‹ Une tragédie d'amour au temps du romantisem; Henri et Charlotte Stieglitz (avec des documents inédits)Chapitre 18 sur 48 · Les succès de société · texte numérisé non relu

Les succès de société

Si ce poète, froidement accueilli, garda malgré tout jusqu'à la fin de sa vie une certaine confiance dans sa vocation poétique, c'est que, à l'exemple de quelques-uns de ses confrères en littérature, il oubliait volontiers le blâme pour ne retenir que la louange. Or la louange ne lui faisait pas entièrement défaut : il subissait les rigueurs delà critique indépendante et l'indifférence du grand public, mais il trouvait quelque réconfort dans les succès de salons que sa propre situation sociale et les sympathies inspirées par sa charmante femme lui ménageaient de temps à autre. En effet, le jeune bibliothécaire, fort patronné par des maîtres tels que Bœckh et Hegel, s'était fait avant son mariage de nombreuses relations dans le monde universitaire (1) ; il y introduisit Charlotte, qui sut bientôt marquer sa place parmi ces esprits cultivés, en sorte qu'un cercle d'amis distingué se forma sans délai autour du ménage. — Stieglitz souligne dans ses mémoires (2) — non sans un mouvement de vanité rétrospective — le rôle qu'il joua quelque temps dans la société

littéraire de Berlin, avec l'aide de sa jeune épouse dont l'accueil affectueux, le sens critique origfinal et le rare talent vocal contribuaient grandement à l'attrait de leurs réunions intimes. L'écho de ces succès mondains parvenait jusqu'aux oreilles des riches parents de Pétersbourg, et, en flattant leur amour-propre de famille, les disposait favorablement à l'égard de leurs aimables neveux (1). Au printemps de 1834, leur fils cadet ayant fait un voyage à Berlin, Charlotte rapporte en ces termes, au baron Stieglitz, l'accueil qui a été, par ses soins, réservé au jeune homme (2) : «Je pense qu'il vous aura écrit comment il a passé son temps ici. Nous avons eu grand plaisir à lui faire connaître tout ce que Berlin compte d'hommes remarquables : outre nos petites réunions, il a profité à cet effet d'une grande réception chez les Steffens avec qui nous sommes à présent très liés. Je crois que ce voyage aura sur toute sa vie l'action la plus décisive : on remarquait sans peine qu'il se montrait sans cesse plus ouvert dans ses conversations avec des gens de toute sorte, que ses remarques devenaient chaque jour plus libres, plus personnelles tandis que, par l'échange des idées, il apprenait à se

(i) SU. 116.

(2) D. 174, et SB. 167.

mieux connaître lui-même. Que de fois nous nous sommes réjouis de Tentendre exprimer une opinion nettement formulée et, en tout temps, de cette bonne volonté morale qui semble émaner de toute sa personne. Ses hésitations même m'étaient intéressantes, car des scrupules de ce g^enre naissent inévitablement chez les natures bien douées en présence d'un devoir important. Qui n'a jamais tremblé devant sa tâche, jamais douté de ses forces, ne m'inspire quant à moi nulle confiance! "

Stieglitz, revenant sur ces souvenirs aimables, indique avec complaisance que la simplicité de son salon n'empêchait pas que l'accès n'en fût très recherché. Charlotte et lui eurent bientôt une réception hebdomadaire le vendredi (1) à laquelle ils ajoutèrent peu après un mardi dont les habitués n'étaient pas les mêmes. Ils accueillaient en effet des gens d opinions fort diverses, en raison de l'attitude irrésolue du maître de la maison, qui touchait d'une part à la Jeune Allemagne par ses velléités libérales, de l'autre à l'hégélianisme orthodoxe par son intimité avec le chef de l'école; des désaccords s'étaient donc marqués entre quelques-uns de leurs familiers, désaccords auxquels ils remé-

(lièrent en recevant séparément les deux partis. Le mardi aussi bien que le vendredi, on servait un thé frugal avec du pain et du beurre, un gâteau et du vin : rien n'était changé à ce modeste régal quand se présentaient des hôtes de marque, d'ordinaire plus gâtés dans des maisons plus opulentes, car l'animation et l'esprit remplaçaient le luxe en ce lieu privilégié et Charlotte se permit un jour cette remarque après le départ de ses visiteurs : « La musique et la poésie sont le vin de Champagne que nous versons à nos hôtes ! »

Parmi les coryphées de ce salon, il faut mettre au premier rang les professeurs Bœckh (1) et Hegel, diversement illustres. Les papiers inédits de ce dernier renferment de nombreux témoignages de l'intérêt qu'il portait à Stieglitz, dont les mémoires offrent en revanche un curieux aperçu de l'existence menée par le grand philosophe dans sa retraite champêtre aux portes de Berlin. On sait qu'il avait fui l'épidémie cholérique, mais qu'il en fut néanmoins terrassé dans son rustique asile. Pour le dernier anniversaire de sa naissance, qui précéda sa fin de quelques jours seulement, pour le 27 août 1831, il reçut de son jeune ami un

(1) Bœckh a renouvelé la philologie classique.

