de la carte s’alignent une demi-douzaine de nègres, étalant des mains énormes au bout de poignets herculéens, et honorés de cette suscription : Portrait de nos artistes cireurs.
« Sire » dit-on aux rois ; pourquoi, en matière de protocole artistique, ces maestros de la brosse ne demanderaient-ils pas à marcher de pair avec la Patti ou la Duse ?
Passé devant une boîte aux lettres... Que font là ces journaux sans bande empilés au
hasard de la pluie ou du vent ? Croyant à une distribution gracieuse d’exemplaires organisée par une feuille naissante, j’étends la main vers l'aubaine littéraire ; un coup sec sur le bras m’arrête. C’est un facteur qui m’explique que l’écriture et l’impression ne passant pas par la même porte, ceux qui veulent expédier un « herald » ou un « messenger » quelconque, n’ont d’autre ressource que de le poser sur le couvercle de la boîte. Ces paquets de papier attendent là patiemment la cueillette du piéton postal, à moins qu’une indiscrète rafale n’ait opéré la levée avant lui.
Aux gens pressés de faire fortune un métier que je déconseillerais sur cette terre féconde en dollars, c’est celui de distillateur. L’eau glacée fait prime ; on en absorbe, à toute heure du jour, d’indigestes quantités. Par contre, les confiseurs deviennent rapidement richissimes. Les Américains ont de l’estomac et ils le prouvent
en absorbant, sans broncher, des kilos de sucreries. Heureux, le Boissier, le Siraudin qui peuvent ouvrir, dans Broadway, commerce de fondants, de pralines ; ils paieront par an cent mille francs de loyer. Qu’importe si, au bout de dix ans, les douceurs du repos leur font oublier celles de leur boutique ?
Grâce à la statuomanie, qui, là comme ailleurs, sévit abondamment, tout commerçant de poids peut même nourrir le rêve de voir son effigie dressée, sous les espèces du bronze et du marbre, à l'un des carrefours de New- York. Qu’était-il celui-là calé par une montagne de ballots? Un armateur patriote ou un épicier ? Et cet autre, le doigt levé vers le ciel ? Un astronome attendant le retour de « sa » planète, ou un financier indiquant qu’un franc en fit deux dans sa poche, et zéro dans celle de ses clients ?
Arcachon, Marennes possèdent leurs bancs
d’huîtres ; les œuvres d’art précitées ont leurs bancs de « sans travail ». Gloire et utilité : rares sont les piédestaux non entourés de sièges de pierre, sur lesquels se prélassent, du matin au soir, côte à côte avec les bonnes d’enfants, tous les bohèmes et loqueteux de la grande ville. Ces meurt-de-faim, c’est la plaie de New-York. Les vaudevillistes furent de grands coupables en idéalisant l’oncle d’Amérique qui, parti de France les joues et les poches creuses, est revenu avec une mine... d’or. Ils ont jeté sur le pavé raboteux de la Cité mangeuse d’êtres humains une exotique armée de bacheliers, de calligraphies, d’hommes plus ou moins de lettres, persuadés, au départ de leur ingrate patrie, qu’ils n’auraient qu’à se baisser pour ramasser un lucratif porte-plume. Ils attendent donc, assis — c’est leur position normale, — le passage du rond-de-cuir qui, délicatement, viendra s’insérer entre le froid granit et leur individu. Hélas! le
nombre des would-be , plaie du nouveau, comme de l’ancien monde, était, déjà longtemps avant eux, si déplorablement accapareur que la production nationale suffit plus qu’amplement à combler toutes vacances. Donc, si vous ne possédez un métier manuel, lasciate ogni speranza, au débarcadère du paquebot ; ou faites mieux encore, restez chez vous.
De certains — trop rares — jours pourtant, ces politiques des jambes croisées délaissent leur poste habituel. C’est quand la neige étend, le long des avenues, son blanc tapis, désespoir des cochers et joie des spécialistes en snowboots. Alors, vu que le service de la voirie tient à opérer rapidement, tous les oisifs sont mobilisés en masse. Dans des charrettes, des tombereaux réquisitionnés à prix fixe, des volontaires d’àge, de condition variables, jettent à tour de bras le cock-tail au macadam ; et il n’est pas surprenant d’apercevoir parmi tous ces boueux
de nobles messieurs en redingote et chapeau haut-de-forme maniant le balai ou la pelle avec des gants dont les « crevés » béants n’auraient pas déparé un courtisan du beau roi Henri III.
