Le dénouement
Dans la fatig^ue de son essor impuissant vers un inaccessible empyrée, sous les menaces de la divinité ennemie dont il s'était forgé le menaçant fantôme, la santé intellectuelle de Stieglitz oscilla, durant les six années de son mariage, entre l'équilibre instable et la dépression bien caractérisée. Nous avons dit qu'un changement de domicile, au début de 1829, exerça une action favorable sur son état mental et que l'hiver suivant, celui de 1830, fut particulièrement heureux. Stieglitz travaillait alors à une tragédie ottomane. Sultan Sélim, qui prit place au troisième volume des Tableaux de l Orient, et il disait volontiers, par manière de plaisanterie, qu'il sentait reposer sur lui la « bénédiction d'Allah ! » — périphrase musulmane pour désigner le dieu de l'inspiration poétique. — Cette expression devint dès lors, dans le vocabulaire familier du ménage, un synonyme de production joyeuse, de disposition souriante, et par suite d'existence
n-2 UNE TRAGÉDIE D'AMOUR
facile et sans heurt : 1' » hiver de Sultan Sélini -> demeura, pour la même raison, un souvenir heureux pour les époux.
Par malheur, au printemps de 1832, ils se virent chassés de leur paradis terrestre, c'est-àdire de cet appartement confortable et {jai où le poète avait retrouvé l'inspiration des bons jours. Stieglitz raconte (I) qu'il reçut congé de son propriétaire pour un acte de charité héroïque, pour avoir introduit sous son toit, afin de le réconforter, un cholérique que sa femme et lui trouvèrent évanoui devant leur porte. A cette heure de panique universelle, chacun fuyait devant la contagion possible du fléau et l'humanité semblait avoir perdu tous ses droits dans quelques âmes pusillanimes. Les maîtres du logis, outrés de ce qu'ils nommaient une imprudence impardonnable, dénoncèrent aussitôt le bail de leurs locataires. Charlotte rend quelque part à son mari cette justice qu'elle l'a toujours vu fort énergique pour sa part devant l'épidémie régnante : il était fataliste en effet et tenait sans doute à la gloire poétique plus encore qu'à la vie : il supportait donc plus volontiers d'être menacé dans son existence que dans ses ambitions esthétiques.
(i) SB. 135-136.
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A la suite de cette expulsion, les époux louèrent un logement sur le quai de la Sprée : leurs fenêtres avaient vue sur l'atelier de réparation de la batellerie fluviale et ce fut là que Charlotte mit fin à ses jours deux ans plus tard. — Henri subit une nouvelle crise de dépression pendant l'été de 1832, mais il se remit assez vite cette fois et l'année 1833 fut égayée pour le ménage par un intéressant voyage en Russie, entrepris sous les auspices de l'oncle richissime, en sorte que cette période s'écoula sans nuage et que l'hiver de 1834 fut encore tout ensoleillé par les souvenirs aimables de la précédente saison.
En revanche, vers le mois de juillet de cette même année 1834, la santé de StiegHtz subit un assaut plus redoutable que ceux dont il avait jusque-là triomphé tant bien que mal. Sans motif appréciable, sinon parce que la gloire ne venait pas et avait chaque jour moins de raison pour rayonner sur ce front anxieux, les idées du poète prirent encore une fois les plus sombres couleurs. Quand on fait reposer l'édifice de la félicité sur un seul espoir et que cet espoir vient à être trompé, le cas est grave. Stieglitz, ayant sacrifié toutes choses à son génie supposé, la déroute de son génie menaçait d'entraîner celle de son existence, puisqu'il ne s'était ménagé
aucune ligne de retraite en cas d'échec. Ses appréhensions, trop justifiées, quant à l'avenir de ses productions poétiques, le plongèrent dans un déplorable état mental dont il décrit les symptômes en ces termes : « On aurait dit que de sombres démons avaient établi sur moi leur empire et livré mon tempérament, d'ordinaire si robuste, péchant même par excès de force, aux jeux et aux caprices de ses tendances élémentaires. " — Il faut noter ici que 1 abjectif élétnentaire, et, très souvent aussi celui de tùaniqiie (1) , remisa la mode par Jean-Paul Richter, servent d'ordinaire à Stieglitz pour caractériser le réveil et la dictature des impulsions subconscientes en son sein, ainsi que les mystiques suggestions de son individualisme romantique.
