‹ Une tragédie d'amour au temps du romantisem; Henri et Charlotte Stieglitz (avec des documents inédits)Chapitre 30 sur 48 · Pressenlimenls · texte numérisé non relu

Pressenlimenls

Les pressentiments sentie plus souvent l'écho, dans les régions obscures de notre âme et dans notre personnalité subconsciente, d une inquiétude raisonnable en son principe, mais que nos facultés conscientes refusent par lâcheté de s'avouer à elles-mêmes et tiennent de leur mieux à la porte de leur domaine, celui de la perception claire et distincte. En un mot, les pressentiments nous ramènent par une voie indirecte à des préoccupations dont nous avons à dessein détourné notre attention; par leur voix, 1 instinct de la conservation continue de parler malgré nous au plus profond de notre être et lorsque sa parole arrive à l'improviste jusqu'au seuil de notre conscience, nous la prenons volontiers pour un avertissement de laudelà! C'est pourquoi les pressentiments sont maintes fois confirmés par un événement qui était dans l'ordre des choses probables puisque

son appréhension secrète avait précisément suscité à l'avance ces frissons avant-coureurs de la réalité! Bien plus, leur sourde influence peut contribuer à préparer, à hâter le malheur vaguement redouté, parce qu'ils paralysent les réactions défensives de la volonté au moment décisif et poussent vers le danger, dans une sorte de fascination irrésistible, celui qui était devenu préalablement leur proie !

Les pressentiments ont joué un grand rôle à l'époque romantique, comme toutes les manifestations du subconscient émancipé par la névrose. Rachel Varnhagen attachait la plus grande importance à ses rêves, qu'elle raconte volontiers avec grand détail dans sa correspondance (1) . On sait que Goethe subit ou exerça à plusieurs reprises des influences occultes au temps de sa romantique jeunesse. A Francfort, il lui arrivait, dit-il, d'appeler près de lui une personne absente par la seule ardeur de son désir. Lorsqu'il alla retrouver Frédérique Brion après l'avoir une première fois quittée, son amie avait connu mystérieusement qu'il reviendrait cette nuit-là même et elle l'attendait en veillant. Enfln, le jour où il abandonna définitivement cette aimable fille, il rencontra sur la

(Ij Bucli (les Andenhens. Voyez par exemple, I, 469, ou II,

route qui Téloignait d'elle son propre « double « s'en retournant à cheval vers Sesenheim et vêtu d'un habit gris à parements d'or tel que l'étudiant n'en possédait aucun d aussi luxueux dans sa garde-robe. Or ce nouveau pressentiment se réalisa quelques années plus tard lorsque l'amoureux volage visita Sesenheim en 1779 avec son ami, le duc de Weimar : il s'aperçut en effet qu'il portait précisément Ihabit jadis entrevu dans son hallucination,

La correspondance de Stieglitz étudiant (1), ses notes intimes et ses mémoires mentionnent plus d'une fois des songes ou des hallucinations prophétiques. Nous examinerons de plus près celles de ces révélations qui ont annoncé — et peut-être préparé pour leur part — la fin tragique de sa femme. Ainsi, dans une de ses premières lettres à sa fiancée, il lui apprend qu'il a rêvé d'un monstre qui s'avançait vers lui menaçant: Charlotte lui apparut à ce moment, parée d'une mansuétude souveraine, et la présence de la jeune fille suffit à chasser l'image effrayante (2) ; allégorie prophétique de la lutte qui devait se livrer un jour entre la compagne du poète et les fantômes nés de son imagination malade.

(1) Voyez Hr. I, 23-24, 43, 97, 163, et II, 267

(2) Br. I, 15.

Un peu plus lard, rétudiant rêva à trois reprises de l'aimable reine Louise de Prusse dont il a plus d'une fois admiré le mausolée à Charlottenburg. Elle lui apparaît naturellement telle qu'il la vit sur son tombeau de marbre : conduisant par la main Charlotte vêtue de blanc, elle s'adresse au jeune homme en ces termes (1) : « Jusque dans l'autre monde, je suis demeurée souveraine entre toutes les femmes, et j'y veux emmener au plus tôt, pour en faire ma compagne, la plus belle, la meilleure de toutes » . — Menace qui plonge Stieglitz dans une agitation excessive, comme s'il prévoyait les rigueurs de la destinée à son égard !

C'est parfois tout éveillé qu'il connaît ces appréhensions fatidiques, ainsi qu'il le raconte dans ses notes au lendemain de son veuvage (2) . Il se plaisait, dit-il, à comparer la démarche si légère de Charlotte à celle des déesses homériques ou encore à celle des sylphes de la légende. Or, assistant un soir avec sa femme au charmant ballet de la Sylphide, il crut soudain retrouver quelque chose de cette allure presque surhumaine dans la danse aérienne de la Taglioni : il se complut d'abord à ce rapprochement flatteur mais regretta bientôt sa présomp-

(1) Hr. II, 351.

(2) Er. 20.

tion : « Il me semble, écrit-il, que je sens encore le frisson mortel dont je fus parcouru tout entier lorsque, vers la fin du spectacle, la Svlphide s'affaisse sans vie au moment même où son amoureux, un g^alant Écossais, est parvenu, sur le conseil de spectres nocturnes, à saisir et à presser entre ses bras la silhouette légère de la fée. Sous cette étreinte g^rossière, ses ailes diaprées se détachent de ses épaules : elle tombe inanimée sur le sol, car elle ne peut supporter un terrestre contact! Lottchen eut beaucoup à faire pour me rassurer après cette représentation. Longtemps encore j'osai à peine la toucher et je restai pénétré à son égard d'une timidité vraiment sacrée! >»

Peu de temps avant d'emménager dans l'appartement ou Charlotte devait mettre fin à ses jours, Henri subit encore l'angoisse d'un rêve effrayant (1). Cette fois, il a cru voir des traces de sang sur le seuil de leur demeure nouvelle : pénétrant alors avec précipitation à l'intérieur, il a trouvé dans la chambre conjugale sa femme expirante. Ce cauchemar suffit pour réveiller les fantômes qui l'obsédaient en ce temps : il se prend à songer avec angoisse que des démons malveillants pourraient bien s'être tapis par

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