Charlolle et le féminisme
Nous l'avons dit, les écrivains de la Jeune Allemagne (dont Mundt était l'un des plus en vue) cherchèrent après la mort de Charlotte — de cette « sainte » et de cette « Madone (3) » — à la
(3) C'est le titre du roman de Mundt inspiré par le souvenir de Charlolle.
faire médiatrice entre eux et l'opinion publique, peu complaisante à leurs audaces. Avec Rachel Varnhagen et Bettina d'Arnim, deux mystiques à l'exaltation contagieuse, elle dut former une sorte de trinité féminine sous le patronage de laquelle les représentants de la troisième génération romantique en Allemagne tentèrent de placer r « émancipation de la femme " , la « réhabilitation de la chair " et autres échos du saint-simonisme ou des romans révoltés de George Sand. Ces revendications passaient en effet le Rhin vers cette époque, et les hégéliens de gauche s'emplovaiont à les traduire dans le jargon de leur maître pour les accommoder à la mode du jour. C'était le temps où Gutzow rééditait avec une préface incendiaire les lettres si hardies déjà de Schleiermacher sur le roman de Lucinde (1) et préparait en outre son propre roman de Wally qui causa grand scandale lors de sa publication : enfin c'était aussi 1 heure des premières incartades de Henri Heine.
Jusqu'à quel point cependant Charlotte avaitelle autorisé par ses paroles une glorification posthume qui la faisait porte-étendard de l'émancipation féminine, c'est ce qu'il nous faut examiner rapidement en cet endroit. — Il est cer-
(1) Par F. Schlegel. \
tain qu'elle a montré parfois quelque impatience devant les séculaires incapacités de son sexe et qu'on peut lire, par exemple, dans le Denkmal, cette boutade échappée à sa plume après une querelle avec un malappris (1) : « Un duel eût été la solution la plus prompte, et vraiment j'ai compris alors, en un instant, toute la portée de cette institution, car je l'ai à la fois vécue et savourée intérieurement. Quel domma{je qu'on en fasse si souvent abus! Il y a là une suprême ressource. — Nous autres pauvres femmes, créatures impuissantes et sans armes, nous ne pouvons rien, fût-ce pour défendre nos droits les plus sacrés : il nous faut mourir d'une blessure infligée à notre dig^nité sans connaître d'autre revanche que les larmes stériles dont se mouille alors notre propre joue! " — Elle écrira bien encore après être allée prendre le café dans une nombreuse réunion féminine (2) : » Il faudrait vraiment émanciper une bonne fois les femmes allemandes : il faudrait leur montrer ce qu'elles sont. Qu'une douleur apparaisse dans leur existence, elles se révèlent si fortes, si dignes d'estime : et pourtant, dans la vie ordinaire, on les voit le plus souvent si insignifiantes, attachées aux plus plates préoccupations. Je l'ai éprouvé
hier une fois encore, avec un chagrin et une honte sans pareils! v
Enfin, comme une autre Madame Roland, elle professe à 1 occasion des sentiments républicains (1) : elle engagée son mari, Thégélien orthodoxe, à réveiller ses facultés créatrices par une adhésion plus hardie aux idées nouvelles (2) dont elle est pour sa part une adepte : « Les hommes d'aujourd'hui, écrit-elle (3), ont des cœurs sans limites; c'est là ce qui me paraît exquis dans le temps présent, car je vois dans cette disposition une promesse d'activité féconde. Rallie-toi donc au temps nouveau, et nous marcherons alors du même pas dans la vie. Les orag^es politiques ne sont que passagères douleurs d'enfantement : les naissances imminentes vont les terminer tout à l'heure... Sur toutes choses, garde-toi de te réfugier dédaigneusement dans un passé dont nul ne te donnera demain une obole. " — On voit que le vent de l'époque a soufflé sur ce front harmonieux et juvénile.
Ces traits, fort clairsemés dans les papiers de Charlotte, autorisaient-ils cependant Mundt à faire de son amie une adepte anticipée du féminisme, un apôtre de l'émancipation universelle,
à écrire qu'elle eût désiré d'être un homme (1) ,ou tout au moins de dépasser la présente mission sociale de la femme afin de saisir d'une main ferme le gouvernail de sa propre destinée? — Stieglitz a protesté par la suite dans ses mémoires contre une interprétation des sentiments de Charlotte qu'il juge tout au moins exagérée : « C'est, dit-il (2) , une erreur fort répandue maintenant et trop souvent développée avec complaisance que ces prétendues sympathies de Charlotte pour certaines tendances du temps présent qui, après avoir atteint en France leur apogée vertigineuse, ont connu chez nous les succès que l'on sait et grisé tant de cerveaux d'une ivresse passagère ou durable : je veux dire les émancipations en général et en particulier l'émancipation de la femme. » Puis, déplorant, chez les publicistes de la Jeune Allemagne, l'habitude d'associer sans cesse le nom de Charlotte à ceux de RachelVarnhagen et de Bettina d'Arnim, il ajoute (3) : « Qu'y a-t-il de commun cependant entre Charlotte, la simple et modeste Hambourgeoise dont un souffle chaleureux du Sud semblait seulement avoir effleuré l'àme septentrionale, dont la grâce unie au caractère faisait