‹ Une tragédie d'amour au temps du romantisem; Henri et Charlotte Stieglitz (avec des documents inédits)Chapitre 28 sur 48 · Le rôle de Mundt · texte numérisé non relu

Le rôle de Mundt

Avant de la sorte établi la persistance et déterminé la nature exacte de l'amour que Charlotte conserva jusqu'à la fin pour son mari, il nous faut écarter ou tout au moins réduire à de justes proportions une interprétation romanesque de sa mort qui semble avoir laissé quelque impression dans l'esprit des rares et sommaires historiens de ce drame. On a insinué que Charlotte, aimée de Théodore Mundt, un des familiers de son salon, ne serait pas restée sans répondre, en dépit d'elle-même, aux sentiments

généreux d'un homme de cœur. Cette faiblesse, que sa vertu lui ordonnait de combattre, aurait alors contribué à la pousser vers le trépas.

Telle est l'explication que suggérait déjà Gustave Kuehne, un des premiers commentateurs de la biographie de Charlotte par Mundt : il y a beaucoup à lire entre les lignes de ce livre, disait Kuehne (l),et nous allons voir dans un instant qu'il avait de bonnes raisons pour le penser, Mundt lui ayant fait sur ce point quelques demi-confidences. Certains journaux précisèrent dès lors cette vague indication et mirent plus directement en cause la fidélité, au moins intellectuelle, de Charlotte! L'accusation fut enfin renouvelée lorsque Curtze publia, vers 1860, quelques écrits de Stieglitz et ramena un instant l'attention publique sur le drame de 1834; il nous apprend en effet, avec indignation (dans son avant-propos aux Souvenirs de Charlotte) (2), que deux critiques, appréciant sa précédente publication (les lettres de Stieglitz fiancé), ont hasardé cette assertion malveillante : un ami, de haute valeur littéraire, ne serait pas resté assez indifférent à Charlotte et aurait pris le pas sur son mari dans ses affections ; lorsqu'elle s'en aperçut, son

(1) yVeil)l. ntifl Maennl. Charal, Icrc (],c\pzig, 18"J8), I. 125,

(2) Erinner, V,

sentiment du devoir ne lui permit pas de survivre à cette infidélité involontaire. C'est Mundt, encore vivant à celte époque, qui est ici désigné à mots couverts et ce sont ses relations avec Charlotte qu'il nous faut donc examiner à présent.

Nous avons prononcé déjà maintes fois le nom de Théodore Mundt, cet intime commensal du ménage Stieglitz qui, après avoir été le biographe ému de Charlotte, devint l'un des écrivains en vue de la Jeune Allemagne. Formé dans le salon de Rachel, protégé de Varnhagen, il avait débuté dans la carrière des lettres par une étude sociale : L'unité de l'Allemagne dans son évolution polilicjne et théorique ainsi que par des romans : Le Duo, Madelon ou les Romantiques à Palis, le Basilic, qui, tous, trahissent Ttiifluence du romantisme français de 1830 (1). Durant les derniers mois de la vie de Charlotte, il conçut et commença de composer son roman le plus lu, Madone, qui lui fut inspiré par sa passion platonique pour l'épouse de Stieglitz,

(1) Dans le dernier de ces récits truculents, on voit un mari sans scrupules vendre à un prince les faveurs de sa femme. Le père de ce vilain personnage enlève alors son petit-fils, l'enfant de la mère coupable, devient directeur d'une ménagerie et réparait au dénouement pour lancer ses bêtes fauves contre le grand seigneur libertin qui se trouve à ce moment attablé dans une orgie avec l'objet de sa passion criminelle. (Sur la carrière de Mundt, voir Proeiss, p. 504' et suiv.).

bien que son héroïne — une « sainte » suivant le rite de Georg^e Sand — débute en se donnant à son soupirant et ne ressemble que de bien loin à limpeccable et timide Charlotte.