AU TEMPS DU ROMANTISME 8i

poème intitulé : Salut de minuit à Hegel (1) : c'est une curieuse exhortation au maitre afin qu'il lui plaise de lancer enfin la foudre contre les indisciplinés de la gauche hégélienne ; « Plus d'un qui jadis s'asseyait au pied de ta chaire aussi croyant que fidèle, écrit-il, fut poussé par l'esprit nouveau, l'esprit de vertige à se dresser témérairement contre toi... Leur foule qui s'accroît vole de pays en pays depuis les rives de la Seine jusqu'aux steppes de la Russie. Fais donc bonne garde, ô Prince des esprits! Bientôt l'heure viendra où le maître luimême devra, de sa bouche inspirée par Dieu, prononcer la parole magique qui écarte les illusions vaines ! » — Cette exhortation réactionnaire était une inconséquence après beaucoup d'autres chez le poète des Voix de l'éj)oque : Hegel, qui n'écrivait guère de vers qu'en faveur de Stieglitz, le poète en espérance de sa religion métaphysique, Hegel lui répondit le lendemain par une assurance rimée qui demeure assez vague toutefois : actuellement, dit-il, un manifeste de lui ne ferait qu'augmenter la confusion régnante : il parlera quand l'heure sera venue. Ce fut son heure qui sonna peu après.

Encore plus assidus aux réceptions des Stie-

(1) Papiers inédits de Hegel (Bibliothèque royale de bcriin).

glitz étaient les poètes romantiques Eichendorf, Achim d'Arnlm et La Motte-Fouqué, le sculpteur Rauch et quelques jeunes littérateurs tels que Veit, Schott et Mundt, le biographe futur de Charlotte. Des Français furent admis à l'occasion dans ce cénacle, entre autres Lerminier (1) , disciple de Cousin, qui publia peu après ses Lettres berlinoises. Xavier Marmier fit une excellente impression : « Ses manières et ses discours, écrit Stieglitz (2), étaient alors timides et marqués d'une sorte d'exaltation sentimentale : on n'y apercevait nul symptôme de cette allure tranchante et de ces façons cavalières qui devaient lui attirer par la suite l'animosité et les ripostes trop violentes peutêtre des patriotes allemands. « Par une honorable exception, ajoute le poète berlinois, Marmier semblait estimer moins que ses compatriotes ce que ceux-ci nomment 1' « esprit » dans la conversation, et il a dit de Charlotte qu'elle lui semblait une exquise incarnation du Gemueth, « cette disposition de l'âme pour laquelle, nous autres Français, nous n'avons pas d'expression " .

Henri Heine fit aussi quelques apparitions dans ce cénacle. Stieglitz, encore étudiant,

avait conçu une vive admiration pour les premiers vers du poète d'Aua Troll (1). Au printemps de 1829, Henri et Charlotte firent une villégfiature à Potsdam , où se trouvait alors Heine qui se montra fort aimable; il rédigeait à ce moment le troisième volume de ses Reisebildei-, celui qui renferme ses déplaisantes attaques contre Platen et il dit un jour à Charlotte avec quelque cynisme (2) : « Je vous en prie, au nom de Dieu, belle dame, ne lisez pas l'affreux livre que je prépare » . A Stiejjlitz, qui lui avait écrit sous une forme trop cérémonieuse, il répondait spirituellement vers la même époque (3) : « Je vous en conjure, ne m'effrayez plus désormais par ces accumulations de périphrases solennelles et de titres à longues perruques (en français dans le texte) : je n'ai pas mérité d'être traité par les jeunes gens de ma génération comme un vieux conseiller aulique! »

Au total, un cercle d'intimité peu banal dont les habitués partageaient sans doute pour la plupart l'opinion galamment exprimée certain jour par le baron Stieglitz (i) : « Ma nièce Charlotte est le plus beau poème de mon neveu, le

(l)Br. II, 8.

poète 1) ! Appréciation malicieuse que ce poète a le mérite de reproduire dans ses mémoires, bien qu'elle n'ait pas dû flatter grandement sa vanité d'auteur.

Page 1