I.O. U., en trois majuscules séparées, signi
lie : I oji'c you — Je vous dois. Quelqu’un devient-il votre débiteur, il vous remet un simple bout de papier portant à la suite du fatidique I. O. U. le montant de la somme avec la date et sa signature. L'apposition d’un timbre mobile proportionnel suffit à donner à cette feuille Amiante, lors meme qu’elle exhiberait les caractères impersonnels de la machine à écrire, la valeur d'un acte notarié et enregistré.
L’Américain n’est pas seulement le roi de l’argent \ il est encore le cheick des chèques. Tout citoyen des Etats-Unis, doué d’une figure de connaissance ou de vêtements cossus croirait au-dessous de sa dignité de trimballer de l’argent. Quand bien même il n’aurait que cent francs de monnaie courante, il les dépose dans une banque ; et, n’achetàt-il que trois francs de cravates, il remet à la caisse un chèque de son carnet.
Ce procédé a surtout 1’avantage de rendre im-
possible toute contestation au sujet de paiements, deux preuves subsistant toujours : le talon demeuré aux mains du tireur, et le mandat conservé à la banque.
Un jour où se « dégraissent» extraordinairement les caisses des boîtes à finances, c'est la veille d’un de ces homériques combats de boxe qui tiennent une bonne partiedu Yankeeland suspendue aux poings de deux maîtres assommeurs. Qui n’a vu, m’a-t-on conté, la région de Chicago aux approches du match pour le championnat n’a rien vu.
Des semaines à l’avance, les journaux tiennent les amateurs au courant de la « performance » des aspirants lutteurs. On sait si Harry^’est trouvé bien de sa purge, ou si Bob a, de nouveau, passé chez le voisin à travers le mur de sa chambre, en « posant » la main fermée sur une triple épaisseur de briques.
Vient la grande journée ; le lieu précis du
duel a été rigoureusement tenu secret. La loi interdisant ce genre de tournoi, il s’agit de faire en sorte que la police apparaisse seulement en nombre quand les ligures des lutteurs seront suffisamment en compote. Sans s’inquiéter de la destination, des milliers de parieurs se sont empilés dans des trains spéciaux, aux quatre points cardinaux du pays. Les mécaniciens euxmèmes ignorent le point d’arrêt ; ils ont ordre de filer devant eux et de serrer le frein en tout endroit qui plaira aux organisateurs.
« Halte ! » ont commandé quelques voix... Athlètes et spectateurs descendent ; en un clin d’œil, l’enceinte improvisée est noire de monde. Des coups sourds retentissent ponctuésde «Han! » d’efforts ; ce sont les « marrons » qui pleurent sur les crânes et les carcasses des artistes : « Hurrah ! go ahead », crie-t-on à l’un, tandis que l’autre est vigoureusement conspué. Des pronostics s’échangent sur l'issue de la ren-
contre; des bookmakers reçoivent les paris.
Soudain, une désespérante nouvelle s’est propagée dégroupé en groupe.... Les policemen !... En moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, tout le inonde regrimpe dans les trains sous pression ; les combattants hors d’état de courir sont emportés par leurs amis ; les plus valides ramassent leurs dents, leurs oreilles, leurs yeux; et tout recommence quelques kilomètres plus loin, parfois dans le Dakota, quand on a commencé dans l’Illinois, jusqu’à temps que les argousins dépistés ou complaisants aient laissé, sur les corps bosselés des vaincus, proclamer le champion d’Amérique.
Le barnum empoche la recette qui dépasse souvent cent mille francs, et les écrabouillés sans gloire se retrouvent un brin de cervelle pour espérer en des jours meilleurs, suivant le philosophique proverbe ; « Tout vient à « poing » qui sait attendre. »
Encore des notes.— La bicyclette. — Je reparle hollandais. — Drapeau de siège. — Ces bons puffistes. — L’homme aux treize métiers. — Nouvel art culinaire. — Gloves at fixed price.
— Pardon, fait le toujours bon lecteur, \ous venez de nous parler des femmes et des boxeurs, mais vous ne nous avez pas encore dit un mot d'une autre royauté du jour: la coquette, l’enivrante, l’accapareuse bicyclette.
Tout en l’adoptant avec enthousiasme pour leur plaisir et leur commodité, les Américains ont immédiatement songé quel avantage l'expédition de leurs affaires pouvait tirer de l’exploitation pratique et raisonnée de l'intrépide « cheval d’acier ». Pendant que nous ne pensions pas encore, à Paris, à tâcher de faire opérer la levée des boîtes postales par des facteurs montés
sur roues, depuis longtemps, au coin des rues, dans les principales -villes des United States , stationnaient des commissionnaires cyclistes. Un ordre bref à donner, un ticket à remettre — de nombreux bureaux en délivrent des liasses à l’avance — et le message vole vers son adresse.
Aimeriez- vous mieux faire vos commissions vous-même ? Installez-vous, à l’heure ou à la journée, dans une de ces légères voiturettes d’osier, que remorque un émule de Rivierre et deBourrillon. Sans mors aux dents, sans ruades, l'increvable « pneu » vous déposera au but choisi, suivant l’argot du sport, « comme dans un fauteuil ! »
Grâce à ce tilbury dernier modèle, j’eus, une fois, la douceur, chère aux âmes bien nées, d’ouïr parler la langue maternelle, au moment que je m’y attendais le moins.
Dans un estaminet campagnard, le garçon, gros bonhomme à physionomie placide, venait
de me servir un verre de curaçao, et je savourais religieusement cette liqueur nationale de la Hollande — mon pays — quand une voix souffla à mon oreille : Verdomd lekker ? (bigrement bon?) — Dat geloof ik (Je te crois!), répondis-je machinalement. Je n’eus pas le temps d’en dire davantage. Oublieux de tout respect, l’homme à la veste blanche m’embrassait, en fredonnant de vagues réminiscences du « Wien neerlandsch blocd ».
— Knikkerbockcr , ik ben cen knikkerbocker ! répétait-il.
Très intrigué, j'interrogeai ; et j’appris que l’un des Hollandais ancêtres de mon sous mastroquet avait fondé, en compagnie d’une brave troupe de ses compatriotes, Nieuw-Amsterdam, dont les Anglais, après leur main-mise, firent, par la suite, New-York.
Il ne restait aux pauvres descendants des créateurs d’une grande cité que la mince satis-
faction d’embrasser les buveurs de curaçao et de porter le nom des vilaines paires de guêtres dont s’affublaient leurs aïeux.
Toujours le cruel væ victis!... De retour d’Amérique depuis plus de deux ans, un ami m’expédia de là-bas un épais paquet rectangulaire. La guerre cubaine battait son plein; l’escadre de l’amiral Cervera, « embouteillée » dans la rade de Santiago, tentait une glorieuse mais inutile sortie, et, de Washington à San-Francisco, tous ne rêvaient que gloire militaire. Un industriel de New-York avait cru le moment bon de chatouiller délicatement l’un des cotés sensibles de ses concitoyens ; et il avait imaginé (je vous le donne en mille!) une sorte d’essuie... mains en papier moelleusement hygiénique, qui portait, bien au centre, le drapeau espagnol, souligné de cette devise : « You know what to do with it. — Vous savez ce qu’il faut en faire ».
Les Espagnols eurent la dignité de ne pas
soulever, à propos de ce patriotisme à huis clos, la moindre question de cabinet-, et les Américains, la délicatesse de faire à cette basse llatterie un succès médiocre.
« Du nouveau ! toujours du nouveau ! » clamet-on entre l’Atlantique et le Pacifique. Aussi, chaque mortel de condition modeste, ou — ce qui est plus fréquent — dépourvu de position sociale, n’a-t-il qu’un projet en tète: dépasser en ingéniosité, en puffisme au besoin, ses colutteurs pour la vie.
