I) SB
avance dans ce logis funeste afin de l'y attendre et de l'y frapper à coup sur dans son ange tutélaire; il annonce aussitôt la résolution de résilier son bail et de louer à tout prix un autre abri. Mais Charlotte, moins esclave de superstitions mesquines, n'encourag^eait chez son mari que les pressentiments heureux et souriants. Elle parvint cette fois encore à calmer ses appréhensions et à éviter à la bourse du ménage une prodigalité nouvelle.
Enfin le plus impressionnant de tous les présages funestes que Stieglitz consigne avec tant de soin dans ses mémoires s'offrit à lui au cours d'un voyage aux eaux de Kissingen, vers l'automne de 1834 (I). Ce fut un incident de route dont les époux connurent en commun la secousse et qui les surprit durant une heure d'angoisse, alors que tous deux devaient être plus que jamais accessibles aux superstitieuses terreurs, — Henri subissait alors le plus rude assaut de sa maladie mentale ; son affaissement physique et intellectuel était extrême. Tandis que la chaise de poste qui emportait les deux voyageurs traversait une forêt sauvage, une bohémienne s'approcha de la portière pour demander l'aumône. On lui jette quelque argent et
elle prie instamment qu'on arrête les chevaux, car elle veut, pour s'acquitter, dire aux jeunes gens leur bonne ou mauvaise aventure. On cède à ses instances ; elle s'empare de la main de Stieglitz, en examine les lig^nes avec attention et secoue la tête d'un air pensif en murmurant : « Lignes sombres, lignes sanglantes! Tristes, tristes lignes! » Charlotte, qui comptait sur une distraction pour son mari et voit venir au contraire une émotion pénible, lui conseille de retirer sa main au plus vite et riposte avec impatience : « Ah! ne parlez donc pas à celui-là de lignes sombres et blanchissezlui plutôt les points obscurs : il se dessine les choses bien assez noires à lui seul ! » — « Blanchir! glapit aussitôt la sorcière froissée dans sa vanité divinatoire, blanchir! mais ces lignes sombres de la main nul fleuve et nulle mer ne pourrait les éclaircir en les lavant! Lignes sombres, obscures, sanglantes ! Et quant à toi, ma belle enfant, je vois dans ton regard un ange attardé qui va bientôt remonter vers la lumière céleste! " Le visage défait de Charlotte à cette heure d'épreuve suffit sans doute à expliquer la perspicacité de la tzigane. Mais Stieglitz retomba anéanti sur les coussins de la voiture, et comme il repassait seul, deux ans plus tard, par la même route de poste, il fit
rechercher, sans succès, la femme qui avait lu si clairement pour lui dans 1 avenir! (1)
La Némésis.
Il nous reste à examiner le plus caractéristique et le plus tenace des pressentiments de Stieglitz, celui qui a joué un rôle décisif dans la tragédie de sa destinée. — Permettons-nous toutefois une remarque préalable : dans les folies mystiques, qui ne sont que l'exag^ération du mysticisme normal, c'est-à-dire capable de se concilier avec la vie en société, on constate que les malades débutent d'ordinaire par des idées de tristesse ou de persécution. Bientôt, ils supposent qu'une puissance inconnue et supérieure s'attaque à leur personnalité pour la tyranniser, la désagré^oer, et ils systématisent alors de leur mieux dans cette voie hypothétique les phénomènes nerveux inaccoutumés dont ils sont le théâtre. Si leur personnalité est origfinairement faible, sans défense et sans réaction, cette lutte iné{jale contre la maladie se termine par la dissolution totale du moi, par les illusions de la possession et par le chaos de l'in-
telligence. — Si, au contraire, l'individu psychique est capable de résistance et de réaction contre son mal, il en vient, soit à composer avec son ennemi imag^inaire, à signer un pacte qui lui assure momentanément le repos et même la puissance, soit à se façonner sans délai des défenseurs efficaces, — divinités protectrices avec lesquelles il finira par s'identifier quelquefois, en tombant alors dans le délire de la théomanie.— Après avoir ainsi, pour éclairer le normal, brièvement évoqué l'anormal, suivant une méthode féconde dont il faut user à l'occasion sans en abuser toutefois, nous allons retrouver, léjjèrement atténués, ces phénomènes essentiels de tout mysticisme dans le cas du mystique romantique dont nous avons entrepris d'interpréter, pour notre instruction, la triste aventure.
