‹ Une tragédie d'amour au temps du romantisem; Henri et Charlotte Stieglitz (avec des documents inédits)Chapitre 26 sur 48 · I. LA FAILLITE DE l'aMOUR · texte numérisé non relu

I. LA FAILLITE DE l'aMOUR

Ce titre ne doit nullement faire entendre que Stie^litz ait jamais perdu l'amour fidèle et secourable de Charlotte, — bien qu'il ait mis cet amour à une rude épreuve, car il fut de tout temps très fatigant pour son entourage, et il devenait vraiment intolérable, ainsi qu'il l'avait lui-même prévu, durant ses périodes de découragement maladif. — Nous prétendons indiquer par le mot de « faillite •) que non seulement il n'a pas su tirer de l'amour la force qu'il rêvait jadis d'y puiser pour tendre d'un vol plus léger vers l'empyrée du mysticisme esthétique, mais encore qu'il a bientôt cessé d'y trouver un réconfort contre ses périodiques inquiétudes (1). En

(1) SH. U)9 et suiv.

se plaçant à ce point de vue il est permis d'affirmer sans scrupules que 1 amour fit une entière faillite à l'égard de ce poète sans génie et de cet ambitieux sans caractère.

Dieu sait pourtant qu il l'avait rêvé et annoncé éternel, cet amour dont, après six ans de mariage, l'influence bienfaisante devait être si totalement épuisée pour lui. L'éternité de l'amour est une des préoccupations ordinaires de sa correspondance avec sa fiancée, un thème favori sur lequel sa plume. alerte brode chaque jour des développements de casuistique sentimentale : « Parmi tous les scepticismes et tous les doutes, écrit-il, nul ne me parait plus coupable que celui dont l'objet est l'éternité de l'amour! Je me sens frissonner jusqu'aux moelles et j'entends comme un cri soudain au fond de mon cœur lorsque je fais hautement ma profession de foi sur ce point, tout brûlant d'un feu intérieur, et que je reçois alors cette réponse : " Nous reparlerons de ceci dans dix ans! — Oli! c'est là un blasphème, un sacrilège à mes yeux; mais n'avons-nous pas le droit de murmurer en ce cas : Seigneur, pardonnez-les, car ils ne savent ce qu'ils font ! »

Ces lignes sont datées du 27 juillet 1827. En

(1) Br. II, 192. Voir aussi Br. II, 306 cl 343.

1837, l'amoureux qui les signe sera veuf depuis deux ans et demi, et, comme nous le verrons, distrait, dissipé même par le cours de la vie et fidèle en paroles toutauplusà son ancien amour !

1 , — Une épouse maternelle.

Si l'amour de Stieglitz perdit bientôt toute vertu de réconfort à son égard, il faut néanmoins reconnaître que ce sentiment avait d'abord été chez lui chaleureux et sincère, jusque dans le mariage. Charlotte nous en fournirait au besoin des témoignages non équivoques par ses lettres et par sa conversation (dont nous dirons qu'Henri prit bientôt l'habitude de noter chaque jour sur ses carnets les traits les plus heureux) . Ainsi la correspondance des époux lors de leur première séparation est encore des plus tendres. Charlotte est allée seule rendre visite à ses parents de Leipzig et elle écrit à son mari (1) : « Après les avoir tous revus, après m'être réjouie avec eux, alors me vint soudain la conscience de notre séparation. Aussitôt, j'aurais voulu pouvoir me hâter à ta rencontre, te remercier de m'avoir accordé pour

une fois ces bonnes heures et en même temps te prier de ne plus me laisser partir avant bien, bien longtemps désormais! «

En effet, les époux ne se quittent à nouveau que deux ans plus tard, en 1832. Charlotte, dont la santé est dès lors atteinte, va seule prendre les bains de mer, et le ton de ses lettres est peut-être encore plus affectueux qu'en 1830 : « Voici donc, écrit-elle (1), que j'ai à te remercier une fois de plus pour les joies renouvelées de la correspondance — joies dont tu m'as toujours si largement comblée en tous lieux, mon Henri! — Notre séparation d'aujourd'hui, qui, grâce à Dieu, ne se comptera que par jours, tire un charme vraiment exquis de ces conversations écrites, jadis prolongées durant des années, à présent devenues si rares entre nous ! » Puis c'est une peinture aimable de sa vie, de ses lectures, de son souvenir fidèle, une causerie tendre dont l'accent trahit le plus entier abandon du cœur.

Une troisième et dernière fois Charlotte eut l'occasion d'adresser à son mari quelques lettres qui nous renseignent, sans erreur possible, sur la cordialité de leurs relations conjugales. Au printemps de 1833, ils entreprirent un voyage

en Russie pour visiter leurs parents de Pétersbourg, et Stieglitz, laissant Charlotte en arrière aux soins de son oncle, poussa une pointe jusqu'à Moscou, Nijni et Kasan. Le Denkmal de Mundt nous a conservé quelques lettres de la jeune femme durant cette nouvelle séparation : « Je lis beaucoup, écrit-elle, dans le carnet de notes que tu m'as laissé et j'y prends grand plaisir. J'en ferai des extraits pour l'oncle Louis, car j'ai en lui une confiance sans borne et ce m'est une joie qu'il apprenne à te mieux connaître. — Mais j'y trouve aussi les preuves d'un espionnage dont je n'avais même pas le soupçon. Çà et là, je vois des passages devant lesquels on lit : Charlotte disait récemment..., puis viennent des paroles de moi dont je ne garde nul souvenir. Au-dessous d'une autre ligne, tu écris : Remarque de Charlotte! Attends un peu, indiscret, curieux, gobe-mouche! Tu as donc encore dans le sang tes vieilles habitudes de philologue et de collectionneur de notes, quand je te croyais dès longtemps débarrassé de cette défroque poudreuse! Je me garderai bien désormais de dire bonnement tout ce qui me passe par la tète, maintenant que je sais à mes côtés une telle surveillance. Mon poète

serait-il devenu policier? — Mais non, que mon poète me traite toujours comme sienne, en détail ou en totalité, à sa g^uise et à son gré : qu'il use de sa femme comme il lui plaira! Si seulement il parvient à tirer d'elle avantage et utilité, gaieté et progrès, nul n'en sera plus heureux que l'heureuse épouse de ce poète! "

