‹ Une tragédie d'amour au temps du romantisem; Henri et Charlotte Stieglitz (avec des documents inédits)Chapitre 9 sur 48 · Un amoia- incorporel · texte numérisé non relu

Un amoia- incorporel

Cette nuance si caractéristique d'un amour, d'ailleurs fort sincère dans son expression enthousiaste, colore de façon bien reconnaissable toutes les confidences du jeune homme et se marque à son insu dans ses effusions les plus exaltées. Le rêve même, qui exprime si souvent ces aspirations de notre nature que la raison n'ose s'avouer à l'état de veille, le rêve lui montre Charlotte s'approchant de lui pour le couronner de lauriers (1); ou encore, sur un ciel obscur, il distingue les initiales de l'aimée s'auréolant de rayons pour éclairer une lyre, appuyée contre un svelte palmier d'Orient (2) . 11 aime sa fiancée pour le privilège qu'elle possède de comprendre mieux que tout autre ses aspirations passionnées vers la gloire : il l'a choisie parce qu'elle sut embrasser dans son incommensurable étendue son horizon poétique (3) . Elle seule a pénétré la valeur d'Henri, interprété sans mesquinerie l'irrésistible vocation de son âme (4) .

(1) Br. I, 97.

(2) Br. II, 164.

(3) Br. I, 313.

(4) Br. II, 36.

Dans l'esprit de Stieglitz, la pensée de son amour est si intimement associée à celle de sa production littéraire, que ces deux idées s'appellent nécessairement l'une l'autre et que cette évocation à deux faces est comme le « leitmotiv " de sa correspondance amoureuse. Il n'y envisagée g^uère son bonîieur conjugal futur que comme condition, comme préparation de ses triomphes poétiques. On se demande parfois si ces lettres elles-mêmes, souvent éloquentes dans leur lyrisme, ne seraient pas pour une part des exercices de style, quelque chose comme des gammes exécutées par les doigts agiles d'un artiste soucieux d'assurer ses succès du lendemain : car il conseille en ces termes (1) à Charlotte de noter plus souvent par écrit ses propres pensées : « Tu verras, dit-il, combien notre âme s'allège et se libère par de telles effusions ; et sans compter la grande joie que chacune de tes lignes me préparc, tu reconnaîtras bientôt à quel point c'est )à un profitable exercice! »

L'association d'idées qui allie sa vocation poétique à son sentiment pour Charlotte devient pour ainsi dire machinale chez l'étudiant : tantôt en effet ses développements débutent par

(1) Br. I, 152.

l'éloge de la poésie et s'achèvent sur l'évocation d'un amour qui reste le plus sur garant de sa gloire ; tantôt sa pensée suit la marche inverse et passe sans transition des ivresses de l'amour aux pronostics de l'ambition littéraire. Dans son esprit, sa fiancée ne fait quun avec son œuvre (l) ; il le lui répète à satiété, et sait même, avouons-le, prêter une étonnante variété à l'expression de cette obsédante conviction. Charlotte sera donc unie, non pas précisément à un homme, mais à la vocation de cet homme ; et quand le poète offrira au monde attentif son œuvre parfaitement achevée, il gratifiera l'humanité des dons de sa Muse, du rejeton qu'elle aura veillé pour lui dans la douleur et dans la joie (2).

Un ami de Stieglitz lui pose un jour cette banale question (3) : « Comment vas-tu? » Et celui-ci de hasarder cette réponse prétentieuse : " Je ne vais pas, car mon sang a lallure de la course. » Sur quoi l'interlocuteur reprend, par allusion au grand poème sur Y Orient àoni no\k?> avons parlé : «Ton sang est ton Orient et ton Orient est ton sang! » — Le jeune homme rapporte avec une visible satis-

(2) Br. II, 428.

(3) Br. II, 349.

faction ce dialogue à sa fiancée, puis il conclut : « Je me sentis aussi incapable de le contredire que s'il avait ainsi parlé : Ta vie est ton amour et ton amour est ta vie! — En effet, Lottchen, ton amour et ma création, ce couple merveilleux de frères, c'est cela et non pas autre chose qui fait ma vie tout entière ! "

Dans cette passion d'intellectuel, il y a beaucoup pour l'âme, assurément, et surtout pour la volonté de puissance. Que reste-t-il cependant pour la nature humaine et pour les org^anes imparfaits du corps? — A vrai dire, il ne reste rien, ou peu de chose ! Rarement Charlotte se dessine avec tous les attraits de sa saine jeunesse dans l'imagination de son fiancé, pourtant si active à évoquer les filles de l'Orient lointain. Sauf au début de leurs fiançailles, ù propos de certains rêves ou visions extatiques dont il se sert, nous l'avons dit, pour exprimer ses préoccupations de gloire et d'amour associés, Stieglitz ne hasarde jamais la moindre allusion aux yeux de la beauté qui l'enchaine, à sa taille, à son teint, à sa chevelure : libertés qui seraient vraiment à leur place durant des fiançailles si longtemps prolongées, dans les pages d'une correspondance à ce point passionnée ! — L'étudiant raconte certain jour une aventure chevaleresque qu'il rencontra dans les rues de

Berlin (1) : un soir, il a délivré une femme des importunités d'un ivrogne, puis lui a offert le bras pour la reconduire jusqu'à sa porte. Or cette dulcinée, il ne l'a pas même regardée et se trouve incapable de rapporter si elle était brune ou blonde. A-t-il beaucoup mieux vu les attraits de Charlotte? On ne saurait l'affirmer vraiment, car ses deux volumes de lettres d'amour ne nous renseignent pas davantage sur l'apparence physique de sa fiancée.