Lorsque la santé de Charlotte, compromise par l'existence épuisante qu'elle menait aux côtés d'un génie méconnu, venait à faiblir de façon trop évidente, lorsque le dépérissement de toute sa personne frappait les regards de son mari, si perdus qu'ils fussent d'ordinaire dans leur rêve an.xieux de gloire, lorsqu'en un mot Stieglitz entrevoyait la possibilité de perdre sa femme, il se croyait aussitôt poursuivi par une divinité vengeresse tout à la fois dans son épouse
et dans sa muse, dans son amour et dans ses destinées littéraires. — Hallucination inattendue! D'où pouvait en effet provenir, au sein d'une vie que nous avons montrée vertueuse, honorable, courag^euse même pendant quelque temps et digne en définitive de la sympathie de chacun, ces appréhensions de vengeance, ces angoisses tout au plus convenables à un Oreste justement poursuivi par les Erynnies? Elles se font jour à plusieurs reprises pourtant sous la plume d'Henri et il les donne expressément, dans ses mémoires, pour la cause déterminante de sa crise mentale la plus aiguë, dont la conséquence fut la mort de Charlotte? — Afin de nous éclairer sur ce point, écoutons et interprétons de notre mieux ces confidences intermittentes à ce sujet,
Lorsqu'il décrit, dans son autobiographie, l'installation défectueuse qui assombrit les premières semaines de sa vie conjugale à Berlin, Stieglitz ajoute (1) : « Il en résulta que de sombres idées dont j'avais écarté depuis longtemps la préoccupation douloureuse reparurent à cette heure en mon esprit. En pareil cas, je me croyais menacé par une Némésis vengeresse, qui , me voyant parvenu au comble de mes
(i) SB. lOV
vœux, réclamait inexorablement ses droits... Le plus petit malaise de ma chère femme brisait mon courage naturel, me jetait sous le joug de cette sombre obsession, me mettait hors de moi, me plongeait dans le désespoir et nourrissait en mon àme des rêveries torturantes dont nul pouvoir du monde n'était en mesure de me distraire. Dans cet état, comment songer à produire avec quelque souffle créateur? Et la crainte de voir ma veine poétique à jamais tarie réagissait aussitôt, pour les décupler, sur les affres qui étaient la source première de mon impuissance littéraire ! » — Certes, il y aurait quelque chose de touchant dans ces tendres inquiétudes pour la santé d'une femme aimée si elles n'apparaissaient bien foncièrement égoïstes en dernier ressort, si elles ne s'associaient fort désagréablement, comme on le voit, à la vanité poétique : en un mot si, dans ce cas, Charlotte n'était une fois de plus conçue comme une Muse inspiratrice, déléguée par le Dieu prolecteur du génie, bien plutôt encore que comme une compagne chérie.
Les mémoires de Stieglitz signalent, au début de 1831, la réapparition de la Némdsis, un instant écartée par une installation confortable et riante, comme nous l'avons raconté déjà : u Une toux contractée par Charlotte à la suite d'mi
refroidissement, écrit son mari (]), m'apporta des inquiétudes qui rendirent la parole à ces pressentiments et à ces appréhensions difficilement vaincus dont j'étais toujours à nouveau la proie en semblables circonstances! » — Enfin, en 1834, la santé de Stieglitz elle-même subit une assez grave atteinte et aussitôt la Némésis fit entendre une voix plus menaçante que jamais : « Parfois, écrit-il dans ses mémoires en parlant de lui-même à la troisième personne (2) , parfois le malade en vient à trembler plus encore pour sa bien-aimée que pour lui-même. La pensée qu'elle pourrait lui être arrachée par des démous aux aguets lui apporte, devant la plus légère indisposition de la jeune femme, une angoisse affreuse qui exaspère sa propre souffrance! L'idée de perdre Charlotte lui est encore plus insupportable que la paralysie de ses facultés intellectuelles. C'est alors que, saisi d'une appréhension insensée, il s'emporte parfois à des exclamations de ce genre : Non! nul n'est en droit de te ravir à ton époux! Et qui donc aurait quelque chose à prétendre sur ta personne , puisqu'elle ne fait qu'un avec la mienne! — En de si tristes conjonctures, certains fantômes insatisfaits dans le passé profitent
de la faiblesse morale du présent pour reprendre sur lui leur ancien et néfaste empire. Depuis qu'il est possesseur de son incomparable trésor, l'appréhension d'une Némésis a toujours exercé sur son imagination la plus déplorable influence aussitôt que son cerveau se fati^'ue. Elle se reprend à le dominer en cet instant, plus tenace et plus absolue que jamais ! "
Voilà donc bien nettement avoué, à plusieurs reprises, l'effroi d'une divinité qui — tels les Olympiens dans les chants homériques — vient combattre au-dessus de la tête de Stiejjlilz le Dieu allié de l'inspiration féconde et menace à ses côtés sa Muse, l'être délégué du ciel auquel il juge attaché, avec le bonheur de son foyer domestique, l'espoir de son ambition littéraire! Mais de quel droit, comme il le dit lui-même, cette divinité vengeresse vient-elle réclamer de lui une expiaiion non encore accomplie? Quel forfait passé donne prise à une 2sémésis sur les biens spirituels si péniblement conquis par l'écrivain? C'est ce que l'on peut discerner par une étude attentive de ses confidences autobiographiques (1) .
