Portrait de la jeune femme
Elle avait, dit cet ami enthousiaste, des yeux d'une beauté surnaturelle, grands, bruns et étincelants dans lesquels se reflétait, comme en un cristal limpide, le mouvement incessant de son esprit. Tantôt voilés par la réflexion et la méditation grave, tantôt exaltés par le mouvement impétueux du tempérament poétique, tantôt rayonnants à travers un sourire de la plus aimable malice, ces yeux lumineux se posaient sur chacun avec une bienveillance délicate et, en quelque sorte, suppliante. Astres favorables, ils eussent volontiers épanché sur le monde entier la bénédiction de l'amour et bien rarement les voyait-on sévères, sombres ou dépités parce qu'ils avaient à exprimer l'antipathie : même en ce cas, leur colère gardait quelque chose de noble et de grand!
Parfois, lorsqu'ils se relevaient soudain,
émus de quelque impression forte, de quelque prévision importune, ils traduisaient une bravoure foudroyante et disaient Ihéroïsme possible dans la résolution comme dans l'exécution. Mais la plus parfaite douceur faisait malgré tout le fond du caractère de Charlotte et son reg^ard, paisiblement cordial, ressemblait le plus souvent au soleil qui éclaire ici-bas l'injuste aussi bien que le juste, car en nulle créature sans doute ne fut jamais accumulé un plus largue, un plus débordant trésor d'amour. On eût dit que la faveur céleste se fût condensée sous cette apparence de beauté féminine afin de favoriser, de réconcilier, d'apaiser, de bénir à la ronde au sein d'un univers si rempli d'égoïsme, de froideur, d'intérêts mesquins et de basses aspirations.
Son front, couronné de boucles brunes qui se jouaient à ses tempes, offrait un profil plein de pensée : non pas étroit et médiocre comme celui de la Vénus des Médicis, mais paré d'une noble pudeur juvénile et de la plus séduisante modestie. Au-dessous se dessinait le nez fin, un peu long, hardiment dressé et très légèrement arqué, jetant sur tout le visage un reflet d'énergie, exprimant l'infrangible courage et la soif d'action qui distinguaient cette àme généreuse. Souvent, elle portait le front légèrement incline
vers l'épaule gauche dans une attitude de doux abandon qui disait le goût de la méditation silencieuse, mais aussi l'attention sympathique, l'effort d'intellig^ence affectueuse qu'elle accordait à tout et à tous.
On voit que la plume de Mundt ne se refuse aucune hyperbole, aucune fleur de rhétorique pour exprimer les perfections physiques de son idole. Il n'est pas moins dithyrambique lorsqu'il aborde le chapitre de ses vertus morales, lorsqu'il célèbre la sincérité, la bonne volonté, la vaillance de son caractère. Rien ne mettait mieux ces qualités en évidence, dit-il, que la sincérité de sa critique et que ses indignations expressives. Pourtant, quand elle venait de gronder un ami, elle tendait parfois brusquement sa petite main, dans un geste spontané d'excuse et de réconciliation, afin de serrer celle du coupable. Souvent aussi cette main, blanche comme la neige, se posait à sa tempe pensive ou venait s'appuyer sur son cœur qu'elle sentait palpiter soudain. En général, elle parlait à voix basse, avec des modulations d'une délicatesse infinie : son chant tout au contraire avait une rare vigueur et exprimait par d'éclatantes vibrations la mélodie qui résonnait sans cesse en son âme.
Si elle se montrait sévère en matière d'amitié,
c'est qu'elle pensait très haut de ce sentiment et qu'elle détestait les relations banales ou intéressées. Elle faisait même à ses familiers l'honneur d'une certaine jalousie dont la source était dans son affection sincère. En revanche, avec ses nerfs impressionnables, il lui arrivait de se sentir physiquement incommodée lorsque des visiteurs trop ennuyeux l'accablaient des platitudes de leurs conversations coutumières : mais, en ce cas, elle avait à cœur de guérir sans délai par quelque attention aimable les souffrances d'amour-propre qu'avait pu causer son défaut d'endurance. L'empressement à réparer ses torts était même un des traits distinctifs de son caractère : avec personne elle ne s'entendait mieux, disait-elle, qu'avec un ami dont elle avait quelque pardon à obtenir.
