‹ Une tragédie d'amour au temps du romantisem; Henri et Charlotte Stieglitz (avec des documents inédits)Chapitre 10 sur 48 · Les inquiétudes de Charlotte · texte numérisé non relu

Les inquiétudes de Charlotte

Par malheur l'avenir n'offre pas toujours ces riantes et paisibles couleurs au regard du poète

(1) Br. II, 56.

assoiffé de gloire. Les humeurs sombres qui le g^uettent et que nous verrons préparer la catastrophe du 29 décembre 1834 n'ont pas été sans s'annoncer par quelques prodromes durant la période préliminaire que nous esquissons à grands traits. Henri traverse en effet dès cette époque des accès de mélancolie sans cause précise qui inquiètent son entourage et troublent grandement sa fiancée. — Parfois, lorsque ses amis berlinois viennent frapper à sa porte, ils le trouvent arpentant sa chambre à grands pas et se parlant à voix haute comme s'il s'entretenait avec un invisible interlocuteur (1). En pareille circonstance, il n'aperçoit même pas son visiteur et, si ce dernier, étonné, l'interpelle, il semble s'arracher pour répondre à quelque obsédante vision. Durant l'entrevue, il prononce à peine une parole : il écoute dans un morne silence les plus pressantes exhortations, en jetant seulement à travers le monologue de son interlocuteur des exclamations de ce genre : " Oh ! pourquoi n est-il pas près de moi une âme à qui je puisse me communiquer tout entier! Ce monde intérieur si riche qui réclame en moi la vie, je ne saurais l'héberger à moi seul! C'est de communication, de communication intime que

(i) Br. 1. V45.

j'ai soif! » L'ami s'éloigne alors, attristé de ne pouvoir soulager un infortuné, et son départ est à peine remarqué. — Notons que cette peinture réaliste de son état sort de sa propre plume.

Souvent aussi, on le voit donner cours à de brusques emportements, à des explosions d'amertume qui rappellent Jean-Jacques, Schopenliauer et les autres misanthropes du romantisme, car il se permet à leur exemple de rudover sans motif le plus inoffensif survenant. — On le juge sévèrement sur de pareilles incartades, il ne peut se le dissimuler : à tel de ses amis, il apparaît, dit-il, raide et orgueilleux; à tel autre violent et entêté au suprême degré, aussi vite enthousiasmé que lassé ; tandis qu'un troisième lui accordera la bonté du cœur et mainte louable qualité, mais le jugera malgré tout fort peu fait pour réussir dans la vie (Ij ! — Il se justifie par les sophismes dont Jean-Jacques a laissé le modèle à sa descendance : c'est la société qui est coupable : " Si je me trompe sur les hommes, écrit-il (2), si je les mesure trop souvent à un faux étalon, cela vient chez moi de la trop grande spontanéité du sentiment. Toute dissimulation demeure une énigme à mon âme innocente et

(1) Br. I, 335.

(2) Br. I, />02

naïve! » — Ailleurs, il reprend encore (1) : « Je ne sais que trop à quel point je suis méconnu, mal compris, faussement jugé là précisément où je me suis livré à l'élan de mon cœur! Ces déboires me laissent après eux une amertume tout à fait étrangère à mon caractère, une timidité d'ermite qui s'accroît si fort depuis quelque temps, que je suis en danger de perdre entièrement mon tact social! Auprès de toi, il en sera tout autrement : la main dans la main, nous vivrons en communion avec la Nature (2) ! » Mais ce dernier espoir lui-même finit par être ébranlé dans ce cerveau inquiet. Le mariage sera-t-il vraiment le remède décisif pour ses inégalités d'humeur? Stieglitz se prend à douter sérieusement, douloureusement de ce miracle : « Oui, chère âme, écrit-il alors (3), je te rendrai heureuse, mais tu auras beaucoup à faire avec moi ! Je ne puis te dissimuler plus longtemps un défaut qui me cause souvent une peine bien amère lorsque je songe à notre vie commune : c'est l'instabilité de mon humeur dont je me

(1) Br. I, 223.

(2) Il est curieux de rapproclier les sentiments ici exprimés par Stieglitz de ceux que Balzac prêtera quelques années plus tard à son Louis Lambert, cette touchante victime du mysticisme romantique. Mais Lambert sacrifice ses rêves de gloire à son amour, ce que n'a jamais fait Stieglitz.