Quelques mois après son deuil, Stieglilz écrit dans son journal intime : « La source apaisée
(1) Er. 92-93.
du Léthé ne coule décidément que pour ceux dont le sang s'est à jamais arrêté dans leurs veines! Et cependant, le plus parfait amour, la plus profonde douleur ne peuvent-ils donc expier le plus grand des malheurs? A présent que les démons, vengeurs opiniâtres d'une faute où tu fus entraîné malgré loi, ont été enfin dépassés en cruauté par le suprême sacrifice que la vie t'imposa, ne s'éloigneront-ils pas sans retour, s'ils te voient supporter, à titre d'expiation volontaire, cette vie jadis céleste, aujourd'hui infernale? Tandis que je songeais et méditais de la sorte, il me sembla que les traits de mon voisin se contractaient et qu'à son front une blessure profonde se dessinait sous mon regard éperdu! Je sentis le sang s'arrêter dans mon cœur frissonnant et ma poitrine eut une contraction convulsive ! A ce moment, une main
tutélaire, comme celle d'un ange consolateur, sembla se poser sur ce cœur violemment agité : ma poitrine se souleva plus calme et plus libre tandis qu'une claire et douce voix prononçait ces paroles : « La faute est toujours vengée plus durement qu'ailleurs en une noble nature et l'homme vulgaire en porte moins péniblemeut le poids! Les héros seuls peuvent être un instant accablés : eux seuls en revanche, savent emporter la victoire! » Cette hallucination tragique
qui vient le hanter une fois encore, en dépit du sacrifice de Charlotte et se termine par un cri d'orgueil ou de défi, semble indiquer qu'il y avait du sang dans les souvenirs du visionnaire. Averti par un semblable indice, on prêtera plus d'attention à un passage des mémoires dont l'importance échappe au premier coup d'oeil, car rien n'en vient souligner l'importance. Après avoir raconté le premier semestre d'études qu'il passa à Leipzig durant l'été de 1822 et qui précéda sa rencontre avec Charlotte, Stieglitz mentionne un voyage d'automne qu'il fit à Dresde et décrit avec complaisance les plaisirs artistiques dont cette ville lui fournit le régal. C'est le thème de la lettre inédite à Jean-Paul que nous avons reproduite au début de ce récit (1). Après quoi, il ajoute, mais de façon plutôt incidente : «Des touristes, venus de toutes parts, se trouvaient réunis à Dresde en cette saison; le soir, la ville montrait une grande animation : on buvait largement et on ne mesurait pas soigneusement ses paroles. A ce moment se place un r/ue/ malheureux '2 par ses conséquences et une
(2) A deux reprises, le duel reparait dans les inéinoires de Stiegliu comuie une institution à laquelle se rattachent pour lui d'angoissants souvenirs. Tout d'aliord dans une certaine affaire assez obscure avec un jeune Irlandais auquel il avait donne des leçons d'allemand avant son mariage (SB. 91, 112
I(i8 UNE ÏRAGKDIE D'AMOUK
ombre fâcheuse qui, bleu des années plus tard, dans une période décisive de ma vie, n'a pas été sans peser gravement sur mon âme et sans liâter la péripétie capitale de mon existence! » C'est tout, mais c'en est assez. Il parait bien en effet, d'après ces lignes volontairement écourtées, que Stiefflitz blessa grièvement ou tua en combat singulier un adversaire qu'il avait provoqué luimême à la légère, car il était facilement offensant dans ses paroles; c'est un aveu qu'il a fait plus d'une fois à sa fiancée. Peut-être cet incident tragique eut-il en outre des conséquences graves pour la famille de la victime : nous sommes réduits aux conjectures sur tous les détails de cet événement, dont nous ne connaissons guère que les durables conséquences morales.