A peine savait-on qu’à New-York les hôtels fournissaient en location des parapluies aux promeneurs munis d’une simple canne, que Chicago fondait des stations de riflards. Le matériel, facile à recruter, se compose de tous les « pépins » oubliés dans les tramways, les cafés, un «robinson» momentanément abandonné par son propriétaire n’étant jamais réclamé et appartenant de droit à celui qui l’a trouvé. Donc,
même à supposer que le client de passage ait donné une fausse adresse et ne rapporte jamais le champignon d’alpaga, le prix du prêt — vingtcinq cents (i fr. 2 5) sera pour le loueur, quand même, tout bénéfice.
J’ai connu, à Chicago, un entreprenant Hollandais — pas knikkerbocker pour deux sous, celuilà — qui se chargea de donner tort au proverbe des rives du Zuyderzée : Twaalj ambachten en dertien ongelukken (douze métiers et treize malheurs).
Expatrié, comme tant d’autres, à la poursuite du pain quotidien et d’un peu de beurre dessus, il apprend qu’il y a tout près un hall immense à vitrer en quelques vingt-quatre heures.
Mon drôle n'avait de sa vie touché un morceau de verre autrement que pour le balayer quand un malencontreux choc avait crevé à jour sa fenêtre. Il se présente, néanmoins, à l’entrepreneur, qui l’embaucha, de confiance, à la
tâche. Le début fut plutôt modeste : après avoir manqué dix fois de se rompre le cou, en grimpant à l’échelle, l’apprenti tente de tirer à lui une pile de carreaux, la lâche, et fait pour une centaine de francs de purée. De la seconde pile la première vitre extraite s’étoile en la forçant contre l’armature de fer; la deuxième, coupassée en zig-zag, est bonne à mettre au rebut; et la troisième, rognée trop court, tombe sur la tète de l’entrepreneur, occupé à suivre anxieusement les dégâts, et lui entaille une oreille.
Immédiatement congédié, Kees, dans l’un des premiers restaurants de la ville, demande à parler au patron.
— Seriez-vous le cuisinier français que j’attends ? dit celui-ci.
— Oui, oui, oui. (Kees n’était pas, au delà, polyglotte.)
— Qui a servi à Paris, chez Voisin, chez Paillart ?
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— Oui, oui, oui.
— Qui m’apporte les dernières recettes de la grande cuisine?
— Oui, oui, oui.
— Vous êtes libre ?
— Oui, oui, oui.
— Alors, le laboratoire est là ; commencez. Unsaumongargantuesque, destiné au déjeuner
des plus fins gourmets locaux, attend le coup de pouce du maître. A la grande stupéfaction de son entourage en tablier, le Vatel novateur l’empoigne, sans le vider, par la queue, le fait tournoyer trois fois, le plonge dans une bassine d’eau bouillante destinée à laver la vaisselle, et, après un échaudement prolongé, le rejette, ventre en l’air, dans le plat de métal blanc.
— Drôlement dressé, ce poisson ! murmure le
chef de l’établissement, en voyant le salmonidé nageant sur le dos dans une rivière d’eau saumâtre. C’est ça, la mode parisienne ?
— Oui, oui, oui.
Mais comment dépeindre la grimace du premier convive condamné à tâter de cette chair jadis rose, sentant, tour à tour, le savon noir et l’huile de foie de morue ?
— Je suis empoisonné! gémit-il, en passant devant la caisse. Si jamais vous me reprenez à venir manger chez vous !...
Quand il eut vu toute la salle déserte, le restaurateur courut à la cuisine, et d’un geste, congédia le gàte-sauce, qui était en train de tranformer un cuissot de chevreuil en sèche raquette à jouer au cricket. Le pire, c’est que le Borgia poissonnier ne consentit à déguerpir qu’en émargeant quinze jours de gros appointements. - -.j
Epicier, fumiste, cocher, garde-malade, jardinier, peintre, tailleur^ élève-pharmacien, parfumeur, vidangeur, l’audacieux compère fut tout, essaya de tout, rata tout. Sa treizième étape fut
chez un grainetier. Persuadé que trimballer des cents kilos sur la nuque était aussi facile que de tenir une casserole à bout de bras, il fit, dès la première charge, une si complète culbute que rarement l’on vit pareil carambolage de maïs sur le plancher d’une boutique.
Le commerçant était un philosophe : il emmena le maladroit dans son bureau, se fît raconter son histoire et ne lui cacha pas son admiration :
« Comment, vous avez déjà exercé douze métiers, sans en connaître un seul ? Avec un tempérament pareil, au treizième vous devez réussir. Dès aujourd’hui, vous êtes mon associé; quelques mois encore et vous serez mon gendre, en attendant d’être mon successeur ».
J’ai reçu, depuis, des nouvelles de Kees, qui est en train de gagner une fortune. Il récolte après avoir « semé ».
A Saint-Louis, dans le Missouri, un autre
puffiste se lamente de s’être arrêté court sur le chemin de la haute finance.
Par une matinée de printemps, les Saint- Louisiens formaient la haie le long d’un défilé de garconnets-sandwichs trimballant l’annonce suivante, grossièrement calligraphiée : « Citoyens de Saint-Louis, vils prodigues, avez-vous assez de débourser un dollar et demi (8 fr. 10), au moins, pour une paire de gants qui vous paralysent et s’abîment? Trouvez-vous, demain, dès l’aurore, aux coins des rues... (ici, le nom des dix voies les plus fréquentées de la ville). Là, contre le versement de cinq cents (ofr. 25), vous serez gantés à neuf, à la nuance de votre choix ; et cela ne vous empêchera pas d’écrire, de jouer du jimbo, de mettre les doigts dans votre nez et de vous gratter ».
On devina si les partisans de l’élégance à bon compte furent fidèles aux divers rendez-vous. Qu’y virent-ils ? Sous la surveillance d’un gamin,
une rangée de baquets, remplis, séparément, d’une couleur différente, et dans lesquels, contre paiement préalable, dames et messieurs étaient autorisés à se plonger les mains, à volonté, jusqu’au coude. Double versement donnait droit à trois lignes de coloris tranché singeant les broderies à s’y méprendre. Deux jours durant, le commerce lut prospère, quand, un troisième matin, une importante famille en deuil, convoquée à l’enterrement d’un des siens, se réunit autour du même seau de noir. Merveilleux résultat, sous la sombre teinture le grain de l’épiderme devenait du chevreau; et tout cela, pour trente fois cinq cents — plus de quarante dollars d’épargnés.
Pourquoi fallut-il qu’à vingt pas du cimetière, une diluvienne averse détrempât le cortège ? Et bientôt l’on put voir chacun de l’assistance tenant son parapluie d’une main restée noire, tandis que l’autre, rouge, insultait aux chagrins.
Les gants étaient coulés, et l’inventeur avec.
A Washington. — La capitale de l’Amérique. — Versailles, quand on a Paris! — Sarah Bernhardt au « Far West ». — Phèdre en « paniers ». — Chez le président. — M. Cleveland. — Un thé à la Maison-Blanche. — « Première» de Mme Duse au Lafayette Square Theatre.
Mme Duse est des nôtres, le 5 février 5 le 6, nous partons pour Washington.
Confortablement installés dans un « Pullmann » — wagon-salon et sleeping — notre pitié va au commun des mortels qui s’éponge furieusement derrière des vitres closes dans de longs et étroits fourgons soi-disant de « première », seule classe existante, d’ailleurs. D’un bout à l’autre, un couloir ; contre les parois, des banquettes aménagées pour deux personnes, chacune. Personne n’ouvrant les fenêtres, on devine de quel nauséabond court-bouillon s’imbibent ces messieurs et ces dames par les
interminables trajets à travers les quarante-six États.
