‹ Une tragédie d'amour au temps du romantisem; Henri et Charlotte Stieglitz (avec des documents inédits)Chapitre 29 sur 48 · Charlolle n a pas failli · texte numérisé non relu

Charlolle n a pas failli

L'attitude de Mundt, dans les derniers mois de la vie de Charlotte, a été notablement éclair-

cie en 1890 par la publication posthume des papiers de son ami Gusla^ e Kuehne (1). Plusieurs lettres de sa main, adressées à ce confident de sa jeunesse, sont venues jeter un jour nouveau sur ses relations avec la jeune femme. Voici d'abord l'annonce de la catastrophe, dans un billet daté du 30 décembre 1834 :

H Hier, cher ami, comme je me séparais de toi, quelqu'un vint m'appeler auprès de Stieçlitz. Charlotte Stieglitz n'est plus! Je l'ai trouvée morte et je suis tombé sans pensée à genoux devant le lit où elle repose ! Je perds tant en la perdant que je ne trouve pas de mois pour le dire. En elle, j'ai possédé plus que tu ne peux l'imaginer ; mes relations avec elle, les plus belles, les plus hautes, les plus dignes de toutes me maintenaient fort et joyeux. A présent toute une région fleurie de mon passé est à jamais dévastée. C'était l'àme la plus admirable qui ait jamais passé ici-bas ! Beaucoup l'ont connue; peu autant que moi. Je l'ai aimée. Je reçois comme souvenir d'elle un buste qui reproduit ses sublimes et nobles traits. Je suis anéanti; excuse-moi pour les jours et pour les soirées prochains. Le pauvre Stieglitz est effroyablement malheureux. Je ne 1 ai quitté ni jour ni nuit. Plains ton ami ! »

(1) G. Kuehne, sein Lcbcnshild und Briefwechsel. Leipzig, iSDO, p. il et suiv.

Ce cri d'angoisse est véritablement touchant dans sa sincérité; il donne l'impression que ce sont en effet des relations hautes et dignes qui ont été ici tranchées par la mort. — Par malheur Mundt détruisit l'impression de cette première confidence, lorsqu'il aborda de nouveau le même sujet vis-à-vis de Kuehne au bout de quelques mois. Il mettait alors la dernière main à la rédaction du Denhmal et les luttes qu'il devait soutenir à cette occasion contre lui-même aussi bien que contre Stieglilz (ainsi que nous le verrons) se reflètent dans les obscurités du billet suivant :

« Je me déchire le cœur à chaque instant et devant chaque syllabe en écrivant mon dernier chapitre sur la mort de Charlotte. La difficulté d'accomplir sur ce point ma tache est infinie, d'autant qu'il me faut nécessairement manquer de sincérité. En effet, je n'ai jamais pu, dans le secret de ma pensée, me rallier à cette conception d'une mort par sacrifice (Opfertod) que le malheureux Slicglitz, abandonné des dieux, a déjà fait accepter de l'opinion. Et cela m'était plus difficile qu'à tout autre! Je ne puis ni ne dois décrire mes relations avec elle, qui pourtant nom joué (luiin rôle iroji iinporiant jusque dans sa mort ! »

Insinuation imprudente, indélicate et inexacte

que Mundtregretterabientôtcomme nous Talions voir, car il va l'atténuer, la retirer de sa propre main. En effet Kuchne s'étant résolu un peu plus tard à publier un article critique sur le 7)e/iA:mal de Mundtetla fin de Charlotte, il eut naturellement recours, afin d'expliquer cette énigme psychologique, aux demi-confidences de son ami. Le résultat fut une étude qui est sévère à Stieglitz, à peine indulgente à sa femme, et fait assez clairement allusion aux causes ignorées de la catastrophe, c'est-à-dire au rôle supposé de Mundt. — Ce dernier, après avoir attendu avec impatience (1) l'appréciation publique de son ami sur un sujet qui le touchait de si près, se sentit froissé dans ses sentiments les plus intimes par une telle interprétation des événements. De la lettre que nous allons reproduire, on peut inférer qu'il lui écrivit une première fois sur un ton de reproche fort acerbe et que Kuehne, comme il était naturel, tenta de se justifier en invoquant les aveux antérieurs de son correspondant. A cet argument, Mundt riposta par les lignes suivantes; elles sont si instructives dans leur désordre passionné, que nous croyons devoir les reproduire presque sans lacune, malgré les subtilités hégéliennes qui en