(3) Br. I, 406.

rends compte en ce moment avec une netteté plus grande que jamais. Ce défaut ne t'a pas échappé d'ailleurs et les larmes qui coulèrent de tes yeux quand tu le découvris me brûlent affreusement le cœur. — Est-il vraiment possible qu'avec un amour si profond dans l'àme, je sois destiné à te donner des heures de souci? « Charlotte avait donc pleuré de bonne heure sur les menaces de son avenir (1), et certes jamais pressentiment ne fut mieux justifié par l'événement que celui-là !

Dès l'automne de 1824, sous l'influence des graves inquiétudes qu'éveillait en elle la neurasthénie de son fiancé, la jeune fille connut une pénible crise morale. Depuis longtemps, dit son biographe Mundt, elle se sentait torturée par la pensée que Stieglitz avait été contraint de s'absorber dans d'arides études afin d'assurer au plus tôt leur union (2). Cédant à la suggestion des soupirs trop souvent venus de Berlin, elle se prit à redouter que l'étudiant ne fût, par la préparation de ses examens, entravé dans son développement intellectuel, — condition nécessaire de cette vocation poétique dont elle-même avait fait en ce temps l'idéal de sa propre existence ! — Elle rcva dès lors de se sacrifier à

(1) Voir aussi Br. I, 135-136.

(2) D. 20 et SB. 75.

l'objet de son amour, car la passion vraie ne lui semblait s'exprimer parfaitement que dans le sacrifice entier de soi-même à l'objet aimé. — Sous rinfluence de cette dangereuse obsession mentale, — qui devait depuis lors reparaître à intervalles réguliers dans son âme inquiète et mal consolée par la vie, — elle conçut le projet de mourir afin de dégager son fiancé du devoir écrasant qu'il avait accepté pour la conquérir. Certaines prédispositions à la mélancolie que nous avons signalées dans son enfance eurent part sans aucun doute à ce dessein fatal qui lui fit choisir la mort d'Ottilie dans les Affinités électives et refuser quelque temps toute nourriture. Mais à ce moment, Stieglitz, reposé par une longue excursion pédestre à travers l'Allemagne du Nord et le Danemark, rentrait à Berlin avec des forces nouvelles. En outre, la perspective de célébrer la Turquie dans ses chants le transportait d'espérance et chassait bien loin les humeurs noires, de même que trois ans plus tard, la Chine le guérira d'une crise analogue en se dressant sur son horizon poétique (l). — Charlotte, rassérénée, se réconcilia donc pour cette fois avec la vie (2) .

(i) Br. II, 310, 314, 338.

(2) Mundt attribue cette guôrison morale aux anf;oi»ses d'une grave maladie qui aurait réveillé chez Charlotte l'instinct île

Les années suivantes apportent aux fiancés quelques soucis de même nature ; mais la jeune fille s'effraye moins désormais devant les dépressions maladives de son correspondant, et attend, plus confiante, le retour périodique du soleil de 1 inspiration. Toutefois, elle s'inquiète de nouveau au début de 1828, peu de mois avant leur mariag^e, car Stieglitz subit alors un assaut plus grave de ces idées noires qui sont pour lui la source d'une incapacité de travail poétique, dont il est littéralement affolé : « Il me faut, écrit-il en cettecirconstanceàLeipzig(l) , te confier encore une réflexion, très chère, quoique je me sois déjà confessé à toi sur ce point! La mobilité extrême de mes facultés, la tendre émotivité de mes nerfs et leur réceptivité pour toutes les impressions du dehors sont capables, après une trop forte tension, de produire en moi une atonie qui est bien la plus déplaisante sensation que je connaisse. Près de toi, je le crois fermement, cette atonie se manifestera plus rarement, mais sa venue ne me parait pas tout à fait impossible. Or, sous 1 influence d'une pareille humeur, je suis intolé-

la conversation un instant paralysé par le chagrin. Mais la version de Stieglitz dans ses mémoires est plus vraisemblaible et ses lettres de liancé semblent la confirmer. (1) Br. 11, 294-295.