Nous avons dit que la passion de Mundt n'était pas restée inconnue de ses contemporains parce qu'il avait ouvert lui-même la porte aux suppositions malveillantes. En dépit de ses efforts méritoires pour faire preuve de tact et garder la mesure nécessaire, l'accent passionné du biographe de Charlotte se marque dans certains chapitres de son œuvre biographique. En outre, les pages finales du Denhinal sont presque uniquement remplies par les lettres que lajeune femme adressait à 1 auteur durant les derniers mois de sa vie et cette particularité laisse supposer que Mundt avait à ce moment conquis, dans lintimité morale de son héroïne, la place jadis occupée par Stieglitz. Il confirme d'ailleurs une pareille impression chez ses lecteurs lorsqu'il décrit en termes émus quelques épisodes significatifs de ses relations avec son amie : celui-ci, par exemple, qui fut fort remarqué (1) : Il Le printemps de 1834, écrit-il, a été radieux et tiède. Les fleurs naissantes, le ciel bleu, le soleil d'or, la promenade libre etjoyeuse

dans l'air plus jeune du renouveau n'avaient jamais exercé une si heureuse influence sur l'humeur de Charlotte. Henri Stieglitz était dès ce moment très malade : mais, après tant d'autres crises semblables et passagères, sa femme considérait ce malaise comme peu dangereux, d'origine purement physique et nulle inquiétude sérieuse n'effleurait encore sa pensée à ce sujet. »

Après avoir dit combien la jeune femme jouissait à ce moment de la vie, de ses relations cordiales avec des amis dignes d'elle, et des excursions dans la banlieue berlinoise que favorisait le beau temps, Mundt poursuit en ces termes : « Souvent nous allions nous promener tous trois de compagnie et nous passions parfois dans les champs des journées entières. Il arrivait alors que Stieglitz s'absorbât tout à fait en lui-même et se prît à marcher à l'écart, quitte à se rapprocher bientôt pour se mêler à la conversation avec une exaltation fébrile. 11 était miné, profondément fatigué : parfois, il s'endormait au soleil, quand nous nous arrêtions un instant pour nous reposer. Mais Charlotte souriait alors et laissait tomber sur lui un doux regard en assurant que sa santé se remettrait bientôt... Unjour,àTegel, nous nous assîmes près du beau grand lac sombre, sur le gazon, et Stieglitz

s'endormit bientôt profondément... Nous parlâmes, Charlotte et moi, avec beaucoup d'animation, abordant les sujets les plus élevés : elle me raconta sa vie passée, traça des plans pour l'avenir... Soudain, le soleil éclaira le lac : on pouvait voir, sous le clair miroir de l'onde, les brillants coquillages qui reflétaient, en les estompant vaguement, les rayons radieux. Le ciel semblait un dôme d'hyacinthe étendu sur le monde : les gramens se balançaient pensifs dans la brise et nous sentions derrière nous le calme de la forêt fraiche et silencieuse dont les pins aux sombres silhouettes s'éclairaient à demi. Ce fut le dernier jour heureux de Charlotte. »

Le ton de cette idylle est symptomatique et n'a pu passer inaperçu des lecteurs du Z)enA:ma/. Il est vraisemblable que Mundt livra ce jour-là un assaut redoutable sinon à la vertu de Charlotte (nous allons voir qu'il s'en défend), tout au moins à sa fidélité intellectuelle au vœu de son mariage. Dans une lettre qu'elle lui adressa le 9 septembre suivant elle fait allusion, sans reproche, à cette belle matinée de printemps : « Pourrai-je jamais, dit-elle (1), redevenir aussi joyeuse que je l'étais alors.' Je ne le sais :

mon astre planait au plus haut de l'éther, mais j'ai bientôt glissé vers les régions plus basses, de je ne sais combien de toises en vérité! » En général, ses lettres à Mundt ont l'accent de la camaraderie affectueuse et sont remplies par ces plaisantes allusions aux incidents de la veille ou de la journée qui donnent tant de charme à la correspondance d'intimité. Nous empruntons à un billet inédit tiré des papiers de Varnhagen (l) et daté du 24 février 1834, cette boutade qui est bien dans la manière aimablement paradoxale et décidée de Charlotte : « Ne renoncez pas surtout à maudire franchement vos ennuis. Malheur à l'homme en qui s'apaise la réaction contre les désagréments de la vie. A mon avis, chacun les empoigne et les rabroue de façon différente et les met en déroute à sa mode. Pour moi, j'ai souvent goûté par plaisir dans notre jardin ces larmes acides que le cep de vigne suinte au printemps, ce même cep qui, vers l'automne, portera cependant les fruits les plus doux! »

Mais le ton de la jeune femme est bien changé vers la fin de l'année 1834, alors que son fatal projet commence à hanter sa pensée. Ses lettres à Mundt trahissent dès ce moment l'anxiété

(1) Bibliotiicquc royale de Berlin.

de se sentir observée par le re^jard inquiet et clairvoyant de cet ami passionné, au lieu qu'elle se sait à l'abri du côté de Stieglitz, dont les yeux ont dès longtemps cessé d'être attentifs et perspicaces à ce qui n'est pas lui-même. La plus frappante de ces lettres, pleines de réticences et d'agitations, est celle du 15 décembre 183 4. Elle est assez difficile à comprendre parce que Mundt n'a publié aucune de ses propres lettres à Charlotte en ce temps, et pour cause. Nous en traduirons néanmoins un passage qui a joué par la suite un certain rôle dans la vie morale de Stiegîitz.