(1) Voir la p. 24 do l'ouvrajjc sur Kiieline que nous utilisons

obscurcissent le sens aux yeux d'un lecteur français :

n Nos confidentiels échanges de vues sur Charlotte Stieglitz ne doivent pas se clore par un malentendu, plus encore pour elle que pour nous, car les morts ne sont pas, à mon avis, si bien séparés des vivants qu'ils n'aient encore à défendre ici-bas leur cause dont l'exacte intellig^ence et la discussion loyale continue de les préoccuper. — C'est pourquoi je t'en donne avant tout ma parole d'honneur, et je te le jure par ses mânes : ce genre de relations avec elle que tu as en vue et que tu penses avoir indiqué par allusion dans ton essai n'a jamais pu être désiré de moi. Je n'y ai pas même songé ! . . .

« Tu estimes, mon ami, que ton essai — dont j'ai d'ailleurs suffisammentapprouvé les mérites réels — me déplait parce que j'aurais voulu te voir mettre plus en relief les motifs secrets qui expliquent ce trépas. — Comment as-tu pu supposer de moi une telle pensée? Je ne l'ai jamais exprimée. Ma confiance sans bornes à ton égard m'a entraîné à m'expliquer vis-à-vis de toi sur une part de ma vie qui reste fermée et cachée pour tout autre. Mais je vois qu'en dépit de maintes conversations, déjà poussées trop loin peut-être, tu n'as pas pénétré dans le sanctuaire intime de mon âme et que tu feuillettes, sans

savoir les déchiffrer, ces pages où s'inscrivent mes plus secrètes pensées.

(i Je ne connais ai<cunmotif plus mystérieux à la mort de Charlotte ; je n'ose en connaître aucun. Elle est morte de son mari, de son cœur et du monde. Afin de justifier ton interprétation, tu me fais cette objection dans ta lettre : « Mais toi-même, tu n'as pas montré clairement au public dans quelle direction, tout opposée à celle où s'est eng^agée l'opinion, il faudrait chercher en réalité le mobile le plus secret de son acte? » — Ainsi, à ton avis, il me fallait comparaître devant le tribunal de l'opinion pour y présenter mes preuves! De quoi? de ce que Moi, je lai aimée? Il me suffit de renvoyer à mon livre sur ce point, en repoussant cependant, avec toute l'indignation de mon âme, une interprétation impure de nos relations, telle que le Journal de iEglise évangéliqne, par exemple, les a présentées !

« Mais outre cette dénégation, ta lettre semble réclamer de mon cœur déchiré l'affirmation contraire : à savoir queye ne V ai pas aimée! Tu me dis en propres termes, et je copie ce passage avec la même rougeur de honte qui m'est montée au front en le lisant. « Cet événement " tragique n'a pas sa motivation réelle si l'on u admet que cette femme, assoiffée d'amour, a

« pourtant quitté la vie sans amour. Si elle n'a « aimé qu'en silence et en secret, il n'eut pas « fallu du moins que son amour demeurât sans (1 réciprocité . Et ton amour pour elle est donc « resté silencieux et secret, sans communica- « tion des âmes? Telles deux étoiles se con- « templent, timides et muettes à travers les i< sombres espaces du firmament, etc. » Eh! qui te dit que mon attitude envers elle ait eu ce caractère emprunté, cette nuance «clair de lune?» Qui donc t'a renseigné là-dessus de si exacte façon? Son àme bienheureuse sourira delà-haut à me voir contraint de m'expliquer sur ce point. Mais avec toi, j'ai été assez loin en cette affaire et j'ai d'ailleurs trop d'estime à ton égard pour te repousser avec un hautain Apage! Je répète donc qu'elle fut à mes yeux une Sainte et que je n'ai jamais conçu à son sujet une pensée impure : mais, quant à la hardiesse de ce que j'ai pu lui dire et lui avouer de mes sentiments, il n'y eut jamais relations plus grandioses et plus intimement spirituelles ! . . .