Ses perceptions délicates et son tact exquis lui avaient procuré de bonne heure une parfaite connaissance des hommes ; elle possédait, en outre, une puissance d'intuition toute féminine pour pénétrer les plus intimes secrets des cœurs, en sorte qu'on ne trompait jamais sa perspicacité redoutable. Et pourtant, comme ces conquérants audacieux que paralysaient jadis quelque superstition inattendue, Charlotte perdait parfois toute sa confiance en elle-même pour reprendre ses timidités de jeune fille. On la sur-
fO UNE TRAGEDIE D'AMOUR
prenait à pàllr soudain lorsque aux soirs d'hiver, assise avec ses amis près du feu, elle croyait entendre dans la pièce voisine un pas fantomatique que rien n'expliquait à pareille heure, et il lui arrivait aussi de jeter des cris, au cours d'une promenade champêtre, parce qu'un insecte au vol lourd avait effleuré son cou d'un essor maladroit.
Bien plus, il semblait, certains jours, que son esprit voulût se séparer prématurément de son corps. En ce cas, ses yeux, sa voix, sa démarche, l'accent plus élevé de toute sa vie nerveuse trahissaient les fuites éperdues de son âme. Elle nommait en riant ces minutes singulières son «ivresse de vin de Champagne» : alors les yeux extasiés, le visag2 ravi, le cœur ému, elle improvisait et ripostait, plus vive et plus intéressante que jamais, jouant sans effort avec les notions les plus nouvelles à son esprit, surprenant l'auditoire par ses inspirations originales et spontanées : puis, cette exaltation calmée, elle tombait dans la fatigue et la dépression. — En interprétant ces précieuses observations de Mundt, on ne peut s'empêcher de remarquer que Charlotte ressemblait à Henri par le tempérament impressionnable et mobile (elle le lui a dit d'ailleurs à plusieurs reprises) , mais non par le caractère, qu'elle avait autrement ferme et droit;
avec plus de force d'âme, — vertu qui est, d'ailleurs, facile aux femmes, moins directement touchées que les hommes par les responsabilités de l'existence sociale, — elle connaissait les mêmes oscillations de la vie affective.
Son biographe rappelle à ce propos que les peuples primitifs attribuent volontiers la faculté divinatoire aux femmes, dont l'activité subconsciente possède une intensité particulière; mais, en dépit de sa partialité pour son amie, il présente quelques réserves sages sur les heures d'inspiration qu'il vient de décrire. Liés comme nous le sommes par notre devoir social, dit-il, nous devons reconnaître une disposition maladive plutôt qu'une faculté supérieure ou même divine dans ces visions magnétiques de l'âme à laquelle l'au-delà parait se révéler pour l'avertir; quiconque possède des nerfs bien trempés ne comprendra pas sans quelque difficulté des aspirations qui semblent se hâter vers l'infini. — Pourtant, continue-t-il, — et en cet endroit les tendances de l'âge romantique reprennent le dessus dans sa pensée — pourtant il ne faut pas refuser toute autorité à ces avertissements venus d'un autre monde qui projette son ombre sur le nôtre et dont le voisinage fait parfois hérisser le poil de notre chair, suivant la parole biblique. Pourquoi donc, en quelques natures
délicates et construites de plus subtils matériaux que le vulgaire, la vie nerveuse ne jetterait-elle pas comme un pont vers ce monde étrange et lointain que nous pressentons, vers cet Inconnu dont la porte est la mort, mais dont la maladie nous rapproche et qui demeure inaccessible à l'organisme sain, franchement humain, fait pour la terre et taillé pour l'action. La « sympathie cosmique » , dans laquelle la nature féminine plonge par ses plus essentielles racines, réserve d'ordinaire aux femmes le privilège du somnambulisme, cette sombre et effrayante conjonction de deux mondes dans le sein d'un individu unique. — Interprétations aujourd'hui dépassées par la science et que nous mentionnons seulement pour expliquer un des éléments du prestige de la jeune femme. C'est ici la thèse romantique sur les rapports entre conscient et subconscient dans l'homme : Novalis et Schelling venaient de la défendre avec éclat.
La musique est très propre à traduire ces indicibles influences affectives, et le biographe de Charlotte estime en effet que son chant passionné faisait comprendre mieux encore que ses paroles les aspirations transcendantes de son âme. Elle demandait parfois aux philosophes le remède aux inquiétudes qui la tourmentaient :
mais leurs réponses ne parvenaient pas à la satisfaire, elle se tournait alors vers la poésie qui lui apportait des satisfactions plus intimes, plus complètes et la retenait d'autant mieux que son dévouement aux ambitions de son mari lui faisait un devoir d'étudier à son intention les g^rands modèles.