Ceux qui n’aiment pas le froid et tiennent cependant à se trouver du côté du manche ont la ressource de s’improviser ramasseurs de crottin de cheval à l’intention des maraîchers de la banlieue. Munis d’une balayette et d’un sac, ces missionnaires in pariibus equestribus errent suivant de l’œil les moindres mouvements de la chevelure postérieure de la plus noble conquête de l'homme. La blonde manne vient-elle à tomber, ils sont dix, vingt, pour trois pauvres déchets. Dame ! je l’ai dit et répété, l’entêtement des cochers de voiture de louage à maintenir des prix antipopulaires, et la modicité du tarif dans les moyens de transport mécaniques feront que, même avant le triomphe définitif de l’automobilisme, on montrera bientôt, à New-York,
poneys et percherons comme des bêtes curieuses. Que deviendront, alors, leurs tristes porte-queue ?
Ils retourneront attendre sous l’orme une autre position sociale.
Sous l’orme, est une façon de parler, car il faut aller jusqu’à Central Park pour trouver un arbre autrement bon qu’à faire un insuffisant échalas. Washington, Union, Madison pompeusement décorés du nom de squares sont des nids de poussière sans ombre. Central Park, à la bonne heure !... Des bosquets toujours verts, des fleurs, du gazon, des allées spacieuses, un paysage accidenté avec l’Hudson frais et limpide au pied. Le Paradis terrestre, ou, plus près de nous, le Bois de Boulogne, quand les Américains auront obtenu du Ciel un climat moins variable. Aujourd’hui, c’est le printemps et ses rayons de soleil; demain, il gèlera à pierre fendre. Et, qu’il fasse froid ou chaud, un vent à décorner
toutes les bouveries du Texas. De là, probablement, cette mode de cheveux frisés courts — nos pères disaient : à la Titus — qui donne aux dames ou demoiselles de céans une xague ressemblance avec d'espiègles caniches ou de rotundiformes travestis.
Un docteur parisien s’étonnait, un jour, auprès de l’un de ses collègues de New-York, que, depuis une assez longue station parmi ces 1,720,000 bon ou mal vivants, il eût difficilement découvert un poitrinaire.
— N’allez surtout pas attribuer cette absence de toussailleurs à la salubrité de notre climat ! s’écria bien vite le Purgon de la i25mo avenue.
— A vos bons soins, alors ?
— Encore moins. La seule et unique raison, c’est que l’admirable (?) température dont nous jouissons ici ne laisse qu’aux Hercules le temps d’être malades. Les autres, au premier mauvais souffle, sont emportés comme des mouches.
— Je n’en reviens pas.
— Il y en a peu qui en reviennent.
Aussi, les pharmaciens dégoûtés de voir leurs clients les quitter brusquement pour un monde meilleur, se sont-ils improvisés débitants de cigares, peintres, vitriers, limonadiers, papetiers, chocolatiers, marchands de timbres-poste.
Toute la nuit, ils tiennent boutique ouverte ; et, juste retour des choses, ce sont les noctambules qui font aller... leur commerce.
Ville-lumière sans éclairage. — Ange ou négresse? — L’amour en toutes langues. — Au pays des aveugles. — Metropolitan Opéra House. — Méphisto électricien. — Whatis your weight, sir ? — H. M... J. B... sténographie parlée. — Général à vingt-cinq ans..
Les antipatriotes peuvent se réjouir, ils comptent enfin dans leurs rangs une illustration cosmopolite, et non des moindres : le grand, le foudroyant, le lumineux Edison.
Croirait-on que cet homme de génie, qui a doté le monde de la lampe à incandescence, du téléphone, du phonographe, du microphone, que sais-je encore? a totalement oublié d’éclairer New-York, sa patrie. Broadway, les boulevards du lieu, valent, au point de vue clarté, nos rues Vide-Gousset ou Brise-Miche. Il y a bien, de place en place, d’honoraires lampes à arc ; mais ne vous y fiez pas l’espace de soixante
secondes. Le temps de croire que l’on va y voir clair : crac! le courant s’interrompt malicieusement, et c’est le fatal plongeon dans un gigantesque encrier. C’est dommage, étant donné le teint « lait aux pétales de roses » et le sourire nacré de la majeure- partie des honnêtement jolies noctambuleuses. Pas moyen — à moins de lui mettre le nez sous le menton — de s’assurer si le démon tentateur doit s’appeler blanche ou négresse ; si nous le retrouverons, quelque jour, dans un salon parisien, en train d’y faire choix d’un mari de vieille roche, ou sur la scène d’un music-hall déridant les esprits moroses accoutumés à « broyer du noir ».