Heureusement, s’ils n’appartiennent pas à une société de tempérance, ils ont la ressource de changer d’imbibition dans le bar dont tous les trains sont pourvus, et qui prodigue, à la commande, l’enivrant whisky, le suave cocktail. Moyennant un dollar, le dîner est servi... pas meilleur qu’autre part, mais, circonstance atténuante, administré par des nègres; comme cela, l’on ne voit pas quand les garçons ont les mains sales.
Enfin, nous voici dans la capitale de l’Amérique — une ville de 260,000 habitants, riante, tranquille, proprette, semblable, comme maisons, à nos agglomérations provinciales. Des parcs verdoyants, des allées ombragées, parsemées de rares promeneurs. Un Versailles transatlantique, dont le Louis XIV en redingote s’appelait alors Grover Cleveland.
Versailles, capitale de la France, quand on a Paris !... tel est l’effet que produit Washington, pour peu qu’on le compare à New-York.
Là-bas, la grande cité, image de vie et de force, avec son peuple de travailleurs grouillants, luttant pour l’existence quotidienne; ici, la préfecture départementale endormie dans la sécurité du lendemain, peuplée qu’elle est d’une armée de bureaucrates aussi nombreuse qu’inutile.
L’Amérique souffre du même fléau que notre vieille Europe : la maladie du fonctionnaire. De cette race parasite, somnolente et coûteuse, il y en a vingt fois trop. Parfois, pourtant, on voit ces obstinés dormeurs s’arracher aux délices du rêve, et, courbés sur leur table, noircir des monceaux de paperasses. A quoi bon ? Jamais consultés, jamais lus, ces spécimens de bonne écriture iront charmer les loisirs des rats et des souris, uniques habitués des archives nationales, jusqu’à ce que, pour faire place à d’autres, ils
se transformeront en cornets à l’usage des marchands de tabac. Qu’est-ce, en effet, que tout cela ? Des blagues !
Entre nous, leurs auteurs emploieraient plus avantageusement le temps du gouvernement à apprendre le français, cette langue universelle. A Washington, la ville la plus française des Etats-Unis, j’ai tout juste rencontré quatre personnes comprenant le style et les expressions de Molière. Je m’abstiens d’ajouter comment elles le prononçaient.
Exemple : notre théâtre s’appelait Lafayette Square Theatre-, or, chaque fois que, égaré dans une promenade, j’étais forcé de demander ma route, mon interlocuteur ne manquait jamais de me poser comme point d’interrogation : « Les fillettes? » si bien que j’avais l’air, pour mes compagnons européens présents, d’avoir sollicité l’indication de la route la plus courte au pays de Cythère.
Second inconvénient : il est de mode, quand il s’agit de représentations d’une artiste étrangère, de distribuer, contre remboursement, aux spectateurs un livret contenant la traduction anglaise de la pièce affichée. De là, chaque minute, par toute la salle, un irrévérencieux froissement de papier, quand le passage à la page suivante oblige le public-lecteur de tourner le feuillet de douze à quinze cents brochures.
Cette prodigalité paperassière me rappelle une anecdocte du passé: Sarah Bernhardt devait jouer dans un petit coin du « Far West » l’immortelle Phèdre de Racine. L’employé préposé à l’expédition des livrets fit une erreur et confia au chemin de fer un ballot de brochures d ’Adrienne Lecouvreur , de Scribe et de Legouvé.
Vint le soir : tout le monde suivit, sans broncher, la marche de l’action sur le cahier imprimé, et nul ne souleva l’ombre d’une protestation.
C’est égal, quelques-uns ont dû trouver bizarre d’entendre la femme de Thésée exhaler ses plaintes amoureuses dans le foyer de la Comédie-Française et de voir H ippolyte poudré à frimas et en bottes.
Retournons à Washington et à M. Cleveland, qui a pour Elysée une confortable habitation bourgeoise de deux étages, dont un parc spacieux constitue le seul luxe. Cela ressemble à la villa d’un commerçant enrichi et s’appelle « La Maison Blanche ».
Eh bien, ce manque d’apparat de la demeure présidentielle sert à démontrer la grandeur et la puissance de cette République des Etats-Unis qui n’a pas besoin d’un luxe ni d’un protocole postiches pour avoir droit au respect de tous.
Comme il sied sous un vrai régime démocratique, pas de factionnaire à la porte, pas de poste d’honneur, pas de consigne. La maison du bon Dieu ouverte à tout venant. Voulez-vous
voir le Président? l’entretenir d’une affaire personnelle ? Rien de plus simple. Une entrevue de cinq minutes avec son secrétaire particulier, un homme d’une courtoisie, d’une obligeance parfaites et l’entrevue désirée est immédiatement accordée.
En dehors de cette audience privée, le chef de l’Etat est à la disposition de ses concitoyens pendant une heure, trois fois par semaine. Pas besoin de discuter avec le concierge ; pas de toilette spéciale... Au bout d’une antichambre, un salon très simple; emboîtez le pas à la « queue » déjà longue ; et, une fois devant le premier magistrat de la nation, exposez votre requête. Il vous écoute, sourit et vous tend la main. Si vous teniez, simplement, à le regarder de près, demandez-lui des nouvelles de sa santé et de celle de madame sa femme. Il vous répondra : «Très bonne, merci! » et passera, non moins aimable, à un autre.
La voilà bien l’image du bon gouvernement par et pour le peuple. A Paris, terre des immortels principes, il faut plus de cérémonies pour entre-apercevoir l’élu du Congrès qu’à Saint-Pétersbourg pour causer une demi-heure avec le Tsar.
Avec cela, que les Présidents américains sont tous uniformément charmants. M. Cleveland avec qui j’eus l’honneur de converser, seul à seul, pendant dix minutes, et qui ne tarit pas en prévenances à mon égard, avait dans sa rondelette personne des trésors de grâce et d’esprit. Grand amateur de théâtre, par surcroît, il assista, en compagnie de Mme Cleveland, à chacune des cinq représentations données à Washington par Mme Duse. Donnant le signal des applaudissements, il n’aurait jamais manqué de fleurir la loge de notre « étoile » de chrysanthèmes et de roses blanches.
Le samedi 21 février, un thé était offert par
Mme Cleveland, à la Maison Blanche, en l’honneur de la célèbre artiste. Réception strictement féminine, à laquelle assistaient les femmes des principaux fonctionnaires, pendant que, dans une autre pièce, j’étais l’hôte du Président et des principaux sous-secrétaires d’Etat. Avant de nous séparer, M. Cleveland offrit à Mme Duse son portrait en pied souligné d’une dédicace des plus flatteuses, et à votre serviteur sa photographie signée.
Une « épreuve » quej’aurais bien voulu joindre à ma galerie de célébrités politiques, artistiques et exotiques, c’est celle représentant le seul et unique Peau-Rouge, débris d’une race en train de disparaître, que je rencontrai dans la ville chef-lieu du district de Colombie. D’abord il n’était pas rouge du tout. Le teint mat, le nez en bec d’aigle, le regard absolument fixe, les cheveux noir bleu, il portait, en guise de mocassins, des souliers vernis, au lieu de collier de
dents d’animaux, une cravate blanche, et, comme manteau de guerre, un pardessus doublé de soie. Sa main ne brandissait ni tomahawk, ni couteau à scalper, mais un stick à pomme d’argent; et la plume de vautour fichée dans le chignon avait fait place à un très moderniste haut-de-forme. Il venait quémander tout bourgeoisement auprès du secrétaire de la Présidence l’honneur de pouvoir présenter ses hommages au chef du gouvernement ; et, si je n’avais entendu dire autour de moi : « C’est le Peau- Rouge » , je serais encore, tel le ténor de « Si fêtais Roi », à ignorer son nom, sa naissance.