« Encore un mot, écrit Charlotte (I) : même dans mes heures maladives, même lorsqu'en moi s'exaspère la vie nerveuse et que la douceur du sentiment me fuit, ne croyez pas que je ne reconnaisse en moi ni au-dessus de moi aucun Dieu. Il y a quelques jours, j'ai écrit dans mon carnet à peu près ce qui suit : « C'est une « très grande abondance d'amour suprasensible « qui, de temps à autre, voudrait en moi briser « des liens trop pesants. Je n'ai jamais su et je ne « sais pas encore où trouver l'emploi de mon « amour : le monde n'en a cure : nul homme ne u sait Vapjn' licier dans la mesure surabondante où

«je pourrais le donner. De là mon aspiration » croissante à verser le trop-plein de cet amour « en Dieu, dans l'infini sans limites. Je suis " fatiguée parfois de contenir sans cesse mon (1 élan le plus sacré : il faut à chaque instant n que l'intelligence commande, que la prudence " conseille et l'amour n'a jamais le droit d'être «l'amour! L'homme doit déposer sa couronne « et se faire mendiant, sonner le glas de son (i bien suprême et traîner après lui les écono- « mies issues d'une sage éducation de soi-même, « après qu'il s'est façonné à n'en dépenser qu'à « bon escient quelques deniers ! C'est que « chacun comprend l'argent comptant! Il tinte « et résonne en toutes mains! Quiconque donne « autre chose de soi est un sot! "

Ces lignes sont inspirées par une disposition malsaine de tension nerveuse et de romantisme moral que la situation désespérée de la jeune femme rend fort excusable assurément. Parfois, à travers son humour forcé, on sent percer la crainte d'avoir été trop loin jadis avec son correspondant et d'avoir éveillé dans ce cœur épris un décevant espoir. Une lettre écrite l'avantveille de la précédente est signée par elle : Vos deux Siieglitz, et a certainement passé sous les yeux d'Henri, si l'on en juge par son contenu; on ne saurait indiquer plus clairement à un sou-

pirant qu'il fait désormais fausse route. Si donc Charlotte s'abandonna pour une heure à un sentiment insidieux et mal défini à ses propres yeux, elle s'était, sur la fin, reprise et sa volonté avait triomphé de son entraînement. A quel prix? On le pressent par l'exaltation des lijjnes que nous venons de faire lire. En ce sens, mais en ce sens seulement, la passion avouée de Mundt a pu jouer un rôle dans sa décision suprême.

Nous venons de montrer Stieglitz signant avec Charlotte une lettre de cette dernière à son amoureux. C'est qu'il n'ignorait nullement la nature du sentiment de son ami à l'égard de sa femme. 11 écrit, en effet, peu de jours après son veuvage et longtemps avant la rédaction du Den/imal, ces lignes significatives (l) : « Si je voulais me comparer à Fiesque, Schott (2) serait à certains points de vue mon Calcagno, tandis que Mundt semblerait mon Scipion Burgognino. Mais Charlotte est infiniment plus que Léonore ! » Cette comparaison, tirée du drame de Schiller sur /a Conjuration de Fiesque^ est pour nous fort instructive. En effet, dans ce morceau célèbre, Calcagno et Ikirgognino sont deux Génois de marque, conjurés avec le comte de Fiesque contre la tyrannie des Doria, et qui

(1) Er. 10.

(2) V'oir, quelques lignes plu? loin, qui était ce personnage.

tous les deux aiment Léonore, l'épouse de Fiesque : mais pour l'un, Burgognino, ce sentiment ne se donna cours que dans le passé, alors que la jeune femme était libre encore : une fois son espoir évanoui par le mariage de Léonore avec un ami, il s'est fiancé à une autre. Galcagno, au contraire, aime encore présentement et d'un amour coupable l'épouse du chef de son parti, bien que celle-ci écarte sa passion avec dédain et colère.