En revanche, du fond de l’ombre sort cette éternelle invite baragouinée en deux langues différentes: Will y ou hâve so?ne nice pleasure ? — Verbringen sic eine angenehme viertelstund ? (Pour les Français non polyglottes : Youlezvenir passer un bon quart d’heufe ?)
Ces « refuges » offerts, moyennant finances, me semblent beaucoup moins utiles et salubres que ceux gratuits et hygiéniques dont New-York s’obstine à vouloir se passer.
Après tout, il y est très pardonnable de se tromper de porte, et conséquemment de lit. Comme on sent bien qu’en Amérique le soir est temps perdu pour les affaires ! Si vous n’êtes pas venu reconnaître dans la journée la maison où, à la nuit tombée, vous avez décidé de vous rendre, je défie l’indigène le plus presbyte de pouvoir s’y retrouver. Dans une ville qui, sauf dans la Cité, omet, de parti pris, de désigner ses rues et avenues autrement que par des numéros, et qui passe du clair au sombre avec la rapidité ci’un éclair, pas un chiffre lumineux comme sur l’avenue de l’Opéra, pas un signe apparent guidant l’égaré à travers ce ténébreux labyrinthe.
Puis, autres causes de cécité : la vapeur s’é-
chappant sous vos pas par des trous ouverts au niveau du sol, et qui n’est autre chose que le trop plein des calorifères ; et, si nous quittons Broadway et la 5me avenue, les chemins de fer longeant les rues à la hauteur du deuxième étage des maisons et se succédant, le jour, toutes les deux minutes, et, la nuit, tous les quarts d’heure. Le Vésuve sous les pieds, le tonnerre sur la tète, voilà ce qui attend ici le flâneur au clair de... la lune... à défaut de mieux.
Alors, où aller ? Au théâtre, parbleu ! (puisque chacun ici-bas a le droit, le devoir de prêcher pour son saint). C’est ce que j’ai fait, trois jours après mon arrivée ; et, à tout seigneur tout honneur, j’ai choisi d’emblée le Metropolitan Opéra.
Réservant pour des chapitres ultérieurs mon opinion sur l’art dramatique en Amérique, je me contenterai de raconter, cette fois, une aven-
turc dont fut le héros, sous mes yeux, l’un de mes amis, M. Gelis Didot, un français devenu à demi Américain par son mariage, et qui, avec M. Paré, électricien, autre Français, flanquait ma noble personne au troisième rang des fauteuils d’orchestre.
On donnait Faust , de Gounod — représentation de la troupe moyenne, sans « étoiles », et cela se voyait. L’ensemble était d'une médio¬
crité rare, et l’on nous a généreusement servi, pour vingt-cinq francs la place, un spectacle dont on ne se contenterait pas à Castelnaudarv pour deux francs cinquante.
Une seule chose ruisselante d'inouïsme : les fleurs du jardin de Marguerite, au troisième acte. Les roses et les lis étincelaient de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, dès que Méphisto soufflait dessus. L’électricité dans une petite ville allemande du moyen âge ! Hervé aurait dit : « Déjà ?... »
Rien d’étonnant, par suite, qu’une douce folie s’emparât des assistants.
Au milieu de ce meme troisième acte, M. Didot reçoit sur l’épaule un familier et sec attouchement ; et, se retournant, interroge sa mémoire devant la plus effrontée face d’être humain qu’il lui fût oncques donné de contempler.
— Je crois que vous vous trompez, monsieur, balbutie-t-il presque interloqué. J’ai beau chercher; votre visage m’est totalement inconnu.
— Si je vous connaissais, répond l’audacieux bonhomme, je n’aurais pas besoin de vous demander un renseignement strictement confidentiel : What is jour weiglit, sir?