Plus heureux que bien des Américains, j’avais donc aperçu l’un des premiers possesseurs du sol des Etats-Unis ; mais, à côté de tant de Chinois promenant par les rues leurs longues nattes et leurs robes courtes, j’ai inutilement cherché leurs non moins chinoises compagnes. Il paraît que l’entrée de ces dames de la race mandchoue
est frappée de prohibition à la douane de la Fédération. Pourquoi?.... C’est presque un compliment à l’adresse des robustes Célestes. • — Leur puissance reproductive est, en effet, développée à ce point que, si l’on n’y mettait bon ordre, les « Pékin », les « Nankin » auraient vite fait d’absorber tous les Yankees présents et à venir.
Pauvres gens ! condamnés, afin de ménager les égoïstes soupçons de leurs maîtres, à avoir pour toute compagnie un petit garçon, le «boy», et à s’abrutir dans les fumeries d’opium interdites légalement, mais fonctionnant sous l’œil même de la police.
Yaudrait-il pas mieux être né valet de chambre du sultan, ou chantre de la chapelle Sixtine ?
L’ennui naquit, un jour, de «l’uniforme ôté», dit le proverbe. Il faut donc, surtout dans les cités américaines peu fécondes en distractions,
une certaine variété de couleurs, sinon dans les vêtements, du moins sur les figures des individus. Cette diversité bien tranchée nous est fournie, à Washington surtout, par les nègres.
Il y en a, à croire que les trois quarts de la population passe son temps à se « flanquer des noirs ». Intrigants factotums, ils sont tout : domestiques, cochers de fiacre, garçons d’hôtel, gardiens d’ascenseurs, voire même artistes lyriques. Si vous voyez annoncer dans un musichall un cake-walk , ne manquez pas d’entrer ; vous ne perdrez ni votre temps, ni votre modeste argent.
Le cake-walk , ainsi nommé, parce qu’on donne aux exécutants improvisés un gâteau, ou le prix d’un gâteau, soit 25 cents, voilà encore une originalité que l’Europe peut envier à l’Amérique.
Sur la scène, un chanteur en est au deuxième ou troisième couplet d’une insanité quelconque.
Dans le fond passe négligemment un nègre, qui file droit sans s’arrêter. Nouvelle apparition, deux minutes après, du même héros obscur qui refait le chemin en sens inverse, suivi, cette fois, d’un camarade de même teint, à moins que ce ne soit d’une négresse. Le manège se répète jusqu’à ce qu’ils soient six ou huit. Tous alors remplacent le soliste devant la rampe, et chacun exécute, à tour de rôle, avec force contorsions et grimaces, un caractéristique pas de danse.
Après quoi, sortie générale.
L’hilarité devient du délire, quand, comme je l’ai vu, l’une des ballerines cherche, en sautillant, les puces qui la mordillent à travers ses bas. Cela n’a peut-être pas le comique « en dedans » d’Yvette Guilbert ; mais la dépense d’efforts est plus considérable et, au moins, si l’on n’a pas ri, on ne regrette que 25 cents au lieu de mille et quinze cents francs de cachets.
Il y a un concierge de l’obélisque!... — Au Capitole. — Députés et sénateurs. — Plus simples que chez nous, mais tout aussi bavards. — L’élection du « Père Gigogne ». — * En assistant à la revue. — Papas la Victoire. — Quand on prend du ruban..
Parmi les fantaisistes sinécures, il en est une que citent invariablement les commis voyageurs attablés au Café du Commerce, c’est celle de concierge de l’obélisque. Leur plaisanterie a sa raison d’être à propos du monolithe qui décore, plus ou moins, notre place de la Concorde; elle serait absolument idiote en parlant de cet autre obélisque, haut de 555 pieds celui-là, élevé à Washington, à la mémoire de Georges Washington.
Il y a là un portier-gardien, très occupé, s’il vous plaît; car on monte là-dedans, et, comble de modernisme, au moyen d’un ascenseur. Le
« Père de la Patrie » avec ses idées élevées, n’aurait pas désapprouvé, en la circonstance, ses arrière-petits-enfants.
Que dire du Capitole ? de son dôme, de ses escaliers ? C’est grandiose et simple ; mais la cause en est-elle à l’abus du marbre blanc? C’est froid !...
Là siègent, à un bout les sénateurs, à l’autre, les députés.
Je fus l’attentif témoin d’une séance tenue par les citoyens représentants du Peuple. Il m’a paru qu'en changeant de ciel je n’avais guère changé d’hommes. Du verbiage... par dessus les oreilles; mais des actes, pas des tas. Un seul point à l’avantage des hommes politiques yankees. Tout, dans l'enceinte législative, se passe avec moins de pose injustifiée, et de solennité creuse qu’à la Maison au coin du quai... d’Orsay. L’attitude générale est bon enfant, je dirai meme familiale. S’en étonnerait-on dans un
pays où le fait seul d’être père de dix-huit enfants, fidèlement procréés et élevés dans le même district, valut à un solide compère une forte majorité aux élections sénatoriales?
Mais, au fait, pourquoi n’accorderait-on pas le même honneur aux pères Gigogne de notre belle France ? Etant donné l’amour des grandeurs qui caractérise les petits fils de Voltaire, la dépopulation serait du coup enrayée.
Peut-on croire, en effet, que sur ce sol fécond et nourricier il ne se trouverait pas 881 hommes capables d’émettre chacun , — légitimement s’entend — au moins dix-huit rejetons ? Mais alors, les femmes, comme ayant été encore plus à la peine, réclameraient, elles aussi, le droit indiscutable de siéger auprès de leurs époux; si bien qu’à côté des membres du bureau parlementaire nous aurions ceux du bureau... de nourrices.
Le passé après l'avenir. J'ai assisté, avec l’élite
du monde politique, à la revue militaire passée par le Président, le jour anniversaire de la naissance de Washington. Ceux que l’on fête surtout, parmi tous ces soldats et pompiers volontaires, ce sont les vétérans, les uns ayant remplacé le coup d’œil d’aigle du conquérant par une paire de prosaïques lunettes, d’autres affermissant à l’aide de béquilles ces pas qui, jadis, les conduisirent ou auraient pu les conduire à la victoire.
Mais que de médailles et de boutons d’honneur sur ces poitrines de lions ! Cela forme à certains une sorte de cotte de mailles, qui, avec une rangée ou deux de plus, leur économiserait la dépense d’une tunique et jusque d’un pantalon.
La manie du ruban, l’amour de la décoration, voilà une double faiblesse à laquelle, moins que tout autre Etat monarchique, a pu se soustraire la démocratique Amérique.
En dehors de la création que j’ai prônée — d’un pendant à notre médaille de sauvetage pour les pompiers — le Président qui, rompant avec les traditions d’une origine égalitaire, instituerait une Légion d’Honneur quelconque, ou, à défaut, son demi-deuil, les Palmes académiques, ou son espérance, le Mérite agricole, assurerait sa réélection à vie.
Tout le monde voudrait en avoir; et, si les finances américaines n’étaient déjà pas si florissantes, on trouverait, en moins de six mois, avec le produit des droits de chancellerie, de quoi armer la première flotte du monde.
Nota bene , — Ce n’est pas un « bateau » que je monte ; c’est l’expression de la pure vérité.
Toujours, pour rester dans le vrai, je relève sur mes registres la recette de la première représentation donnée, le 17 février à Washington, au Lafayette Square Theatre , déjà nommé. La Dame aux Camélias , où Mme Duse fit applaudir,
une fois de plus, sa sensibilité exquise, sa puissance d’expression dramatique, a produit 4.712 dollars — vingt-quatre mille francs.
Et dire que l’on parlait autrefois de « voix d’or. ».
C’est dimanche !... — Tempérance day. — Bourgogne en cafetière. — Le restaurant du bon M. Tartufe. — Concerts sacrés, sacrés concerts. — Tararaboum-cantique. — Plus que le maximum!... — Succès de femme, succès d’argent. — L’opinion de Henry Irving.
