‹ Une tragédie d'amour au temps du romantisem; Henri et Charlotte Stieglitz (avec des documents inédits)Chapitre 25 sur 48 · L'influence de Racket SU7' Charlotte · texte numérisé non relu

L'influence de Racket SU7' Charlotte

Tel fut à peu près le sentiment de Charlotte lorsqu'elle parcourut pour la première fois le Livre du souvenir. Cependant, placée par le destin aux côtés d'une sorte de La Marwitz, plutôt moins doué que 1 ami de Rachel du côté du caractère, elle devait bientôt prêter une oreille attentive aux enseignements de cette àme malgré tout supérieure et dont 1 influence morale rayonnait encore, au lendemain de son décès, sur la société de son temps. Une lettre de Charlotte à Stieglitz — qui est datée du 19 décembre 1833 — la montre provisoirement rebelle à une influence qu'elle va bientôt subir sans réserves : « A. présent, écrit-elle (1), je sais ce qui me trouble si souvent chez Rachel. Les grandes vérités doivent avoir leur existence propre, se présenter librementet sans voile; mais si je dois, pour atteindre ces vérités fécondes, tâtonner d'abord dans les ténèbres qui enveloppent la personnalité de l'auteur, me faire jour à travers des notations obscures et confuses, cela me trouble, en vérité. Là où Rachel se

(1) D. 85 et SB. 190.

montre à^'isage découvert, elle m'intéresse sans réserve; mais dès qu'elle se prend à fouiller une idée à sa mode souterraine et chaotique, elle y porte la confusion et m'égare à sa suite. On dirait que ses jug^ements ne puissent se détacher entièrement d'elle-même . C'est d'ailleurs ce qui les rend si intéressants : toutefois, il demeure en elle quelques traits qui ne sont pas entièrement intellijjibles, et, tandis qu'une pag^e fait ma conquête, une autre pag^e en revanche se prend à me choquer de nouveau. » Il est probable que Gutzkow a pris dans ces lig^nes ing^énieuses et subtiles 1 idée de la boutade que nous venons de citer.

Pourtant, dès le 7 janvier de l'année 1834 dont le terme lui devait être si fatal, Charlotte donnait à Mundt une tout autre appréciation : « J'ai fait, lui écrivait-elle (1), de g^rands prog^rès dans mon union étroite avec Rachel et, s'il est d'ordinaire, en amitié, des flux et reflux qu'on ne saurait nier, la mienne à son ég^ard est pour le moment dans tout son plein. — J'assistais, ces jours derniers, à un thé chez des amis : une dame, assise près de moi sur un sopha, ressemblait à Rachel et je fus saisie de cette idée : Si ce pouvait être elle-même en

(1) D. i65 et SB. 192.

réalité etqueje l'eusse connue commeje la connais à présent! Vraiment, je lui aurais sauté au cou, ou du moins, je ne l'aurais plus quittée des veux, et, ce faisant, taché sans doute de thé ma belle robe de soie russe : alors elle se serait moquée de moi par-dessus le marché. — Mais, dans l'au-delà, les âmes ne font certes que sourire et peut-être a-t-elle souri en effet si elle a pu voir jusqu à quel point m'a préoccupé son souvenir. Beaucoup de fillettes n'aiment pas les poupées neuves et plus d'une mère n'a pas encore d'affection pour son enfant le jour de sa naissance : je crois que je sentirais ainsi. Ce que je suis obligée d'aimer, je ne puis l'aimer. Qu'importe! N'y a-t-il pas assez de g^ens pour aimer la nouveauté uniquement parce qu'elle est neuve? Quant à moi, mon attachement pour un livre qu'on m'a beaucoup vanté par avance mûrit fort lentement et presque à mon corps défendant. Cet attachement veut, dans une sorte de lutte contre l'opinion toute faite, examiner, explorer, conquérir par lui-même et nommer enfin à bon droit un tel ouvrage sa propriété personnelle — j'ajouterais même volontiers : en oubliant alors qu'il appartient à tous! — Si, en dépit de leur portée évidente, ces lettres n'ag^irent pas sans délai sur mon esprit de façon bienfaisante, c'est qu'elles posent trop souvent de fjraves

lu UNE TRAGEDIE D'AMOUR

questions sans y répondre, qu'elles défoncent le terrain sans le remettre en ordre après recherche faite : en sorte que je fus émue d'une façon confuse, sans être aussitôt apaisée. Parce qu'en effet je souffre souvent moi-même d'un trop-plein d'interrojjations inquiètes, les réponses précises sont ce qui me fait le plus de bien. Vous comprenez ce que je veux dire. Soit donc que, résignée maintenant à ce défaut, je lise avec plus de calme, soit que mon humeur ait actuellement plus de ressemblance avec la sienne, soit enfin qu'elle-même s'apaise en ses dernières années, je me sens réconciliée avec elle de la façon la plus éclatante et je suis attachée à cette femme pour la vie! — Nous serions donc d'accord là-dessus désormais : nous le serions difficilement, je crois, sur une autre chose. »

Une jolie page de critique impressionniste, n'est-il pas vrai? La pénétration s'y allie fort agréablement à la sincérité et au parfait naturel. Les papiers inédits de Varnhagen renferment d'ailleurs une lettre inédite de Stieglitz, datée du 27 août 1834 (l), lettre qui achèvera de nous renseigner sur les sentiments de sa femme à l'égard de la séduisante Rachel. C'est

(1) Bibliothèque royale de Berlin.