— Vous désirez apprendre ?...
— Quel est votre poids, monsieur.
Mon poids ?
— Sans doute, votre poids exact, à un milligramme près.
— Drôle de question*, que vous importe?
— Vous voulez tout savoir; vous le saurez : J’ai parié avec mon voisin que vous pesiez au moins trois cents livres; et, comme il soutient que j’exagère pas mal, je tiens à m’assurer si j’ai gagné, oui ou non.
— Désolé de vous détromper, réplique flegmatiquement M. Didot, la dernière bascule consultée par moi enregistra, en gémissant, du reste, deux cent soixante-quinze pauvres demikilos. Mais, si vous y tenez, je tâcherai d’engraisser, et, au cas où il vous serait agréable de tenter un second pari...
— Oh! non! Je ne parie jamais deux fois pour la même chose, déclara le Yankee, en remettant à son partenaire une pincée de billets verts extraits de son portefeuille.
Et il se remit à savourer le plus sérieusement du monde les langoureuses et poétiques mélodies.
Faut-il croire qu’il y a sur les bords de l’Hudson disette de ventripotents? Le même soir, tandis que nous absorbions dans une pharmacie, en guise de souper réparateur, des œufs au phosphate, une horrible purée verte empoisonnant les allumettes de la régie française, quelqu’un proposa à notre puissant compagnon de venir exhiber son torse dans une salle de gymnastique.
Suffisamment « argenté » par lui-même, l’Apollon franco-américain refusa. Peut-être avaitil la légitime ambition d’être payé au poids de l’or.
Nous allions sortir de chez l’empoisonneur, quand un monsieur pressé interpelle M. Paré.
— • Y a-t-il longtemps que vous n’avez vu H. M.?
— Oui, quelques jours déjà, réplique mon autre cicerone, mais j’ai causé avec J. B. C’est tout comme.
— H. M.?J. B. ? fais-je très intrigué.
— Ne cherchez pas; H. M. signifie Henry Midland, et J. B. tout simplement Joseph Brook. Seulement, nos paroles étant d’or, comme notre temps, inutile de les gaspiller inutilement. Nous avons donc pris l’habitude de désigner les gens par la première lettre de leur nom.
Outre qu’elle est d’une politesse relative, cette langue sténographique exige dans son emploi une certaine rapidité de réflexion préliminaire.
Un jour, on me présente un critique prétendu influent du nom de William Curner. La conversation s’était engagée sur notre tournée en Amérique, et je sentais ma cause gagnée auprès du souverain potentat de la plume, quand les cheveux se dressèrent sur ma tète : dans le feu de la conversation, j’allais l’appeler W. C....
Il est vrai qu’il eût eu sa réponse toute prête,
puisque, pas une fois, mais cent, j’entendis dire de moi, comme de tout Européen: «Moi aussi, je connais ce monsieur de Vautre côté ».
Oh! la conversation américaine, quelle mine d’aperçus pittoresques et de soubresauts imprévus !...
Tout le monde, depuis la guerre de Sécession, se croit, de bonne foi, plus ou moins général, colonel ou pour le moins capitaine.
Je fais connaissance, au Fifth Avenue Hôtel, d’un particulier à l’allure martiale, sur lequel m’est fourni ce court renseignement : « C’est le général ! » Voilà tout.
Ne voulant pas être avec cet homme de guerre en reste de politesse, je cherche à le prendre par son faible, tandis qu’à l’heure du
déjeuner, il pourfend martialement un canard.
— L’uniforme, général, m’a toujours été m »
sympathique. Je me rappelle, notamment, avec fierté et reconnaissance, l’amitié dont voulut
bien m’honorer l’un de vos confrères russes.
— Vraiment ?
— Oui, pendant un déplacement en Russie avec Sarah Bernhardt, j’entretins de cordiales relations avec l’illustre général Skobeleff.
— Skobeleff? général? Connais pas !
— Le héros de Plewna.
— Plewna? qui ça, Plewna ?
— Permis à vous d’ignorer ce haut fait ; vous êtes si jeune; car il est admirable vraiment, à quarante ans, d’être général. En France, vous seriez le seul.
— Ici, c’est très commun ; il y en a de quinze ans moins âgés.
— Qui ont passé par une école polytechnique ou un Saint-Cyr américain ?
— Pas plus que moi.