Un jour de repos, après tant d’enivrants succès, n’est pas de trop... Nous l’aurons, au delà de toute espérance, à notre retour à New-York. C'est le 22 février 1896, et c’est dimanche !...
Quel changement subit dans la vie et les mœurs de cette population qu’en dix-huit jours de fréquentation quotidienne il me fut donné de connaître active, remuante, libre de conversation et d’idées. Un champ de bataille après l’engagement, une paix sereine après la giboulée.
Personne dans les rues, toutes les boutiques closes ; une atmosphère de recueillement, de tempérance vous enveloppe ; pour un rien on
courrait de sermon en sermon, et l’estomac vide, la gorge sèche, on se sustenterait l’àme, sinon le corps, avec les chants pieux de la plus pure liturgie, si un démon malin ne soufflait à l’oreille cette maxime sceptique du bon monsieur T artufe :
Il est avec le ciel des accommodements.
S’il y en a ? jugez-en :
La prise d’air au long des allées du Central Park m’ayant ouvert l’appétit, je me précipite sur l’huis entrebâillé du premier restaurant venu et de ma voix la plus catégorique je commande un déjeuner soigné.
— Surtout du Bourgogne, et de première marque, ajoutai-je.
Dépeindre l’ahurissement, la mine scandalisée du garçon est impossible à mon pinceau d’impressionniste débutant.
— Monsieur désire du vin, et du Bourgogne
encore!... Il a donc oublié que c’est aujourd’hui dimanche ?
— La veille du lundi, je le sais pardieu bien.
— Alors, monsieur ignore la loi américaine: « Défense absolue de servir dans un lieu public aucun Tin en bouteille ou spiritueux quelconque. »
— Vraiment? Eh bien! une fois n’est pas coutume, servez le déjeuner, je vais boire de l’eau.
— Pourquoi pas du café? réplique le larbin.
Et il pose sur la table une cafetière et une
tasse.
O stupeur, le moka est rouge comme un rubis, et n’était l’ennui de déguster du Clos- Vougeot dans de la porcelaine, on se laisserait presque aller à mériter le populaire refrain :
Ohé, Durondard,
Tu t’es mouillé la cafetière...
Voilez-vous la face, ô musiciens évangéliques !
Autre chose : Tout le monde sait que le cocktail est aujourd’hui le tonique, le stimulant indispensable de l’existence américaine et, à l’occasion, parisienne. Tout Yankee digne de ce nom se croirait condamné, sans le coûteux breuvage, à dépérir avant la fin de la journée, tel le fœtus sans son bocal d’alcool. Mais comment éluder l’interdiction policière d’administrer aux clients assoiffés l’alcool ou l’un de ses chers dérivés ? Rien de plus simple : tous les bars tiennent leurs volets hermétiquement boulonnés sous l’œil de lynx des seigneurs policemen; mais l’hôtel a le devoir de ne pas laisser mourir de faim ses clients; et, vu leur affluence, il a même garni de nappes les tables de son café.
Entrez et prenez place : voici, à la droite de chaque convive, la frugale assiette de petits
pains et la salière de rigueur. Mangez ou ne mangez pas ; ce sera toujours dix cents de supplément pour la boulangerie et l’assaisonnement; mais ce qui majorera, probablement, la note, c’est le nombre indéfini de cock-tails qu’à l’abri de cette collation de Spartiate vous aurez sournoisement absorbé.
L’addition est « salée » si les petits pains ne l’ont pas été.
Le sel ne manque pas, non plus, dans l’organisation de ces concerts sacrés du dimanche qui font une concurrence redoutable à « ces services gais et entraînants » ( textuel ) promis par des affiches à la porte des églises. En France, au moins, les théâtres font carrément relâche, le vendredi saint, et, sauf de très rares Casinos ou Moulins-Rouges, les salles de musique n’exécutent que des œuvres empreintes d’une religieuse gravité. Pénétrez, le saint jour, chez Jonathan, dans le premier théâtre ou alhambra venu.
Ici, nulle dame en toilette sombre, aucun monsieur en habit noir psalmodiant la naissance d’Eve, hurlant le martyr de saint Etienne. La comédie, le drame sont les mêmes qu’en semaine, à cette exception près que, pour justifier le nom de concert, on ne baisse pas le rideau et on ne change pas le décor. L’acte fini, la rampe est baissée, et, dans cette pénombre, une troupe de gens mal mis confusément s’agite. Ce sont les tapissiers qui déplacent les meubles, les garçons d’accessoires qui enlèvent ou apportent les objets nécessaires à la marche de l’action. Puis, comme la Teille ou l’avantveille, le jeune premier continue de courtiser l’amoureuse, et le père noble ne varie pas dans son refus de consentement.
Aux lieux où fleurissent d’ordinaire la gaudriole, la pantomime, rien ne s’opposerait à l’édification des fidèles au moyen de tableaux vivants strictement composés de sujets religieux,
tandis qu’un récitant sévère décrirait l’état d’àme des personnages mis en scène.
Horreur ! qu’ai-je entendu ? N’est-ce pas le Tararaboum? ... Que vois-je ? Une déhanchée « high-kicker », danseuse excentrique, dont les « pattes en l’air » et les grands écarts ont déjà congestionné les plus carabinés policemen, dardant, non les mains jointes, mais les doigts de pied vers le ciel.
Il paraît que l'acte de lever la jambe, considéré communément comme peu moral en semaine, devient le plus angélique des gestes s’il est exécuté le jour où les navires hissent leur grand pavois, et que la « scie » pornographique à la mode se transforme en hymne séraphique lorsque l’heure est venue d’adorer le Créateur.
Cela, ne l’oublions pas, chez le peuple le plus pratique, le plus sérieux du monde, très amusé, sans doute, une fois en huit jours, de redevenir le grand enfant qui, comme l’habillé de soie
cher à Monselet, sommeille au fond de l’àme de chacun.
Seul, l’étranger de sang-froid ne comprend pas ces demi-mesures.
Si le sentiment religieux populaire s’oppose à ce qu’on puisse s’amuser, le dimanche, et boire à sa soif, pense-t-il, pourquoi défendre au vulgaire bar-keeper ce qu’on permet au cafetier ? Pourquoi appeler concert sacré une représentation théâtrale, ou une série de refrains de « beuglant » quand c’est, surtout, un sacré concert...
Nous sommes en un pays de liberté, que diable ! Laissons chacun libre d’agir à sa guise ; nous y gagnerons quelques hypocrites de moins.
La question de faire ou non relâche, le septième jour, n’a — honni soit qui mal y pense — aucun rapport moral ou financier avec nos représentations.
Nous débutons, le 23 février, un lundi, au Fifth Avenue Theatre. avec la Dame aux Camélias.
Recette : 22,612 fr. 5o.
Le lendemain : Car aller ia rusticana , de Verga, et la Locandiera , de Goldoni : recette : 19,367 fr. 5 o.
Vendredi, nous remontons : la Dame aux Camélias produit : 24,320 francs : et, samedi, en matinée. Car aller ia rusticana et la Locanderia décrochent le îoli magot de 24.002 francs.
C'est le « record » du succès du moment. Sarah Bernhardt, qui joue, en même temps, la Dame aux Camélias à Abbeys Theatre ne dépasse jamais 3, 000 dollars, — i5,ooo francs.
Bien que nos trois spectacles ne varient pas, Ma gda faisant les lendemains de la Dame , nous
serons descendus, une seule fois, en vingt-deux représentations, au-dessous de 20,000 francs.
Le beau sexe yankee raffole de M111* Duse ;
nous tenons, au bon sens du mot, un succès féminin, le plus durable de tous, la femme enthousiaste ramenant, généralement, à sa suite, son mari, les amis de celui-ci, et poussant au bureau de location sa famille et toutes ses relations.