Il assure dans ses mémoires (2) que son amitié d'enfance à l'égard de sa sœur marqua sa sensibilité d'une empreinte si forte et si durable que, par la suite, il porta dans toutes ses affections quelque chose de ce premier sentiment et que l'association fraternelle des âmes resta pour lui le type des plus hautes et des plus intimes relations. On le voit en effet adresser à Charlotte en une heure d'effusion particulièrement tendre ce madrigal assez inattendu : elle est, lui dit-il, la première personne de son sexe qu'il ait appréciée sans exaltation et qu'il put aimer en frère : " Oui, je vins, et je te saluai comme une sœur : il me semblait que la Nature l'avait de tout temps décidé de la sorte! (3) »

(1) Br. I, 340.

(3) Br. I, 323.

La seule fois qu'il aborde dans ses lettres la question du costume féminin, c'est pour médire d'une étoffe ponceau dont son amie s'est parée : il y a là, dit-il, une pure vanité de la mode, dont la tyrannie frivole lui est en exécration (l) ! Il prie instamment la jeune fille de rester fidèle au noir, couleur sous laquelle il l'aperçut lors de leur première rencontre et qui, toujours, lui plaira plus que nulle autre dans l'ajustement de sa femme (2). Pour sa part, il portera sans cesse à ses côtés un ample vêtement sombre. Rien n'est donné dans tout cela aux faiblesses de la nature et nous verrons que cette disposition ascétique se développa davantage encore dans les relations des deux époux.

Bien plus, notre intellectuel croit devoir marquer par avance son dédain pour les douceurs de la lune de miel, parce que, dit-il avec suffisance (3) , son amour exceptionnel se refuse à parcourir des phases, à l'instar de la vagabonde Phébé : " L'importune insistance des esprits, même les plus droits, sur la félicité des premiers temps du mariage, écrit-il, sur cette période qu'on désigne par le nom de lune de

(1) Br. n, 285.

(2) Br. 1, 196.

(3) Br. TI, 242.

miel (1) ou autres mots vides de sens, est capable de m'irriter au suprême degré. Non, ma Lottchen, nous ne croyons pas à cela, nous savons qu'il en est autrement... et que notre ciel jouira sans fin d'un éternel printemps » . La seule lune de miel qu'il condescende à évoquer sur les prémisses de son bonheur, c'est le pâle soleil qui éclaire son orient de bibliothécaire (2) : « Ainsi, mon Orient se développe de plus en plus pour t'accueillir, et, certes, ce sera la digne tâche des premiers mois de notre union que de livrer l'œuvre entière à la Patrie, dans la perfection la plus complète qu'il nous ait été possible d'atteindre. Les bonnes gens ont coutume de nommer lune de miel cette période de la jeunesse. 0 Lottchen, quel mot misérable pour nous qui avons réciproquement reconnu la mission de notre vie ! »

Un trait qui précise la nature de cet amour, si profondément imprégné de mysticisme esthétique et d ambition littéraire, c'est que la prévision d'une postérité possible n'apparaît jamais dans la correspondance des fiancés. Henri s'intéresse volontiers aux enfants d'autrui : on le voit dans ses lettres exprimer son attachement

(i) La langue allemande use d'une métaphore différente et (lit : Flitterwochen, semaines brillantes. (2) Br. II, :î28.

pour le jeune fils de ses hôtes berlinois, parler en termes affectueux des collégiens qu'il enseigne. Le fils aîné du professeur Boeckh lui est aussi particulièrement cher ; enfin, lorsqu'il apprend la mort prématurée de la sœur de Charlotte, Mme Sickmann, il propose aussitôt à sa fiancée de recueillir à leur foyer futur l'un des orphelins, neveux de la jeune fille, pour lequel il éprouve une réelle tendresse (1). Mais, quant à entrevoir dans l'avenir la naissance de ses propres rejetons, c'est ce qui ne lui arrive pas une seule fois durant cinq années de noviciat amoureux. A dix reprises, il dépeint cependant par anticipation son retour vers le toit conjugal, après le travail assidu du jour : il y trouvera le silence propice à l'inspiration, la boisson réconfortante préparée par les mains de Charlotte, l'apaisante mélodie de son chant ; c'est là ce qu'il attend de son home; jamais un rire frais ou une caresse impérieuse d'enfant expansif et turbulent ne traverse son évocation recueillie !

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