— Alors vous a^ez conquis vos grades à la pointe de l’épée? vous avez débuté comme simple soldat ?
— Soldat? Je ne l’ai jamais été.
— Et vous êtes général ?
— Oui, agent général d’une Compagnie d’as¬
surances.
La fin des collectionneurs d’autographes. — Téléphone et machine à écrire, — Mesdemoiselles les « typewriters ».
— Pas une bonne « bonne ». — Qui a un piano va sano.
— Gloire aux pompiers! — Jonathan architecte. — Tous les jours au feu, même pas pour la gloire !
« Il suffit de deux lignes de l’écriture d’un homme pour le faire pendre ! » a dit quelqu’un qui devait être, à tout le moins, juge d’instruction. A ce compte-là, il n’est guère de Yankee qui ne soit assuré de mourir dans son lit. On n’écrit pas à New-York; cela n’a pas l’air « affairé ». Le téléphone est là pour les communications pressées ; la machine à écrire pour les circulaires et la correspondance commerciale.
Le téléphone est entre les mains de la Bell Company, qui use et abuse de son monopole en imposant à ses tributaires des tarifs exorbi-
tants. Une conversation de cinq minutes entre New-Yorkais et « Chicagotin », la distance de Paris à Marseille, est taxée quarante-cinq francs. Trois minutes « d’allo », « allô » intra-urbain coûtent soixante-quinze centimes.
Personne, maintenant, n’ignore la machine à écrire; nos magasins des boulevards, nos banques, nos bureaux de négociants en foisonnent. Son dérivé américain, moins connu, se nomme, chez Jonathan, « typewriter ».
Une femme, disposant d’un capital variant entre cinq cents et mille dollars, s’est mise en quête d’un petit local largement éclairé, étant donnée sa situation au dernier étage d’une de ces « eiffellesques » casernes qui contiennent parfois jusqu’à quatre cents bureaux. Le pigeonnier trouvé, elle fait l’acquisition de cinq ou six machines de bonne et solide marque et les y installe correctement en rang d’oignon.
Autre genre d’opération : l’engagement d’au-
tant de jeunes filles que d’appareils payables hebdomadairement de huit à dix dollars — une quarantaine, une cinquantaine de francs au plus. L’escouade réunie, l’intéressée instructrice lui dévoile patiemment les mystères du clavier calligraphe, et, quand les petites mains ont appris à voltiger sur les minuscules pédales d’ivoire, c’est à son tour de tricoter des jambes à la recherche du travail rêvé.
Elle visite chacun des quatre cents bureaux de l’immeuble et pousse même sa pointe dans les maisons voisines. Partout où la correspondance n’est pas assez Arolumineuse pour nécessiter un employé spécial : partout où les fonds manquent pour l’achat d’une machine, ses offres de service ont chance d’être accueillies. On lui dicte les lettres qu’elle note en « short-hand », sorte de sténographie ; et, quelques instants après, un crépitement sec et ininterrompu sous le comble indique que l’usine à pattes de mou-
che est en pleine activité. Chaque lettre revenant à dix cents — cinquante centimes en moyenne — et une bonne « typewriter » pouvant en expédier, par jour, entre cinquante et quatrevingts, on juge des bénéfices réalisés par la tenancière pourvue d’une nombreuse clientèle.
D’autre part, ses subordonnées chantent bien haut les avantages d’un métier honorable qui leur assure non seulement des émoluments auxquels le sexe faible est rarement habitué, mais la facilité de se procurer, avec l’existence assurée, ces adorables petits riens auxquels la grisette de Broadway n’est pas plus insensible que celle de la rue de la Paix ou de l’avenue de l’Opéra.
Méfie-toi, toutefois, demoiselle ingénue, de cette demande de « typewriter » à domicile, qui s’étale aux « offres d’emploi » d’un journal.
Ce sera, le plus souvent, moins le « writer » que le « type » que l’on recherche.
Dans la série « types » odieux, insupportables et indécrottables, les domestiques mâles ou femelles tiennent incontestablement le haut de l’échelle. Il est presque impossible de se faire servir chez les fervents du dieu Washington. On a beau se saigner de cent et même cent cinquante francs de gages mensuels en faveur d'une bonne à « rien » faire, insolente, malpropre et paresseuse ; sur cette terre de liberté, commander, obéir deviennent à l’état de lettres mortes. Aussi, plutôt que d’avoir des scènes continuelles avec sa cuisinière, le « patron » préfère-t-il s’enfuir au restaurant. Là, du moins, les hors-d’œuvre seront autres que les répliques aigres-douces d'un cordon bleu toujours prêt à passer au rouge.