Si vous avez souffert, si vous avez aimé !
M]ne Duse réalisera pour vous l’idéal de la souffrance et de l’amour. Que l’on comprenne ou non l’italien, il y a là un art d’attitude, de jeux de physionomie, d'inflexions de voix qui font que l’on se retrouve en la sublime artiste belle, idéalisée et déjà pardonnée.
Après le baisser du rideau sur le cinquième acte de la Dame aux Camélias , l’émotion de la mort de Marguerite Gauthier est si profondément empoignante qu'une demi-minute s’écoule, avant qu’un seul spectateur ait songé à quitter sa place.
« La plus grande artiste du monde », a dit le tragédien anglais Irving.
Le monde ancien et nouveau est en train de lui donner raison.
Un souvenir à Lemice-Terrieux. — L’ossuaire du New-York- Herald. — J’y suis, j’y reste. — Quelles manchettes ! — Au sous-sol, la littérature. — « Our Thomas ». — Un génial admirateur de Mme Duse. — A Orange Park. — Encore mieux!
Il existait jadis, dans cet heureux Paris, un personnage d’âge mûr dont le malin plaisir consistait à mystifier ses concitoyens. Fausses candidatures académiques, fausses infortunes conjugales et surtout faux décès, telles étaient les spécialités où s’exerçait principalement la verve de cet insaisissable fumiste qu’à défaut d’état civil précis on surnomma Lemice-Terrieux.
Quand il avait jugé sa dernière farce oubliée et ses victimes ordinaires sans méfiance contre l’énormité de ses « poissons d’avril », tout à coup, à une heure trop tardive pour en contrôler
l’exactitude, s’abattait sur deux ou trois graves journaux la nouvelle de la mort du sénateur Z... ou du magistrat Y... Et, le lendemain, le malheureux « dégringolé » par persuasion, lisait, non sans aigreur, dans sa feuille favorite, son éloge funèbre perfidement tempéré par de sourdes critiques.
A New-York, ce genre de nécrologie anthume revêt une forme plus discrète et, en même temps, plus originale.
Si vous voulez avoir une idée complète de ce qu’est un journal en Amérique, ne manquez pas de solliciter l’entrée des bureaux du New- York-Herald. Voici, concentrée entre quatre murs, toute la vie de l’immense cité ; que dis-je ? toute celle des cinq parties du monde.
Téléphone, télégraphe — la dépêche coûtâtelle plusiers milliers de francs — sont mis à contribution, sans souci de la dépense,- pourvu que le lecteur soit rapidement et exactement
renseigné. De son bureau, le rédacteur en chef communique, récepteur à l’oreille, ou crayon à la main, avec Boston, Chicago, Philadelphie, San- Francisco, Londres, Paris, Saint-Pétersbourg, Vienne, Berlin, etc. Ce n’est pas trois, quatre lignes à développer à coup de Larousse, de Vapereau ou de la « collection » des années précédentes qu’il demande ; mais une, deux, trois colonnes d’article, suivant l’importance ou l’intérêt du sujet.
Pas de temps à perdre ; un demi-cent de « reporters », de « reporteresses » surtout, attendent dans une salle voisine, leur « papier » tout rédigé à la main, que les chefs des informations, des « échos », des faits-divers, du courrier théâtral aient pris connaissance de leurs « machines » et en aient référé à l’autocrate suprême.
Arriver sans encombre à, ce que le « bon à tirer » soit délivré à l’heure dite, tel est, toute la
soirée, le but du général de cette véritable armée à laquelle, en qualité de troupier auxiliaire, je suis fier d’avoir passagèrement appartenu.
— Très bien, tout cela! m’écriai-je le jour de ma Arisite. Mais il est un cas où votre merveilleuse activité doit se trouver en défaut. C’est lorsqu’à deux heures du matin, moment inéluctable du tirage, le correspondant de Paris vous télégraphie, en deux mots, la mort d’une célébrité survenue subitement, quelques instants avant. Force vous est alors de l’expédier làhaut sans couronne oratoire et sans fleurs de rhétorique.
— « Prévoir, c’est guérir », enseigne la sagesse des nations, me répondit-on. « Prévoir, c’est enterrer proprement », édicte le New-York- Herald ».
Et je fus invité à franchir le seuil de l’ossuaire.
Une salle propre et claire, pas plus triste que
cela • plutôt un columbarium qu’une réduction de nos catacombes”, avec ses cases alignées ou superposées, portant, chaque, une lettre de l’alphabet. Je m’approche... pas traces d’urnes funéraires ; mais symétriquement accolées de multiples « formes » d’imprimerie.
— Qu’est cela ? demandai-je à mon obligeant cicerone.
— L’ossuaire, on vous l’a dit.
— Les articles tombés au rebut ?
— Pas du tout... Vous avez là, sous vos yeux, la plus complète et documentée collection d’articles nécrologiques sur les gens un tant soit peu connus de l’univers. La biographie les prend à leur naissance pour les suivre dans toutes les phases de leur existence travailleuse, drolatique ou agitée. Un fait nouveau survientil? Séance tenante, un « paquet » supplémentaire est ajouté à la « queue » du récit, jusqu’à ce que l’odyssée des faits et gestes du monsieur
ou de la dame s’arrête devant l’inévitable épilogue « la mort ».
Voulez-vous un exemple ? j’ai justement là, sous la main, l’oraison funèbre, avant la lettre... de faire-part, de certaine « étoile » qui ne vous fut pas inconnue : La Patti.
Ecoutez ; pleurez... et rectifiez, s’il y a lieu !
« Hélas ! c’est fini ! le rossignol a fini de chanter. Celle qui a charmé tous les publics musicaux du monde n’est plus.
« Aujourd’hui, à... heures, Mrae Adelina Patti est morte dans sa... année.
« Née de parents espagnols...»
Il n’y avait pas une syllabe d’erreur,
— Etonnez-vous après cela, poursuivit mon interlocuteur, si, un quart d’heure après l’irréparable mutisme de la « divine serinette », comme après toute disparition marquante, le New- York- Herald est à même de faire paraître une édition spéciale encadrant le portrait du défunt, de la
défunte de huit à dix colonnes de dates et d’anecdotes.
— Je me sauve...
— Pourquoi ?
— Vous n’auriez qu’à m’offrir un coin de l’ossuaire.
— Imprésario modeste ! c’est fait !
Je n’osai pousser l’indiscrétion jusqu’à demander communication de l’en-tête sensationnel destiné à corser. le titre du journal, le jour de ma triste envolée vers de plus pures « étoiles... »
Car, mode tintamaresque, qui nous gagne à son tour, il n’est pas de bonne feuille transatlantique sans « manchette ».
Et quelles manchettes ! les plus petits faits prenant l'importance d’événements considérables et motivant des dix, vingt tirages supplémentaires, comment allumer l’œil du bon passant jobard, sinon à l’aide d’une courte et
expressive ligne de « boniment » imprimée en caractères monumentaux ?
Les rébus, comme dans nos publications illustrées, ne s’étalent pas à la dernière page, mais bien en vue, entre le titre et le texte.
Comprenne qui pourra : Salade russe ; doreuse sur titres ; un buveur d'eau ; les morceaux en sont bons ; taureau par les cornes.
Le premier indique que dans la politique du tsar il y en a pour tous les goûts -, les autres annoncent successivement le mariage d’une richissime héritière du cru avec un gentilhomme français décavé ; la noyade d’un pauvre diable ; la reconstitution de l'identité d'une femme horriblement dépecée ; enfin la mésaventure d’un mari qui, surprenant sa femme en flagrant « dans le lit », s’est fait honteusement tirer les oreilles par le complice de son déshonneur.