un remerciement après avoir reçu le troisième volume des lettres de Mme Varnhagen. « Votre précieux envoi, dit le mari de Charlotte, est une des plus grandes joies, une des distractions les plus agréables qui puissent me réconforter dans ma convalescence, après une grave atteinte de la maladie. Mais je ne dois pas vous exprimer ma seule gratitude, car celle de ma femme s'y associe avec une pareille sincérité. — Depuis qu'elle a étudié de près cette personnalité unique, elle s'est prise, ainsi que moi, à considérer l'inestimable Rachel comme une amie intime et qui le restera pour notre vie entière. Nous gardons tous deux le souvenir très vif de Tincroyable impression que produisit l'an dernier à Pétersbourg cette véritable missionnaire de l'Esprit, aussitôt que ses lettres y furent parvenues : depuis lors, l'estime et l'affection n'ont fait que croître à son égard. Nous jugeons par là des jouissances qui nous sont réservées lorsque nous commencerons d'exploiter ce nouveau trésor. »

Faut-il toutefois attribuer au Livre du souvenir quelque part de responsabilité dans la décision tragique à laquelle s'arrêta Charlotte Stieglitz dans les derniers jours de l'année 1H;J4? On ne s'est pas fait faute de l'insinuer au lendemain du drame. En effet, les lecteurs de Rachel

avaient bien vite remarqué l'indulgence qu'elle affiche à plusieurs reprises pour le suicide (1) — résolution extrême dont, sans nul doute, la pensée la hanta plus d'une fois elle-même, au cours de son existence passionnée. — Il est très frappant que, dans la première de toutes les lettres publiées par Varnhagen, on voie la jeune Rachel Levin, âgée de seize ans, écrire à son frère pour le supplier de ne pas ajouter aux soucis de sa famille par sa conduite légère ; ayant alors dépeint les tristesses de sa propre vie, elle conclut d'un ton ferme : » Si notre mère venait à mourir aujourd'hui, le plus raisonnable pour nous aussi serait assurément de la suivre dans la mort, et, quant à moi tout au moins, c'est le remède que je choisirais » (2). Pourtant, la profession de foi la plus caractéristique de Rachel Varnhagen à cet égard se rencontre dans une lettre adressée par elle à La Marwitz le lendemain du jour où se tua le poète Henri de Kleist, un des familiers de son salon (3) : « Quand la vie est éteinte, écrit-elle, il n'y a pas à épiloguer davantage. De la part de Kleist,

(1) Charlotte écrit au baron Stieglitz le 20 décembre 1833 : « Des âmes étroites prennent occasion de la lettre où elle

justifie le suicide (lettre que nous citons plus loin) pour se déchaîner en une dévote colère. « (D. 165).

(2) Bttch des Andenhcus, I, 52.

(3) Ibid., \, 576-577,

cette action ne m'a pas étonnée; il s'était examiné sévèrement, il était sincère et souffrait grandement, ^ous n'avons jamais parlé ensemble de mort ou de suicide, mais vous savez ce que je pense sur ce dernier point, — exactement comme vous. — Je n'aime pas que les hommes, ces infortunés, souffrent jusqu'à la lie. Par toutes les voies, on peut se rapprocher de ce qui est vraiment Grand et Infini, dès qu'on a su le concevoir. Nous ne comprenons entièrement personne au surplus, et il faut espérer dans la bonté de Dieu. Eh quoi! cette bonté, qu'on nous dit sans bornes, atteindrait son terme après un coup de pistolet? Des accidents de toute nature auraient le droit de m'anéantir : cela serait permis à une misérable fièvre, à une bûche, à une tuile, à une maladresse et non pas à moi-même! Je devrais supporter de langfuir sur un lit de malade ou d'infirme, et, si tout allait au mieux, de devenir, vers quatre-ving^ts ans, un heureux imbécile (sic) après m'étre détérioré lentement dès ma trentième année de la plus écœurante manière?

Je me réjouis que mon noble ami — car je l'appelle mon ami amèrement et avec larmes — n'ait pas supporté un sort indifjne de lui. Nul de ceux qui le blâment ne lui eût offert seulement dix écus, ne lui aurait voué ses soins,

n'aurait eu quelque ménag^ement pour lui, s'il avait continué de passer, brisé, devant leurs yeux. Ils n'auraient pas, pour cela, cessé de calculer sans trêve en vue de décider s'il avait bien droit encore ou s'il ne devait plus aspirer désormais à la tasse de café qu'ils offrent! — Je ne sais rien de sa mort, sinon qu'il a tué une femme et s'est tué lui-même ensuite. Cela est et cela reste un acte de courage. Et qui donc n'abandonnerait cette fatigante et incorrigible vie s'il ne craignait davantage encore les sombres possibilités de l'au-delà? Pour ce qui est de nous détacher du désir, le cours de ce monde suffit bien à le faire ! Ceci dit pour ceux qui n'ont plus de joies à espérer ici-bas. Que chacun cherche en sa pensée s'ils sont rares ou plutôt fréquents ! »

Arguments plus spécieux que solides et dans lesquels le point de vue social est entièrement laissé de côté, à la mode romantique! Mais qui pourrait dire si ces accents bien féminins dans leur capricieuse allure et dans leur logique sentimentale résonnèrent ou non aux oreilles de Charlotte durant les jours sombres de décembre 1834 et durant la fatale nuit? Nous pensons, quanta nous, qu'elle n'avait pas besoin de cet amer viatique pour entreprendre son voyage. Son esprit, si remarquablement épanoui

au souffle ardent de la souffrance, devait suffire à la pourvoir de so[)hismes spécieux lorsqu'elle se prit à délibérer sur un acte dont la suggestion lui venait, à coup sûr, des assises obscures de son tempérament originel.

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