A la rigueur, les nègres fourniraient une aide à peu près potable 5 n’était leur passion immodérée pour le whisky, et par les temps de chaleur leur odeur sui generis — traduction libre :
de suif et génisse. — Ce sont plutôt des serviteurs d’hiver.
Puis, tout noir étant doublé d’un «minstrel», vous ne serez pas surpris d’apercevoir, un beau jour, votre ténébreux valet de chambre assis sur le couvercle du piano et tapotant avec les pieds le Miserere du Trouvère.
Un piano, entends-je dire, il y en a donc à New-York ? Ces gens si occupés trouvent encore le temps de taquiner l’instrument abhorré de M. Ernest Reyer ? S'il yen a?... Partout, au rez-de-chaussée comme au vingtième étage. Le plus petit bourgeois se croirait déshonoré, s’il n’en possédait au moins un dans son « home ». J'ai vu des salons où il y en avait jusqu’à trois.
Le meuble est toujours grand ouvert, avec une partition étalée sur le pupitre ; mais une souris pourrait faire son nid entre les marteaux sans avoir crainte d’être dérangée. Grâce au ciel, les variations sur^iÆ / vous dirai-je maman,
pas plus que Le Rucher de Saint-Malo invariablement répété de six heures du matin à minuit, ne déterminent pas comme en France, des cas fréquents d’hydrophobie.
Bon pour des musards ou des rêveurs de pianoter.
Alors à quoi bon s’encombrer d'un meuble lourd et inutile ? Pourquoi ? parce que cela vous a quelque chose de riche et de confortable à l’œil, parce que tout le monde n’a pas le moyen de s’offrir une bagatelle de douze à quinze cents francs.
Désirez-vous, de plus, monsieur le richard, votre portrait exécuté de main de maître par un artiste français ? Théobald Chartran, qui, depuis quatre ans, passe les six mois d’hiver à New-York, va se charger, s’il n'est pas retenu ailleurs, de fixer vos traits pour la postérité.
Ses honoraires ? Oh 1 mon Dieu ! moins que rien : Trois mille, cinq mille dollars par tête.
Mais ce sera très bien, je vous assure • et, quand l’aimable artiste aura enlevé de la sorte, en cent quatre-vingts jours, quinze à vingt bustes à la pointe du pinceau, il aura le droit de trouver qu’il aurait vraiment tort d’abandonner de si excellents modèles.
Ce qui est au-dessus de tout éloge en ce pays que, comme l’objet aimé, je querelle sans cesse à propos de vétilles, ce sont les pompiers. Hier, encore, j'errais dans Bro dway, l’oreille tendue, l’œil écarquillé, quand un bruit de cloche, de galop de chevaux, de chaînes secouées m’arrache à d'autres « instantanés ». Un incendie vient d’éclater, à la cinquante-huitième rue, dans un de ces cyclopéens bâtiments « fire proof », ainsi nommés sans doute parce qu'étant construits entièrement en ciment, pierre et fer, le métal se contracte sous l’action du feu, la pierre se fend, le ciment éclate et les vingt-quatre étages ne sont bientôt plus que tire-bouchons et gravois.
Etudiez la construction d’une maison en Amérique. Ce ne sera pas long... les fers ont été apportés à pied d'œuvre, percés, repérés ; il n’y a que les boulons à y mettre. Quelques jours se passent, et déjà, s’élève la haute et lourde cage, montants et traverses dressant leur claire-voie vers le ciel. Tous ces vides ne se rempliront d'ailleurs de maçonnerie qu’après que le toit aura été posé ; si bien qu’il n’est pas rare de voir toute une famille installée au vingtième étage, avant que le rez-de-chaussée n’ait été emmuré. Et ce n’est pas plus difficile que ça.