Nous avons essayé, sur les bords parfumés (?) qu’arrose la Seine, d’égaler, de dépasser même
ce genre de puffisme journalistique en intitulant, dans l’un de nos plus importants quotidiens, une explosion anarchiste, patatras , le procès d’un rebouteux, la main de masseur , et la chute du lustre de l’Opéra sur une infortunée spectatrice, cinq mille kilos sur la tète d'une concierge.
Etrangement naïf serait celui qui chercherait, après de pareilles entrées en matière accompagnées d’illustrations sans autre mérite que l’actualité, l’article littéraire, régal chez nous, d’une élite; il faut descendre jusqu’au rez-de-chaussée où se loge le feuilleton pour découvrir trace de style : encore le Yankeeland n’en tire-t-il pas le plus souvent grande gloire. C’est généralement’ signé Paz// Bourget ou l’un de nos auteurs à succès tapageurs .
Ainsi seront détrompés ceux de mes ingénus amis de France qui seraient tentés de comprendre les susdites criardes « manchettes » avec d’autres manchettes, en dentelles, celles-là, du digne M. de Buffon.
Le «reporter» — puisque reportage il y a — eut, et a encore beau jeu avec « Our Thomas », notre Thomas, moins familièrement l’ingénieur des ingénieurs, Thomas Alva Edison. Peu de jours se passèrent, il y a quelques années, sans qu’un chroniqueur « à la va vite » en mal de copie attribuât à l’infatigable chercheur une invention plus renversante que ses devancières.
Edison a un titre, à mes yeux, qui dépasse de cent coudées les autres ; quoique sourd comme le plus sourd des pots, il admire religieusement Mme Duse.
Que de fois, d’un coin de la coulisse, n’étudiai-je pas l’effet du jeu de notre admirable actrice sur cette physionomie de rêveur aux yeux bleus, souriant, tel un enfant naïf, à l’image d’une vie à peine entrevue !
Approcher de ce géant, aussi élevé de pensée que de taille, devint l’un de mes chers désirs. Il fut réalisé, à la suite de l’envoi que je lui fis du
portrait du Mmc Duse, et qui me valut la lettre téléphonée suivante :
Cable Adress From the Laboratory
«Edison, New-York» of
Phonograph dictation THOMAS A. EDISON.
Orange, N. Y.March 20 1896
M. SCHURMANN Esq.
Fifth Avenue Theatre,
New- York
«. Dear Sir,
« I beg to advise you that the Photograph of Madame Duse came safely to hand for which I am very thankful, I enclose you herewith my Photograph for yourself and Avili beveryglad to hâve you corne out and see me. I am very glad to hear that Madame Duse is going to visit my laboratory.
« Yours truly,
«Thos. A. Edison. »
Traduction :
« Cher Monsieur,
« J’ai l’honneur de vous informer que j’ai reçu le portrait de Mme Duse, pour lequel je suis très reconnaissant. Je vous envoie, ci-joint, mon portrait pour vous-même, et serai très heureux de vous voir venir ici pour me rendre visite. Je suis très heureux d’apprendre que Mm0 Duse va venir visiter mon laboratoire.
« Votre dévoué,
« Thos. A. Edison. »
Orange Parle est situé de l’autre côté de l’Hudson. Là, parmi la verdure d’arbres séculaires, s’exécutent, dans d’immenses ateliers, ces mirifiques inventions qui ont transformé l’existence humaine.
Edison nous reçut, très cordial, très simple ; il nous fit passer en revue, comme s’il se fût agi
de simples jouets, ses miracles passés, présents, futurs, et demanda, ainsi qu’une grâce insigne, que Mrae Duse confiât à un phonographe ses derniers cris de douleur et d’amour au cinquième acte de la Dame aux Camélias.
Une poignée de mains... tous deux se séparèrent, Elle et Lui rêvant de cet « encore mieux » ; toute l’ambition de l’inventeur et de l’artiste de génie.
Dans l’enfer. — Jaunes et noirs. — Théâtre Céleste. — Ça manque de femmes. — Double gin, amour et bamboula. — Les indiscrétions du Loadging-house. — Serviette et savon communistes. — On ne peut même pas... dormir tranquille. — Pattes en l’air. — Une vraie noce dans un bon restaurant. — Conversation cacophonique.
On n’a pas besoin d’être grand-duc de Russie, et oncle du tsar pour désirer faire connaissance avec « l’enfer » d’une grande cité. Je n’aurais pas voulu m’éloigner de New-York sans avoir poussé une pointe dans le bas de la ville jusqu’au quartier de Bowery, qui a la noble ambition de rappeler les êtres et les coutumes de « la Plac’ Maub », des rues des Anglais, Galande et de la Huchette.
Chinois, nègres, matelots se disputent la possession de ce sol boueux, empuanti de relents d’alcool, où les hoquets d’ivrogne, les chansons obscènes et les appels à de hideuses étreintes se
mêlent en un pot-pourri, que la macabre école musicale de l’avenir sera seule tentée de reproduire.
Un petit tour à Pékin, à Shangaï plutôt, vous sourit-il ? Tournez le coin de cette ruelle latérale.
Aux devantures, rien que des inscriptions chinoises ; du haut du faîte des bicoques, les bannières illustrées de dragons claquent auvent. Ne craignez-vous pas les indigestions ? Poussez la porte à claire-voie de ce restaurant, et prenez place parmi ces fantoches jaunis s’escrimant dans de minuscules tasses à l’aide de deux minces baguettes de bois.
Le menu, invariable pour tous, se compose d’un tas d’horreurs dont mieux vaut ignorer le nom. On serait exposé à en recommander en rêve : œufs pourris, nids d’hirondelles, poisson nageant dans un bain d’huile infecte; le tout arrosé d’une exécrable eau-de-vie de riz, auprès
de laquelle un gargarisme au vitriol doit sembler du petit-lait.
Et ce n’est pas fini !... Dans la baraque à côté, l’art dramatique des rives du Yang-tsé-Kiang va se charger d’écorcher les oreilles du profane imprudent, comme l’art culinaire de même acabit a éraillé son gosier.
« Céleste? » ou ça ne l’est-il pas? Hélas! si, au moins, ça l’était... Mais, du ier janvier au 3i décembre, les spectateurs, toujours les mêmes, ne cessent de se pâmer à la même histoire de brigands dont les méfaits sont interrompus par l’apparition des mêmes soldats alFublés des mêmes défroques préhistoriques.
Pas de femmes!... on sait que l’importation des « mandarines » et des femelles plus ou moins « chinées » est interdite chez maître Jonathan; des hommes tiennent leurs rôles, et cet accaparement hors nature ne s’aperçoit guère. Les formes disparaissent sous les larges
robes de soie, et, quant aux visages, des masques monstrueux dissimulent yeux, nez et bouche aux trop exigeants amateurs de mimique.
Heureusement, la sobriété du texte est bruyamment compensée par un perpétuel cliquetis d’armes, par des cris gutturaux entremêlés de danses dont le rapport paraît lointain avec la marche de l’action et encore plus avec les valses de Strauss.
Qu’importe? sur les longs bancs de bois, les fils du Ciel étalent leurs longues nattes et leur incurable abêtissement. Ils restent là bouche bée, jusqu’à la sauterie finale, tandis que les Européens ont déserté, depuis longtemps, le pourtour circulaire qui leur est réservé.
L’idiotie ira se compléter au smoking-room offrant, tous les deux, trois mètres, sa fumerie d’opium interdite par la loi, mais tolérée par la paternelle police.
Aux sculpteurs en quête de modèles de magots je recommande une visite à cette usine de gâtisme.
Les Chinois ne sont pas beaux; mais qui ne les a Arus cuvant leurs rêves bouddhiques sur les lits de repos; ou, s’étant trouvés sans force pour l’ascension, vautrés, par terre, sur des nattes, ignore quelle originalité de lignes peut acquérir un bonhomme à deux doigts de « casser sa pipe ».
