‹ Une tragédie d'amour au temps du romantisem; Henri et Charlotte Stieglitz (avec des documents inédits)Chapitre 11 sur 48 · Pronostics d'avenir · texte numérisé non relu

Pronostics d'avenir

Au total, et malgré les soucis intermittents que nous venons de faire pressentir, la jeune fille avait, à la veille de son mariage, quelques raisons d'escompter les faveurs du Destin. Certes, l'hygiène physique, intellectuelle et sentimentale de son fiancé est plutôt défectueuse, et lorsqu'on connaît l'avenir réservé aux deux amoureux, les germes de leurs souffrances futures se distinguent sans peine sous les fleurs de leurs espoirs exaltés. 11 faut avouer cependant que leur union présentait à première vue des chances sérieuses de bonheur et que notre science de son douloureux crépuscule ne doit pas nous rendre aveugles aux promesses de sa souriante aurore. Durant ce long noviciat de cinq années, Stieglitz a conservé intacte — au moins en imagination et en paroles — sa passion des premiers jours : cette passion s'exalte même aux dernières heures de ses fiançailles

et s'exprime une dernière fois sous sa plume par des accents dune réelle éloquence. En outre, il a virilement réalisé ses résolutions de jeunesse, puisqu'il possède à cette heure une double fonction officielle, suffisamment rémunérée, et qu'il a conquis lestime de ses chefs, au collège comme à la Bibliothèque royale. Enfin, le romantisme moral, qui est pour ainsi dire normal à rissue de ladolescence, pourrait céder chez lui, en ce qu il a d'excessif et de périlleux, devant les leçons de la vie. Tant d'autres ont passé par ces appétits insatiables du matin qui ont ensuite accepté, au banquet de la puissance sociale, la portion congrue que leur réservait lexistence !

Sur deux chemins, le jeune poète pouvait marcher vers l'équilibre et vers la santé intellectuelle : par le génie qui aurait satisfait son immense ambition littéraire, ou, à défaut de génie, par la sagesse et par la raison qui eussent tracé un cadre précis, posé des limites prudentes à son effort comme à son espoir. La première de ces deux voies lui resta fermée : ses vers juvéniles étaient à peine des promesses et ces promesses-là ne furent point tenues : nous verrons que les livres publiés par lui révèlent un défaut persistant d'originalité autant que de caractère et que son autobiographie — cette

pierre de touche pour la valeur intellectuelle et morale d'un homme, — est d'une inspiration trop souvent mesquine et puérilement vaniteuse. Non, Stieglitz n'avait pas en lui de quoi conquérir le bonheur par le chemin de la gloire, si tant est que ces deux satisfactions puissent être goûtées simultanément par l'âme humaine et que la gloire ne soit pas nécessairement, comme le disait Mme de Staël, le deuil éclatant du bonheur.

Il ne sut pas davantage reconnaître ses limites et s'y confiner de bon gré, — en cela docile aux conseils de la sagesse dont sa femme se fit le plus souvent vis-à-vis de lui l'interprète. — Ce jeune savant impatient du joug de l'érudition scrupuleuse, accablé par la monotonie de ses devoirs professionnels, nous a fait songer parfois à un représentant distingué de la quatrième génération romantique , à cet Erwin Rohde qui fut le plus cher ami de Nietzsche. Engagé lui aussi dans la voie des études philologiques, mais imprégné de romantisme moral par Schopenhauer , par Wagner et par son génial compagnon de jeunesse, Rohde se révoltait parfois contre l'aride objet de ses occupations quotidiennes et rêvait de servir plus directement, plus brillamment l'idéal! II trouva j)Ourtant dans sa raison le courage de se con-

naître lui-même et de réduire au silence des aspirations artistiques qu'il jugea sans avenir. Lentement guéri de son romantisme moral, il se contenta de demeurer fidèle aux convictions idéalistes de sa jeunesse en ciselant de main d'artiste les monuments d'érudition qui ont honoré son nom; il devint de la sorte un savant de vaste influence et parvint jeune encore aux plus hautes distinctions universitaires. — Stieglitz pouvait parcourir une carrière analogue sans que rien l'empêchât de publier par surcroît des vers. Il songeait d'ailleurs à un pareil avenir en ses heures les plus viriles : il professait alors (1) qu'un artiste doit savoir trouver des charmes dans les sévères recherches de la science et se promettait d'exercer ses facultés de créateur jusque sur cet aride domaine : il entendait démontrer en effet, par des écrits professionnels tout à la fois solides et séduisants, que la poésie qui réside dans une âme de choix trouve en toute occasion le secret de manifester sa présence au dehors.

Hélas, il négligea bientôt cette résolution droite : il dédaigna la ferme discipline intellectuelle qui, fournissant à son réel talent d'expression un solide point d'appui, eût peut-être

(1) Br. II, 260.

conduit sa Muse elle-même au succès mérité, sinon au triomphe retentissant. Il se contenta d'alig^ner tout le jour et tous les jours des vers trop prolixes. Parla, il devint sans délai le jouet du mysticisme esthétique dont nous avons montré derrière lui le menaçant fantôme ! L'amour, auquel il demande pour son vain effort des forces factices, — comme certains en demandent aux narcotiques, d'abord réconfortants, puis bientôt dépressifs et meurtriers, — l'amour même se transforme en poison pour lui. Les deux soutiens de sa foi romantique en sa mission divine, son inspiratrice prédestinée et sa gloire en espérance se dérobent à lui tour à tour : car Charlotte, d'une part, est une femme courageuse, dévouée, admirable, mais une femme après tout, ne fût-ce que par la fragilité de son tempérament délicat, et non pas une muse ni un ange; d'autre part la renommée se montre dédaigneuse au poète et il aura bientôt plus de détracteurs qu'il ne lui restera de partisans.

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