Chaque fois que je parle du quinzième ou du vingtième, j’entends d'ici hurler nos domestiques françaises qui préfèrent généralement nous laisser geler en hiver ou mourir de soif en - été que d’effectuer une descente supplémentaire à la cave enfouie quarante mètres plus bas. Que Françoise ou Catherine se rassurent! Elles auraient là-bas, gratis pro deo , à leur disposi-
tion un ascenseur qui les grimperait chez les moineaux en moins de temps qu’il ne leur en faudrait, boulevard Haussmann, pour se hisser à l’entresol.
Les nègres attachés, sans répit, au service de ces monte-charge, devraient être l’ondulant jouet d’un mal de mer continuel. Hélas! ils n’en pâlissent même pas!...
Revenons à nos pompiers qui sont apparus sur le lieu du sinistre avec une promptitude que feraient bien d’imiter leurs populaires collègues de Paris et d’ailleurs.- Assez semblables aux « braves sapeurs » comme costume, ils ne leur cèdent en rien comme courage et agilité.
Gymnastes éprouvés, pourvus des derniers perfectionnements matériels : pompes à vapeur, échelles roulantes, attelages princiers, ils risquent leur vie, tous les jours — c’est le mot — * avec une abnégation, une insouciance qui n’ont d’égales que l’habileté, la sûreté du coup
d'œil de leurs officiers. Un enfant est-il en danger, vingt hommes se présentent pour affronter la mort. La mort ? en parle-t-on seulement ? quand, grâce à l’entraînement, au sang-froid de ces soldats du devoir, grâce à leurs engins étonnants de légèreté, de solidité, de précision, le nombre des victimes du côté des sauveteurs et
du côté des incendiés est devenu rarissime.
« Si j’étais le gouvernement », comme dit la chanson, j’ajouterais à la haute estime dans laquelle sont universellement tenus les pompiers américains, une décoration spéciale à tous ces braves. Il est ^rai qu’il ne serait pas d’insigne assez riche pour les honorer suivant leur mérite ; et, comme il faudrait les médailler tous, en bloc, le budget marcherait inévitablement au déficit à force de « pompes » officielles.
Paquet de notes. — Les femmes, il n’y a que ça!... — Elle et Lui. — Shopping day. — Générosité à propos de bottes. — L’art du remplacement. — M. Dollar, fabricant de ténors. — I. O. U. — Chéquards à mort. — Un pugilat à la vapeur.
Aujourd’hui mardi, 3 février,, il pleut, comme il a plu hier, comme il pleuvra probablement demain. Je remplace ma quotidienne promenade le long des hautes murailles de ma terre d’exil par une flânerie à travers mon carnet. Impressions fugitives, croquis en trois traits de plume, bouts d’historiettes saisies au vol entre deux verres de cock-tail, tout s’y succède sans ordre, sans unité de lieu, en un méli-mélo incohérent et fou.
Le hasard est galant : la toute première note sur laquelle s’hypnotise mon regard allumé s’intitule superbement : les femmes. Je copie mot à mot :
« O charme universel, ô besoin d’irradier d’un coin de bleu le sombre positif où nous nous débattons!... Savez-vous pour qui l’Amérique entière souffre d'une perpétuelle fièvre d’or, pour qui New-York spécule et Chicago trafique, à tel point que, là comme partout, l’expression « vivre de ses rentes » est rayée de la conversation masculine ? Pour Elle, pour Elle seule, pour satisfaire ses goûts, ses fantaisies, ses caprices, pour que, milliardaire ou bourgeoise, nul semblant de souci ne plisse son front roàe.
« Dès l’aube, Monsieur part à ses affaires : il déjeune au bar, debout, mettant les bouchées triples, va faire sa digestion à la Bourse, retourne, en deux tours de roue, à son bureau, et rentre tard, très tard à son home familial, bien heureux si, au milieu du dîner, le timbre du téléphone ne le force pas d’abandonner son assiette, quitte à lui f. ..iche la paix, quand il n’aura plus faim.-
« Pendant ce temps, Madame, péniblement
levée, a passé une bonne heure à penser quelle toilette elle arborera, l'après-midi — une mise simple est chose inconnue en Amérique — ; elle en a passé deux autres à s’attifïer, une quatrième à luncher : puis, à moins qu’elle ne reçoive, — en robe décolletée souvent, — ou qu’elle ne rende des visites, c’est l'exquise flânerie de magasin en magasin.