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rable, odieux, excitable à l'extrême, à peine maître d un seul de mes sentiments... Tu ne verras plus alors à tes côtés ton ami dans sa magnificence, mais un être insupportable sur lequel toi seule parmi toutes les créatures, sauras encore exercer quelque inlJuence... Je ferai tout pour me rendre sans cesse plus maître de moi dans ces circonstances... Si pourtant je devais traverser de nouveau un semblable état dépuisement extrême avec ses affreuses conséquences de dépression maladive, ta sollicitude, ta sagesse reconnaîtraient que le mal doit être passager et tu supporterais avec patience des inégalités dbumeur dont tu reconnaîtrais absente la personnalité vraie de ton ami. w

Mais la crise se prolongeant cette fois plus que de coutume, Cbarlotte perd enfin patience devant les lamentations de son fiancé et réagit de façon moins résignée que de coutume. Elle, d'ordinaire si docile aux suggestions de Stieglitz, s'emporte jusqu'à lui adresser, pour le jour anniversaire de sa naissance, un billet presque brutal ^l. :

Pour le 22 février (1828).

Bonjour, mon Henri, Fais-toi voir d'abord sous un autre aspect avant d'attendre beaucoup de ma part. Je craindrais que

(Ij D. 31. 1.

mon ainour sans bornes ne te blessât cette fois Jouloureusement s'il s'exprimait sans détour. Il est dur, très dur de voir celui qu'on voudrait ardemment rendre lieureux devenir son propre ennemi en se torturant continuellement lui-même, de façon que son rêve d'éternelle jeunesse soit anéanti avant le temps ! Malheur à toi et à moi pour avoir cru à ta vocation poétique si tu ne trouves pas une satisfaction suffisante dans Vexercice de tes forces. — Tu dois créer dans la joie et tout ce qui va contre cela est mauvais. Mais, si tu te proposes une tâche au-dessus de tes forces, cela me paraît coupable, puisque, après l'avoir accomplie, ton esprit s'affaissera probablement dans la maladie et que le corps fera de même. Adieu.

Ta Charlotte.

Sage conseil, bien que la forme en soit trop brusque à l'égard d'un malade. Charlotte reconnaîtra par la suite l'inutilité, le danger de la violence en pareille circonstance, et n'y aura plus recours qu'une seule fois qui sera la dernière. Mais ces lignes sont intéressantes en ce qu'elles la montrent s'efforçant dès lors à contenir dans de justes limites des aspirations ambitieuses qu'on la parfois accusée d'avoir exaspérées par son propre désir de gloire. — Nous dirons plus loin qu'à notre avis elle renonça de bonne heure à ses rêves exaltés d'adolescence et tint dès lors auprès de son inquiet époux un rôle modérateur et bienfaisant, — Elle revient

d'ailleurs aussi vite qu'elle s'est échappée cette fois et, dès le 27 février, elle adresse à Berlin ces lignes charmantes (1) : » Aujourd'hui, je me présente donc entièrement remise à mon fidèle médecin qui sait guérir aussi vite qu'il sut blesser. Combien j'aimerais à m'avouer que je n'ai pas considéré les choses avec sang-froid et sous la lumière convenable. . . Oh! tant que tu combattras seulement, tant que je verrai en toi la force et la résistance véritables, aussi longtemps je te suivrai des yeux avec confiance. — Il est toutefois, Henri, un certain degré de tension qui m'effraye et si, véritablement, tu n'as pas atteint cette fois à ce degré, tu m'as déjà donné dans le passé quelques sujets de redouter

une pareille extrémité Mais ce sont là des

souvenirs dès longtemps amortis et qui ne se renouvelleront plus dans le cours de notre existence. N'est-ce pas, mon vaillant champion? » Nous l'avons dit, ce fut, à ce moment, la Chine qui remonta le moral d'Henri comme c'avait été trois ans auparavant la Turquie. Une nouvelle perspective d'inspiration poétique féconde et, par suite, de gloire en espérance, fut toujours le remède à des maux issus pour lui d'une inquiétude trop justifiée de la Volonté de

puissance. Par malheur, en 1834, il ne se trouvera plus de royaume asiatique pour stimuler la verve hégélienne du versificateur érudit. Alors, Charlotte accomplira le sacrifice plus d'une fois préparé par elle.

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