III. — l'épanouissement de charlotte
Tandis que Stieglitz, mal inspiré dans ses tentatives pour étendre la portée de son esprit, ne faisait guère que piétiner sur place, ayant de bonne heure atteint la limite de son expansion intellectuelle, Charlotte se développait à vue d'oeil aux côtés de ce véritable « fruit sec » de l'inspiration poétique. Elle grandissait moralement par la réflexion et par la souffrance, sous l'influence des amis de choix dont elle se voyait entourée depuis son mariage.
L'influence exclusive de son fiancé ne lui avait pas été, en effet, très favorable. Son biographe Mundt, qui eut entre les mains ses lettres de Leipzig, ne se montre pas enthousiaste de ces pages malgré le sentiment passionné qui l'attachait au souvenir de l'infortunée jeune femme. Il en apprécie le contenu avec quelque sévérité (1) :
« Une nostalgie inquiète et sans objet précis s'y donne trop souvent libre cours, écrit-il. Cette âme semble vouloir briser les murailles de chair qui l'emprisonnent! En torrents de paroles, elle épanche sur le papier ses sentiments enflammés et ses confessions les plus intimes, dans un empressement fébrile à décharger son cœur, presque sans style et sans ordre dans l'exposition, laissant voleter au hasard son âme vagabonde, exprimant par des notations saccadées et imprécises les plus fugitives impressions. C'est pourquoi, de ces singulières lettres de fiançailles qui ressemblent à un soliloque où la pensée négligerait de se traduire entièrement en paroles, si peu de pages sont dignes d'être reproduites, bien que tant de traits y révèlent le plus noble, le plus admirable caractère! »
Par un rapide développement de sa personnalité morale, Charlotte allait se dégager sans délai des brumes de son aurore et marcher sur la voie du progrès en sens inverse de son époux. De ce dernier, en effet, ses lettres de fiançailles (avec quelques pages sincères de son journal au lendemain de son veuvage), sont peut-être ce qu'il a écrit de meilleur. Mariée, elle apparut à ses relations de Berlin avec tous les attraits
(1) D. p. 56 et suiv.
86 UNE TRAGEDIE D AMOL'R
d'une maturité précoce et savoureuse de l'esprit; nous emprunterons d'abord au long et lyrique portrait tracé par son biographe Mundt quelques traits capables de préciser sa physionomie durant cette nouvelle période de son existence.