‹ Une tragédie d'amour au temps du romantisem; Henri et Charlotte Stieglitz (avec des documents inédits)Chapitre 24 sur 48 · La correspondance de Rachel Varniuujen · texte numérisé non relu

La correspondance de Rachel Varniuujen

Tout au contraire, l'influence de Rachel sur sa pensée fut profonde, quoique tardive : mais

il n'est pas non plus exact d'avancer qu'elle ait vécu dans l'intimité de cette femme ëminente, car son mari nous assure qu'elle la connut à peine : « Avant mon mariage, écrit-il (li, j'avais rencontré Rachel dans quelques salons, et j'avais prêté une oreille attentive à sa conversation si spirituelle; il n'était guère possible en effet de se soustraire à son charme. Mais, ayant délaissé par la suite les salons où je la voyais afin de nous créer un cercle propre, doué de personnalité et d'indépendance, je demeurai longtemps sans me retrouver en sa présence. Une fois seulement, au cours de nos promenades, nous rencontrâmes Mme de Varnhagen, qui me fit les plus aimables reproches sur ïavaii'ce avec laquelle j'enfermai mon précieux trésor, et, là-dessus, nous invita cordialement à la visiter au plus tôt. Nous le promimes, mais ce projet n'eut pas de suite en dépit de notre bonne volonté, car Rachel mourut peu après. Quelques mois plus tard, lorsque fut publiée par les soins de son mari sa correspondance, si remplie de grâce, nous regrettâmes sincèrement de n'avoir pas cultivé, tandis qu'il en était temps encore, une relation si peu banale — car il nous eût été facile de le faire — et nous cherchâmes à re-

lOG UNE TRAGEDIE D'AMOUR

trouver, dans les posthumes rayons de son esprit, ce que nous avions perdu à nous tenir éloignés de ce vivant foyer intellectuel. "

Rachel Levin, qui épousa sur le tard un homme d esprit et de talent, Varnhagen d'Ense, avait tenu durant plus de trente années une gfrande place dans la société berlinoise, et même dans la vie intellectuelle de l'Allemagne. Elle s'éteignit en 1833, à l'approche du printemps, et, avant la fin de cette même année, son mari dédiait aux amis de sa mémoire sous le titre de Rachel (1) , un livre du souvenir, un certain nombre de ses lettres qui eurent le plus grand retentissement. L'introduction que le pieux éditeur avait placée en tête de l'ouvrage donnait un curieux récit de ses premières relations dans le monde avec la femme originale et supérieure qui, plus âgée que lui de quinze ans, devait pourtant lui accorder sa main après lui avoir imposé un assez long stage amoureux et lui donner encore dixsept années de bonheur sans nuage.

Rachel est une des plus séduisantes figures de la deuxième génération romantique; toutefois, des troubles aspirations de son époque, elle

(1) Raliel, eiii Bucli des Andenkens, Berlin, 1833. Ce livre a servi jusqu'à un certain point de modèle à Mundt pour rédiger dix-huit mois plus tard le monument du souvenir qu il voulait élever à son amie : Charlotte Stieylilz, élu Deukinul.

sut se dégager à temps, pour atteindre, sous l'inspiration de Gœthe et de Schiller, au port de l'équilibre intellectuel. Or les romantiques guéris deviennent facilement les saints de notre âge, ceux dont la vie se propose d'elle-même en exemple à qui souffre autour d'eux d'un mal dont ils ont triomphé pour leur part, — et nous allons voir que telle fut la destinée posthume de Mme Vernhagen. — Sa jeunesse avait été traversée par une passion brûlante dont l'objet était un bel Espagnol — passion qui, par plus d'un trait, rappelle celle de Julie de Lespinasse, la première des amoureuses romantiques, pour le charmant marquis de Mora. — Si Mlle de Lespinasse était sans parents légitimes, Rachel Levin était d'extraction israélite et le poids de cette origine lui sembla quelquefois si lourd à porter dans la société de son temps (1), qu'elle aussi parlait à l'occasion de sa « fausse naissance » . — Toutes deux, exaltées par un amour contrarié, connurent donc d abord les mêmes sentiments de révolte contre l'organisation sociale ennemie et surent les exprimer en traits de flamme. Varnhagen raconte en effet, avec quelque naïveté, qu'il put prendre connaissance avant son mariage des lettres et du journal de