" Je viens de compter toutes les reliques qui me demeurent de ce passé sans égal : j'ai trouvé, dans les papiers de Charlotte, une liasse de mes lettres qu'elle mit sous enveloppe cachetée peu de temps avant sa mort. Je te donne une preuje de mon amitié en joignant à ce mot

quelques-unes d'entre elles. Je te prie de me les renvoyer au plus tôt, sous double enveloppe, bien cachetée. Tu y connaîtras le ton sur lequel je me permettais de lui parler et tu y trouveras le plus profond abandon, uni à la plus parfaite pureté de l'intention. Tu as déjà lu les lettres qu'elle m'adressa et que j'ai publiées, en partie, dans le Denkmal, mais sans avoir osé les combiner avec les miennes. 8i je l'avais fait, tu aurais remarqué, au moins dans les dernières, mainte lig^ne de ma plume qui contredit ta conception d'une attitude timide et silencieuse de ma part, attitude qui aurait laissé nos deux âmes sans effusion réciproque!

" Je joins aussi quelques-uns de mes billets à Henri Stieglitz pour t'éclairer sur Veniière sincérité de la situation sous tous les rapports ! . . .

« Ce m'est une douleur éternelle que nous, ses amis, n'ayons pu désaltérer, par les joies de la vie, la soif du trépas que ressentait cette femme avide d'amour, comme tu le dis justement et exactement. Le destin ne l'a pas permis : mais du moins n'avons-nous pas été timides, muets et embarrassés dans notre rare inclination à son éçard. Au contraire, notre langue a mainte fois proclamé quel trésor infini nous était, à elle seule, sa présence ici-bas parmi nous (1) :

(1) Tous ces " nous » semblent faire allusion à Scliott, et peut-être à d'autres adorateurs uiuets de la jeune fenime.

AU TEMPS nu ROMANTISME KM

assurance qu'elle accepta, joyeuse et reconnaissante, tant qu'elle ne tut pas à son tour éj;arée. Au total, des relations diclées par la sympathie la plus épurée et telle que l'espèce humaine eu demeure véritablement honorée! La tradition la plus exacte de celte belle existence a été transmise à mon cœur fidèle ijui la ressuscitèe sous sa forme première, telle qu'il faut la ctuicevoir en réalité, en sorte qu'elle a dressé de sa main, on peut le dire, son propre tnoniinwnt. Rien n'est fantaisie dans mon livre : en lui élevant ce mausolée du souvenir, je n'ai eu d'autre mérite que celui de braver la souffrance morale dont ce travail devait être pour moi la source.

Il Dieu merci ! cette lettre est à son terme ! 11 est singulier que j aie été amené à 1 écrire. Tu y verras que le cœur d'un homme si intiinoment lié avec toi depuis des années peut cacher une infinité de choses dont tu n'as jamais rien aperçu. Quant à moi, et cette décision est absolument définitive, il ne me reste plus (ju'à me taire. »

Il nous faut renoncer à comprendre parfaitement l'état d àme que révèle cette èpitre, car l'amour allemand a des nuances difficilement intelligibles aux esprits latins : (pi'oii se rappelle seulement les relations de (îci'the avec les époux Kestner au lendemain de la publication

de ]Jeriher, source inépuisable d'étonnements pour un lecteur français. On discerne que Mundt s'est cru aimé en secret de Charlotte; mais, quoi qu'il en soit, dans ces pages loyales dont l'accent produit la conviction et qui n'ont d'autre but que d'éclairer un ami par respect pour la vérité, il atténue, en l'expliquant, l'insinuation renfermée dans son précédent billet : « Mes relations avec elle n'ont joué qu'un rôle trop important jusque dans sa mort! " Il en écarte du moins ce qu'elle pouvait présenter de blessant pour une chère mémoire. Toutefois, Kuehne, critique impartial des événements, les avait interprétés sans parti pris et pouvait assurément se prétendre fourvoyé par une incomplète et fallacieuse confidence.

Des commentaires un peu tardifs de Mundt, on a le droit de conclure, contre son avis, que l'amour platonique dont il faisait profession vis-à-vis de Charlotte n'eut pas grande influence sur la décision de la jeune femme. La tragédie du 29 décembre 1834 fut bien un sacrifice expiatoire en faveur de Stieglitz, si ce fut aussi, pour une part, une défaillance du courage en présence des difficultés de la vie. Mais nous devons interpréter maintenant de notre mieux le sens et la portée de ce sacrifice, et, à cet effet, après avoir réduit à ses exactes proportions le

rôle de Mundt, examiner les causes lointaines et immédiates de la catastrophe.

Page 1