‹ Une tragédie d'amour au temps du romantisem; Henri et Charlotte Stieglitz (avec des documents inédits)Chapitre 21 sur 48 · Ses conclusions personnelles sur la vie · texte numérisé non relu

Ses conclusions personnelles sur la vie

Sans nous attarder davantage à considérer la personnalité morale de Charlotte d'une façon indirecte, à travers le portrait tracé par une main amie, cherchons à la connaître sans intermédiaire, dans ses lettres et dans les pensées qui sont sorties de sa plume ou tombées de ses lèvres au cours des dernières années de sa vie. On en trouve un grand nombre dans le Monument élevé par Mundt à la mémoire de la jeune femme et, sans doute, on rencontre parmi ces brèves notations plus d'un trait banal ou futile qui accuse l'insuffisante sévérité de l'éditeur; mais, en revanche, bien des mots heureux, bien des remarques piquantes retiennent l'attention du lecteur.

Lisons par exemple ce jugement sur Goethe (i), qui formule si nettement le reproche de

la troisième génération romantique au représentant illustre, mais de bonne heure assagi, de la seconde. Bettina d'Arnim allait peu après le reprendre et lui donner grand retentissement daas sa Correspondance de Gœihe avec une enfant : « Depuis l'heure où Schiller entre dans la vie de Goethe, écrit Charlotte Stieglitz, tout y gagne de la chaleur tendre. Pour la première fois Goethe aime un être humain et l'honore en l'aimant, ce qu'il n'a jamais fait ni avant, ni après (1). Qu'il a donc raison d'appeler cette période de sa vie son Renouveau! Toutefois, par la mort de son ami, il aurait pu et dû gagner davantage, s'il n'avait, cette fois encore, employé despotiquement ses recettes ordinaires pour écarter de lui le chagrin. Cette peine-là, il aurait mieux fait de l'accueillir en son cœur, de l'y garder ineffaçable, car une nouvelle jeunesse en eût refleuri pour sa pensée » .

Voilà qui n'est plus d'une pensionnaire, n'est-il pas vrai? Goûtons encore cette forte et prénietzschéenne pensée sur le christianisme : (i Stupide vulgaire qui voit dans la religion chrétienne la tendance à renoncer au monde! C'est la domination du monde qu'elle enferme : de là sa douceur, sa force et son pouvoir conci-

(1) Les relations de Guethe avec Mme de Stein étaient alors mal connues.

liateur. La grandeur de la doctrine du Christ, c'est qu'elle enseigne mieux que toute autre à dompter la vie. Oui, tous les autres, et Socrate lui-même portent nos regards vers un au-delà ; le christianisme place ici-bas la lutte et la victoire; c'est pourquoi je vois en lui la plus haute philosophie de la vie. — Le Christ est allé au désert a6n d'y achever de se vaincre, puis il en sortit armé d'une force gigantesque pour marcher à l'assaut de la terre. De là son pontificat suprême, sa force pure que nul emprunt n'épuisera jamais et qui doit suffire à l'humanité tant que durera ce globe. La douceur dans la puissance de dompte}' le monde, voilà le christianisme ! »

Certes, un esprit original autant que ferme et, s'il se fût épanoui à loisir, plus remarquable en toutes choses que celui de son mari. — A ce dernier. Ton doit rendre cette justice qu'il comprit la supériorité de sa compagne. Le soin qu'il prenait de noter sur ses carnets les plus fortuites saillies de Charlotte nous prouve l'estime qu'il faisait de son esprit. Par une instinctive et subtile délicatesse d'âme, afin de paralyser à ses côtés l'éveil d'une possible et tacite jalousie d'auteur, Charlotte n'essaya jamais de

traduire sa propre pensée par des vers, mais elle en écrivit sous le nom de son époux, témoig^nant ainsi qu'elle aurait pu prétendre pour sa part au laurier du poète. Stieg^litz raconte en effet dans ses mémoires qu'après avoir long^uement préparé par la méditation un des morceaux qui figurent dans les Tableaux de V Orient, la tragédie àeSélim II, il écrivit en une seule nuit le troisième acte de ce drame, emporté soudain par un élan d'inspiration féconde. Toutefois la scène capitale, une conversation entre le médecin du sérail et la sultane Validé, l'arrêta cette fois et fut laissée provisoirement en blanc : Il Celle-ci, poursuit-il (\) ne mûrit qu'au printemps suivant, et voici dans quelles circonstances. Métant mis plusieurs jours de suite au travail de grand matin, j'écrivis quelques projets pour cette scène, mais aucun ne me satisfit et je les rejetai l'un après l'autre. Je finis par désespérer de réussir jamais ce morceau tant que la sonnerie de neuf heures m'appellerait inexorablement à mon travail de bibliothèque, qui me devenait si particulièrement haïssable en de telles circonstances. »

Par bonheur Charlotte avait recueilli avec soin toutes les feuilles jetées de côté par son mari, et

de plus, elle était fort au courant de ses intentions, car leurs entretiens portaient le plus souvent sur les travaux du poète. — Un jour qu'emporté par un nouvel élan créateur et plus que jamais assuré du succès imminent de ses efforts, Stieg^litz avait dû néanmoins s'arrêter court à l'heure de son service, il se précipita dehors avec un juron pour se rendre à la bibliothèque. A peine était-il sorti que sa femme s'assit à sa table, se mit à l'œuvre et acheva la scène commencée; puis, lorsqu'il revint triste et fatig^ué au logis, elle lui montra du doigt son pupitre avec un sourire rayonnant de joie. « Là, ajoute-t-il, je trouvai l'enfant qu'elle venait de me donner et que j'ai toujours traité depuis lors comme un véritable Benjamin. Le poème intitulé : MaTsuna dans le premier volume des Tableaux de C Orient est aussi de Charlotte seule; chose singulière, c'est de celui-là que la critique, qui en ignorait naturellement l'origine, a dit que seul, dans cette série de morceaux, il exprimait les sentiments d'une jeune fille allemande plutôt que ceux d'une enfant de l'Orient.

Voilà donc un épanouissement intellectuel aussi complet qu'on pouvait le souhaiter dans une si jeune femme (Charlotte est morte à vingthuit ans). Mundt, qui en avait été slngulière-

ment frappé, rapporte dans son Denlimal [l] qu'il poussa son amie à écrire pour le public, dans l'intérêt de son équilibre moral. Il estimait, en effet, non sans clairvoyance, que tel était le vœu secret de ce tempérament intellectuel si vibrant et, peut-être, le remède aux inégalités de sa santé physique. Cédant à ce conseil amical, elle projeta de raconter les mystiques années de son enfance et, certes, ces souvenirs eussent été pour nous un précieux document psychologique. Par malheur la crise suprême de la santé de son mari et de sa propre existence morale éclata peu après, en sorte qu'elle dut annoncer à Mundt l'avortement de son dessein, ses mémoires de jeunesse ayant été véritablement étouffés dans leur germe (2) par les soucis écrasants qu'elle venait de connaître.

Page 1