L’ouïe est douloureusement endolorie, le goût réclame une antigastralgique diversion ; au tour de l’odorat d’en subir de cruelles. De l’autre côté de l’artère centrale, voici le quartier des nègres.
Ça sent le chaud, le rance; on se croirait à Saint-Ouen, proche d’une usine de noir animal.
Espaçant des maisons, qui ne sont même pas des taudis, le bar débite du « double-gin », brûleur d’estomac, pourfendeur de boyaux; le bal *
incite, toute la nuit, aux lascifs déhanchements de la bamboula ponctuée des notes soit berceuses soit criardes, d’un accordéon jamais accordé. Dès minuit, là-dedans, tous les danseurs sont ivres-morts, et les danseuses vous offrent leurs charmes pour une bouteille de gin ou un demi-dollar. L’invitation à la valse s’accompagne inévitablement de refrains bafouillés en un anglais-nègre inintelligible, et, à moins d’avoir le teint d’ébène et l’àme idem on est rarement séduit.
Les négresses, drôlettes jusqu’à leur quinzième année, deviennent d’horribles mégères, sitôt leur quatrième lustre accompli. La poitrine avec les lèvres fait alors assaut de dégringolade, pendant que, par compensation, au revers, le dos inférieurement grossi représente pour les amateurs une augmentation de tarif en raison de sa rotondité.
Ces chercheurs de ressouvenances exotiques
se recrutent surtout parmi les matelots dont Bowery constitue le centre des attractions artistiques et amoureuses. J’ai retrouvé là une lointaine reproduction du « Chapeau-Rouge » de Toulon, de ses cafés-concert, de ses bouges, et une copie bestiale du Moulin non moins Rouge de Paris faisant acclamer, avec la grâce et les « dessous » en moins, le chahut et le grand écart.
La folle journée du navigateur « en bombe » se termine invariablement au Loadgmg house — hôtel garni — qui n’offre, d’ailleurs, à ses habitants ni confort ni discrétion.
Toutes les chambres donnent sur un couloir central. Pour tout mobilier, une chaise à siège de bois, un matelas de crin ou de paille jeté sur des planches et deux tréteaux de fer. Veut-on procéder à une ablution quelconque? la table de toilette brille par son absence; va-t-en, pauvre bonhomme, au lavabo commun à l’entrée du-
quel une employée te remettra une serviette, un morceau de savon et les reprendra inflexiblement à la sortie, pour les repasser au suivant.
Passe encore si ces primitifs usages assuraient, moyennant les — dix cents (cinquante centimes) — de loyer diurne ou nocturne, payable d’avance, l’ombre et le mystère chers au soupirant en bonne fortune; mais il est impossible de lever les yeux au ciel sans apercevoir au-dessus de la porte, dans un panneau treillagé, le visage sévère du policeman chargé du maintien du bon ordre et de la recherche des suspects.
Pour un prix moitié moindre — cinq cents (vingt-cinq centimes) — les caractères sociables ont de quoi se satisfaire, en couchant à quatre sur des bottes de paille jetées à meme le plancher, sous la condition formelle, dit le règlement affiché, de ne pas boire d’alcool, de ne pas fumer, de ne pas chanter, de ne pas siffler et de ne pas... cracher.'
« La consigne est de ronfler », comme dans le fameux vaudeville.
Ces tempérants par force se consolent en pensant qu’ils n’ont rien à envier aux habitués des cafés de Broadway ou d’autres voies aussi « high-lifeuses ».
Longez, à toute heure du jour, les interminables vitrines des moins démocratiques estaminets. Que voyez-vous? d’énormes paires de semelles posées au bord des tables ou sur les dossiers des chaises. Derrière ces semelles sont des messieurs très bien savourant leur journal dans leur pose favorite.
Si terre à terre qu’ils soient, les Américains ne détestent rien tant, à l’état de repos, que de mettre leurs pieds en contact avec le sol. Marbres de cheminée, canapés de satin, guéridons, dessus de commode, tout leur est bon pour planter leurs talons.
Et cette « mise à l’air » leur semble suffi-»
santé, en tant que rafraîchissement, puisqu’ils ne consomment rien.
Quand, par exemple, ils entreprennent de tutoyer la dive bouteille, ils en prennent par dessus... le nez.
Le dimanche, à Martin’s Hôtel, dans la salle du restaurant, un monde fou. Entre un correct gentleman, en habit noir et cravate blanche, qui commande un succulent dîner et, surtout, ce qu’il y a de première marque en fait de champagne et de whisky.
Les minutes succèdent aux minutes, et les « flûtes » aux petits verres.
Soudain, un hurlement d’angoisse : l’homme chic vient de faire partager à son plastron immaculé l’excédent intérieur de son « devant de gilet ».
Fait banal : à un comptoir a retenti le petit coup sec d’un timbre; suivant un protocole bachique, voici s’avancer : un garçon porteur d’un
paravent, qui, en deux mouvements, dérobe le patient aux regards de l’assistance ; puis un nègre brandissant fièrement un tub plein d’eau où s’imbibe une éponge. On perçoit derrière le paravent un rapide froissement de linge, un léger clapotis de douche; et, au bout d’un quart d’heure, l’élégant soulographe, débarbouillé, rhabillé, endosse son pardessus, en jetant un regard de mépris sur les déshérités qui n’ont pas le moyen de dîner plusieurs fois.
Un fournisseur tout indiqué pour l’institut vocal de MM. Weston Smith et Cie.
— Weston? Qu’entendez-vous par là?
Je parlerai, dùt-il m’en coûter de ne pas rester en bonne odeur auprès de mes lectrices.
Donc, se fondant sur de récentes données de la science d’après lesquelles le parfum des fleurs, ou un produit de parfumerie quelconque, est pernicieux pour la voix, ces messieurs W. S. and C° ont pensé que la senteur contraire de-
vait avoir sur la fabrication des ténors et des soprani une influence des plus favorables. Et ils ont multiplié les petites cabines dépourvues, avec intention, du moindre antiseptique courant d’eau.
Au moment du cours, tout élève est invité à s’enfermer pendant une heure hermétiquement dans la chambrette porte-bonheur, et là, bouche grande ouverte au-dessus du sombre vide, à respirer à pleins poumons les effluves que l’on est généralement trop heureux d’avoir laissé derrière soi.
Le Ah! verse encore ! de Galathée ou le Dors en paix de la Berceuse classique n’ont, paraîtil, ensuite, pas d’interprètes plus convaincus que les aspirants aspirateurs.
Ceux-ci ne peuvent, d’ailleurs, manquer d’être imprégnés fortement du principe de la nouvelle méthode -, la leçon terminée, afin de remédier à la fatigue de leurs cordes vocalesr
le professeur exige impérieusement qu’ils s’infligent, pendant une nouvelle heure, une deuxième inhalation.
— Et le résultat? interrogez-vous.
Bien que le nombre de ces dégustateurs suive une progression ascendante, aucun ne s’est, jusqu’ici, recommandé de cet enseignement de haut goût pour avoir réussi au théâtre. Les mauvaises langues prétendront qu’un entrainement pareil doit fatalement aboutir au développement des notes basses ou à l’amour de la cacophonie.
Le moment du départ pour Boston, troisième étape de notre tournée, approche. Auparavant, toute la haute société nous apporte, le 19 mars, la colossale recette de 31,720 francs. Mme Duse joue (avec quel succès!) la Paniela
de Goldoni, au profit des « Kinder-gardens ». Les artistes de l’Opéra allemand fournissant gracieusement la partie musicale, et la première chanteuse s’étant trouvée atteinte d’un léger enrouement, jç dus faire la traditionnelle annonce d’excuses au public, et je la fis en français.
« De l’italien, de l’allemand, du français », écrivit le New-York-Herald , il n’y a eu d’américain que l’argent qui tombait dans la caisse. »