Ainsi, Stieglitz savait sa femme aimée à la fois par deux familiers de sa maison. Schott, dont il n'est jamais question dans le Denkmal de Mundt, nous est présenté dans les mémoires de Henri (1) comme un jeune orientaliste, fort versé dans la connaissance des idiomes du Levant. II donna d'abord des leçons d'arabe à Stieglitz, en vue des Tableaux de l'Orient, puis de leçons de français à Charlotte, à la veille de son voyage en Russie. Il paraît que son caractère, naturellement timide et fermé, s'était ouvert et épanoui sous l'influence de ses relations avec les Stieglitz, auxquels il en exprimait souvent sa reconnaissance. Nous ne savons pas autre chose sur ce « Galcagno m du jeune ménage, qui d'ailleurs, comme son prototype ita-

lien, semble n'avoir tenu qu'une place secondaire dans la pensée de Charlotte.

Quant à Mundt, Henri le savait également amoureux de sa femme, mais il n'a jamais admis un instant que celle-ci pût son^jer à payer cette passion de retour. Attitude classique du mari en pareille occasion, songera-t-on peut-être avec un sourire ! Mais on sourirait trop vite puisque la confiance de Stieglitz fut après tout justifiée, autant que nous pouvons en juger, il donne toutefois de cette confiance une explication excessive et ridicule dans son naïf égoïsme : il suppose, en effet, que Charlotte appréciait la présence de Mundt à titre de distraction, de remède pour les humeurs noires de son époux et n'encourageait les visites du jeune homme que dans cette pensée seulement : « Vers les derniers temps de sa vie, écrit-il (1) , Charlotte était convaincue que Mundt me sauvait de moi-même et me délivrait pour un moment des soucis dont j'étais devenu la proie, en un mot qu'il m'aiderait à franchir l'abime ouvert à ce moment au-devant de mes pas. Elle l'a dit nettement à sa mère durant notre voyage de Paderborn à Delmold. »

S'il n'a jamais admis que Charlotte l'ait oublié pour un autre, Henri a dû se demander si elle

(1) Er. 52.

l'avait aimé jusqu'au bout lui-même. Il put lire en effet dans le Denkmal, peu de mois après son deuil, cette phrase tirée des carnets de sa femme et recopiée par elle à l'intention de Mundt : « ISul homme ne sait apprécier mon amour dans la mesure surabondante où je pourrais le donner! 1) — Mot cruel en effet (bien que mérité), pour celui qui s'était cru jusqu'au bout l'idole de cette victime volontaire. Le 13 avril 1836, l'abandonné y song^e un matin au réveil et il écrit (1) : (i Je considère enfin plus librement une parole de celle qui me fut enlevée, parole qui m'a depuis longtemps torturé d'une affreuse douleur. Ce sont les mots reproduits dans le Denkmal de Mundt : Une trop fjrande abondance d'amour suprasensible, etc.. » — Décidé à se rassurer désormais à tout prix sur ce reproche détourné, il accuse tout simplement les « démons " , dont il se croyait persécuté, comme nous allons le dire, d'avoir également provoqué chez Charlotte un accès de découragement passager et il poursuit : « Une telle réflexion ne pouvait provenir en elle que d'une exaltation maladive dont l'état critique de sa propre santé fut la cause. Oui, les démons nous avaient tous deux environnés de nuit, nous si

(l)Er. 117.

bien fondus l'un dans l'autre, naïvement, cordialement, tant que notre force demeura dans sa fleur. Combien souvent, dans le passé, elle avait trouvé des termes admirables pour exprimer celle union! » — Et cela est assez près de la vérilé, sans être nullement une excuse pour Tauleur de cette interprétation.

Quelques années plus tard, il le reconnaîtra dans ses mémoires en disant (l) : « Qu'elle ait pu prononcer ces mois, les prononcer à mes côtés, c'est là en effet le plus effrayant témoig^nage contre moi. Je mêlais perdu pour moi-même et, par là, je lavais perdue. Tel fut le secret de sa douleur! » Rien de plus vrai, et ces mots marquent bien en effet, d'un trait fugitif, mais décisif, cette faillite de son amour, dont nous avons dit que Slieglitz dut supporter les conséquences tragiques par sa faute — si toutefois il est permis de prononcer ici ce dernier mot, et de le considérer comme entièrement responsable dans les circonstances anormales qu'il traversait à ce moment.

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