(1) Uucli des Aiidcii/tciis, I, 435. Voir aussi I, W, les singulières expansions de son agonie.

sa future femme, durant cette période agitée de son existence. Il assure que la puissance et rémotion de ces pages surpassaient tout ce qui a été publié par Rousseau et par Gœthe en fait de confidences amoureuses, et que seules les lettres de Jean- Jacques à Mme d'Houdetot peuvent donner une idée des feux qui brûlaient la jeune Berlinoise. Par malheur, ces reliques d'un passé orageux furent, dit-il, égarées par elle en 1813, dans la confusion de la mêlée européenne et n'ont jamais été retrousées depuis lors.

Rachel, qui ne vécut que par les nerfs, possédait la plus complète expérience personnelle des dispositions du tempérament romantique, et si, en jugeant les autres d'après cette expérience, elle put se tromper quelquefois à ses dépens, elle connut aussi, dans ses diagnostics et dans les consultations morales qu'on vint lui demander de bonne heure, les plus extraordinaires réussites; elle devint le plus réputé des médecins de l'âme : elle passa même pour une sorte de sybille douée du don prophétique. C'est ainsi qu'on la vit annoncer parfois (mais non pas aux parents sans nul doute) le trépas prématuré de certains enfants qui présentaient toutes les apparences de la vigueur. Son secret consistait dans une science parfaite de la santé romantique, de ses faiblesses et de ses ressources.

Sa cure morale la plus éclatante fut celle d'Alexandre de La Rlarwitz, un jeune homme hautement doué qui se sentait, lorsqu'elle le connut, fort déprimé par le mal du siècle. Il disait en termes pathétiques les souffrances de son âme flétrie avant le temps, les spectres qui le hantaient nuit et jour, et Tahattement trajjique qui s'emparait trop souvent de son esprit (I). Rachel, qui avait conçu pour lui une chaleureuse et maternelle affection, lui adressait des lettres assez subtiles, mystérieuses et capricieuses, comme le sont presque toutes les productions de sa phime, mais qui ag^issaient pourtant sur le malade à la façon d'un véritable dictame, puisqu'il la remercia de ces rébus du sentiment en paroles lyriques : "Je relis vos lettres trois ou quatre fois de suite, écrit-il (2) : quelques passajjes pkis souvent encore ; puis je les mets de côté avec la satisfaction d'un avare qui verrait son trésor aug^menté de milliers déçus. Après quoi, je me recueille, et je marche des heures par ma chambre en laissant le contenu de ces

(1) Burh {les Andenhcuft, I, 508 et suiv. II est frappant qu'Envin Hohde, l'ami de Nietzsche et lui-même un fort intéressant cxeniplaire de la quatrième génération romantique, se soit pris de sympathie à l'égard de La Marwilz quand il lut les lettres de Rachcl (Voir Cncsius, E. Hohde, Leipzig, 1902, p. 66).

(2j Buch ries Anilenhcns, I, 551.

pages chanter dans ma mémoire! " — Rachel lui livre d'ailleurs le secret de sa clairvoyance lorsqu'elle lui écrit : « Je découvre sans peine la disposition et le rythme de votre âme. La mienne me l enseigne . "

Gutzkow (sans doute inspiré par une pensée de Charlotte Stieglitz, comme nous allons le voir) fait dire assez spirituellement à sa Wally (1) qu'il ne faut pas lire trop longtemps les lettres de Rachel sans reprendre haleine parce que cette lecture fatigue le cerveau. Non pas que leur auteur traite des sujets ardus, mais elle se plaît à compliquer pour ses correspondants l'intelligence exacte de sa pensée par excès de subtilité sentimentale. Elle prend en effet toutes choses par leur envers et creuse comme une taupe dans le domaine des idées, n'indiquant çà et là le résultat de son exploration souterraine que par de petites taupinières saillantes au dehors et visibles au spectateur : ces points de repère n'enseignent rien de bien positif et semblent destinés seulement à suggérer qu'il y avait par dessous une pensée dont on ne peut saisir la signification d'ensemble. En sorte qu'on profite assez peu en définitive de ses écrits dont on pensait, à première vue, extraire facilement des trésors.

(1) GcTZKOw, OEitvres (éd. de 1852), XIII, 123.

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