« Cela s’appelle Shopping, magasiner — d’où, probablement, l'expression française « chopin », quand on a déniché une rare occasion), et nécessite l’accompagnement d’un formidable portemonnaie (pocket-book), où viennent s’engloutir tous les gains du mari. Celui-ci, d’ailleurs, n’aura jamais le suprême mauvais goût de se plaindre. Tant pis si l’enfant gâtée rentre juste à l’heure de se mettre à table et a totalement oublié de s’occuper des soins du ménage.
Son rôle est d'être belle, élégante, adulée ; à l'homme la noble tâche d’en fournir les moyens.
trop payé d’un sourire et jamais d’un « merci! »
« La femme p sse avant tout, au moins autant qu'en France. »
Et pourquoi ne parlerai-je pas avec enthousiasme de cette insouciante prodigalité ? J’eus, moi aussi, à éprouver indirectement, les bienfaisants effets de cet excellent « shopping ».
Pendant ma villégiature transatlantique, j’avais eu l’occasion d’entrer en relations avec une très grande couturière qui me promit sa visite, lors d’un de ses voyages bisannuels à Paris.
L’autre jour, je trouve au salon la concurrente new-yorkaise de MM.Worth et Paquin. — « Permettez-moi de vous offrir, me dit-elle, à l'intention de MmeSchürmann, un tout petit souvenir. » Et elle me met dans les mains un élégant carton attaché avec une faveur rose.
Impatient, le couvercle levé, j’aperçois, douillettement encadrée de papier à dentelle, la mieux conditionnée des paires de bottines : « Des bi-
joux, ça se perd, des Heurs ça se fane, ajouta judicieusement la donatrice; des chaussures, cela se porte... longtemps, quand elles sont américaines; je vous les souhaite inusables, que de sitôt, vous ne m’oubliiez pas ! ».
La façon de donner vaut mieux que ce qu’on donne. J’ai pu promettre de n’oublier jamais.
Ceux qui pourraient résoudre le problème de percer à vif trois fonds de pantalons contre une seule paire de semelles, ce sont les employés de banque, spécialistes en « remplacements ». On a tant à faire de l’autre côté de l’océan, que les forçats du comptoir et du grand li vre obtiennent difficilement des congés. Tout le monde, par bonheur, ne travaille pas en même temps ; quand les établissements financiers ferment, à six heures du soir, notamment, c’est bientôt le moment du coup de feu dans les débits de tabac.
Un jeune « tabatier », donc, a-t-il nourri l’es-
poir de promener sa bonne amie à la clarté discrète des potences électriques ou d’applaudir le drame patriotique en vogue ? rien de plus simple; il fait signe au cam rade Pinch ou Sam, de la . maison Blackfor and C°, qui sera trop heureux, moyennant un dollar ou la moitié, parfois, de passer brillamment du porte-plume à la balance et de « la liche » au cornet de papier.
Et pas de crainte que ce surcroît de besogne ne le lasse tomber de sommeil, nez en avant, dans le réceptacle au tabac à priser. L'Américain, si fatigué soit-il, ne dort jamais que d'un œil; encore le moindre bruit de gros sous suffit-il à le réveiller.
Aussi, pour peu que le remplacement ait lieu un samedi soir, verrons-nous ce même boursicotier en herbe se présenter, dès le lendemain matin, au maître de chapelle de la première église venue. « Savez-vous chanter ? » leur demande le dévot chef de musique. Fùt-il plus
enroué qu'un essieu mal graissé, le chantre d’occasion ne manquera pas de répondre : « Je sais ce que tout autre homme peut faire » Et il est presque sur de gagner ses dix francs.
L’essentiel, pour la nouvelle recrue, si le batteur de mesure tourne la tète de son côté, est d’ouvrir la bouche plus grande qu’un vieux four, et de hurler deux fois plus fort que son voisin.
A la faveur de cet égosillement, toute poésie est de mise ; Yankee doodle , hymne champêtre, romance d’amour, refrain bachique : c’est toujours célébrer le Seigneur et ses bienfaits.
Au cas où, par impossible, la caisse de la maîtrise serait momentanément à sec, le fameux I. O. U. serait mis à contribution. Surtout, ne prononcez pas, en un seul mot : « Iou » ! vous feriez croire au cri de douleur d'un infortuné à qui l’on vient d’écraser un cor.