Ces lignes nous apprennent qu'Henri, de plus en plus frappé vers cette époque par l'épanouissement intellectuel de sa compagne, avait commencé de noter les pensées ingénieuses ou brillantes qu'elle exprimait devant lui, sans y prêter grande attention pour sa part. Mundt a publié un grand nombre de ces notes, précieux documents pour pénétrer dans l'intimité du ménage. Un autre extrait de la même correspondance nous montrera mieux encore Charlotte devenue la tète et l'autorité dans la maison : « Je me réjouis de voir que tu te reposes cette fois en gaieté, ce qui t'arrive rarement, coursier trop ardent, trop indompté, trop fougueux. Un peu plus de mors, un peu de caveçon s'il le faut! Vraiment, Henri, crois-en ton fidèle compagnon de lutte, cela ne pourrait te faire de mal. Un frein plus sévère durant ta première éducation t'aurait été fort salutaire, car tu y aurais gagné pour le reste de tes jours en équilibre et en sang-froid, en mesure et en tact. Il faut à pré-

sent que l'expérience supplée aux lacunes d'une adolescence trop tôt écartée du foyer paternel. Sur ce point, la vie et l'amour ont déjà réparé plus d'une brèche, et complété, et redressé çà et là; ce progrès se marquera toujours davantage, mon bon et fidèle camarade. Oh! te savoir heureux, heureux et satisfait dans l'effort et dans la joie de vivre, A'oilà mon bonheur, ma paix, la nourriture spirituelle qui m'est nécessaire pour prospérer de mon côté ! »

La lettre continue sur le ton le plus badin, le plus spirituel et celles qui la suivent ne sont pas moins séduisantes dans leur affection clairvoyante et ferme : on dirait une mère penchée tendrement sur un nourrisson nerveux et parfois quinteux à l'excès. Car Charlotte en était venue à traiter son époux comme il le méritait, c'est-à-dire en enfant : enfant gâté et trop souvent incommode à sa gouvernante, mais aimé malgré tout pour sa faiblesse, pour la naïve et désarmante expansion de son égoïsme foncier! «1 A l'égard de la vie, lui dit-elle un jour (1), tu te conduis trop souvent en enfant rétif et mal élevé. " Et Stieglitz reproduit lui-même dans ses mémoires (2) un mot caractéristique de leur servante berlinoise : comme il lui arrivait, dit-il,

(2) SB. i46.

d'appeler à plusieurs reprises, avec une insistance plaintive, sa femme qui se trouvaità ce moment retenue par quelque occupation clans la pièce voisine, la malicieuse fille du peuple alla prévenir en ces termes la maîtresse du log^is : « Frau Doctorin, vos six enfants vous réclament! »

A ce grand enfant adoptif, Charlotte finit même par sacrifier jusqu'à l'instinct de la maternité tel que l'a fait le vœu de la Nature, car elle écrit dès 1832 au baron Stieglitz en lui demandant le concours de sa bourse pour libérer Henri de ses derniers devoirs professionnels (ses fonctions de bibliothécaire) (1) : « Je vais jusqu'à être reconnaissante au ciel de ce qu'il ne nous donne pas d'enfants, parce que, dans cette privation d'un bonheur désiré si ardemment par tant d'autres femmes, je vois pour Henri la possibilité d'acquérir par vous, dès à présent, une entière indépendance intellectuelle. » C'est-àdire que, dispensé de pourvoir à l'éducation et à l'avenir d'un ou plusieurs enfants, Stieglilz peut, avec moins de scrupules, se mettre entièrement à la charge de ceux des siens qu'a favorisés la fortune.

Au surplus, ses mémoires renferment une profession de foi très nette à ce propos; après

avoir rappelé que son mariage resta stérile, il ajoute (1) : « Certes, nous aimions tous deux les enfants de bon cœur : nous jouions gaiement avec ceux d'autrui et savions nous y attacher comme s'ils eussent été nôtres; pourtant, au cours de notre vie conjugale, nous n'avons jamais éprouvé une seule impression pénible ni prononcé un mot de regret en songeant aux enfants qui ne nous venaient pas. Rien d'étonnant à cela au surplus puisque, dans mes heures d'inspiration favorable, nous avions assez des rejetons à soigner et à élever, tout remplis de joie et d'allégresse — (il s'agit naturellement ici des œuvres poétiques de l'époux). — Tandis que, pendant les heures sombres et douloureuses dont nous avons dû supporter le poids, nous trouvions une besogne suffisante dans notre effort pour dominer le chagrin le plus sensible qui put nous atteindre! (à savoir : l'incapacité momentanée d'aligner des vers!) "

Nous venons de montrer Charlotte renonçant en effet de bon cœur aux joies de la maternité si la tranquillité morale de son mari devait être parla mieux assurée. Il semble qu'elle lui sacrifia davantage encore : la correspondance de son fiancé nous a précédemment appris que

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