Le poids de ce souvenir tragique fut, en outre, alourdi pour Stieglitz par le silence absolu qu'il crut devoir garder sur ce sujet vis-
et suiv. D. lli-l) et qui mena contre lui une campagne de calomnies dont il fut fort affecté. Cet étranger, dit-il, avait affecté de confondre un duel loyalement offert avec une tentative préméditée de meurtre. Une seconde fois, il songe au duel lorsque Gustave Kueline publie une étude sur Charlotte, où le mari de la moite est assez mal traité (Voir Gustave K.ukiink, Wcibl. uiid Mut'itnl. Cliarahlcrc, 1838, 1, 115 et suiv., et SB. 146). Mais il se rend maître de sa colère et plus tard se réconcilie si parfaitement avec ce publiciste qu'il en fait un ami intime.
à-vis de sa femme. Il ne put jamais se résoiidic à décliarjjer son cœur en l'ouvrant sans réserves à la compagfne de sa vie. Quand il fit la connaissance de Charlotte, aux derniers jours de l'année 1822, l'événement fatal, qui remontait alors à quelques semaines, était sans doute à sa conscience un trop cuisant remords pour qu'il trouvât la force de risquer un aveu difficile. Bien plus, sa passion naissante étant vraisemblablement devenue un antidote au poison laissé dans son âme par cette grave secousse morale, il n'osa mêler le venin au remède. Il affichait pourtant aux yeux de sa fiancée cette ficre devise : Entre nous, la vérité! (1) et il lui avoua dès lors la plupart de ses véniels péchés de jeunesse. Sa correspondance le montre même satisfait d'avoir sur ce point allégé son cœur, fût-ce au prix de quelques larmes répandues par la jeune fille (2). Mais il n'avait nullement louché à l'aventure de Dresde dans ses confidences incomplètes : il n'avait pas, comme il s'en vantait, confessé la vérité sans reserves tt sans limites (3), car il a dû écrire plus lard à propos de ses folles obsessions : «Cette angoisse agissait d'autant plus [)our troubler mon éfjui-
(1) Hr. I, 129.
(2) Br. I, 10;i.
(3) Br. I, 136.
no UNE TRAT.KDIE D'AMOUR
libre mental qu'accoutumé à faire de Charlotte la confidente de mes plus fugitives impressions, je lui cachais avec soin dans ce cas la cause réelle de mon profond malaise (1) ! »
Il avait compté toutefois sans la perspicacité de sa compagne. Cette femme, au coup d'oeil sûr, put étudier pendant douze années le caractère d'un homme dont les sentiments n'étaient pas, au surplus, bien difficiles à pénétrer : aussi suppléa-t-elle bientôt à son insincérité sur ce sujet. Elle s'en fit même une excuse pour se montrer insincère à son tour lorsqu'elle eut arrêté sa décision suprême et commença de préparer la tragédie nouvelle et plus sombre encore qu'elle allaitjeter dans l'existence de Stieglitz. Le Denkmal de Mundt nous conserve en effet une parole révélatrice qui tomba des lèvres de la jeune femme peu de jours avant sa mort et fut recueillie par son mari : « Je sais, lui dit-elle (2), que tu as, depuis toujours, un secret vis-à-vis de moi et que ce secret concerne le passé. J'en
(1) SB. 104. Ajoutons que Stieglilz cacha de même à Charlolle un accident mortel survenu sous ses veux à un de ses amis qui l'accompagnait dans un vovage à Ruegen. Cette fois cependant^ il n'était pour rien dans le malheur survenu, sauf peut-être par son impuissance à sauver 1 infortuné, qui se noya à sa vue pendant un bain de mer (Voir SB. 69, Br. I, 247 et suiv.). On dirait que la mort, frappant près de lui, l'effraye assez pour qu'il en écarte à tout prix limage importune.
ai un ég^alement vis-à-vis de toi : celui-là concerne l'avenir. A cet égard aussi nous sommes donc quittes ! Mon secret te sera révélé à son heure : j'ai depuis longtemps pressenti le tien ! Et maintenant, viens : sortons. »