Il faut remarquer également que notre poète attribua toujours ses crises nerveuses, ses dépressions périodiques de tempérament « circulaire" (comme dirait la science moderne) à la surabondance d'un sang généreux dont les vapeurs ca-
(1) La plus ancienne doctrine mystique de la Grèce, celle des convcnticules orphiques, enseignait la mythe de Itionysos Zagreus, déchiré par les Titans et dévoré par eux après ce massacre. Pour un tel forfait, les Titans furent foudroyés par Zeus et de leur cendre naquit l'humanilé présente. De là deux principes antagonistes en notre sein, le divin et le titanif/iic. Une morale sagace conseille d'éparter de nous 1 inHuençe de ne dernier, qui e^t Iç mauvais.
piteuses s'élev^aient vers son cerveau pour en obscurcir la clarté. «Moi, si souvent ivre de mon propre sang^ « écrira-t-il à 1 occasion, par une métaphore caractéristique (1); et, dans une de ses lettres inédites (2) au traducteur Régis, il interprète son mal en ces termes : « Je suis étonné de constater à quel point la puissance originelle de mon sang, en dépit de cette expansion des veines et de ces affections nerveuses qui en ont été la conséquence, a néanmoins conservé en moi toute ma vigueur d'antan. Je m'en rends parfaitement compte lors de mes jours! » C'est d'ailleurs une illusion fréquente, une réaction défensive chez les dégénérés supérieurs du romantisme que d'expliquer leurs faiblesses par la force, leur maladie par la vie surabondante. N y aurait-il pas, disait Nietzsche, luttant contre la paralysie générale, des « névrosés de la santé ! "
" En vain, poursuit cependant Stieglitz dans ses mémoires, en vain Charlotte tentait-elle, cette fois encore, d'écarter par ses chants les noires appréhensions de son époux, comme elle avait eu déjà si souvent à le faire; en vain s'efforçait-elle par tous les moyens de le rendre à la
(1) Er. 119. Voir aussi Bi II, 291, SB. 328 et Ei . G6.
(2) Datée du 15 juin 1836 (Papiers de Hegel). Sur Régis, voir plus loin.
ne UNK TRAGEDIE D AMOLR
conscience de son bonheur, jadis si joyeusement reconnu par lui, et de le soutenir en lui offrant la perspective de jours meilleurs... A cette heure commence ma faute, ma collaboration indéniable à la terrible catastrophe qui se préparait pour l'infortunée.. . Combien il m'eût été facile alors de rasséréner son âme si naturellement ouverte à l'espérance et à la foi, si vive et si volontiers oublieuse de sa propre souffrance! Mais celui-là seul qui pouvait intervenir pour la sauver avait lui-même perdu toute conscience de son bonheur présent, ou du moins n'avait plus l'esprit assez clair pour en mesurer l'étendue ! »
Il ajoute qu'il projetait à ce moment soit de finir sa vie en ermite au sein de quelque forêt, soit de se retirer dans un cloître, soit enfin de sortir armé en vue d'un combat décisif (1) (sans doute contre l'opinion trop longtemps indifférente à ses exploits lyriques). — Après des heures d'exaltation violente, au cours desquelles il maudissait hautement les puissances de l'audelà, parce qu'il les jug^eait conjurées pour opprimer son génie, il avait des périodes d'atonie profonde qui inquiétaient peut-être davantage encore sa vaillante compagne. Par rérainis-
cence de ses études philolog^iques, il nomme à roccasion Atrium moriis (1), le vestibule de la mort, cette exaspération de son mal constitutionnel etlon peut concevoir quelle atmosphère délétère étouffait Charlotte, inclinée sur cet atrium! — Les médecins ordonnèrent au malade les eaux de Kissing'en, mais la cure resta sans action appréciable.
Après cette tentative infructueuse, la jeune femme revint à Berlin vers la fin de l'automne 1834 en compag^nie de son mari. Sa santé phvsique s'affaissait sous le poids de ses fati(jues el de ses soucis : elle perdit définitivement courag^e. — Alors ces tentations meurtrières, qu'elle avait plus d'une fois connues et surmontées dans sa jeunesse, se présentèrent de nouveau à sa pensée et, comme elle l'écrivait à Mundt en termes tragiques (2i , « les vieux démons terrassés se relevèrent pour lui suggérer par leur regard de feu la conquête du plus profond des repos! » — L'auteur du Denkuial R retrace avec le soin le plus minutieux les dernières journées de cette jeune vie empoisonnée dans sa source. Il a montré Charlotte cherchant à visiter des musées d'anatomic afin de choisir plus sûrement la place où elle devait
(1) I). 100 ot Kr. 67.
frapper sa poitrine. Il a peint en traits dignes (lu poète de Pelléas cet Intérieur de désespérés où les objets matériels eux-mêmes semblaient se mettre à l'unisson des âmes, car les meubles y avaient des gémissements sinistres et la tablette supérieure du bureau de Charlotte éclata violemment un soir, en jetant une sorte de cri strident à travers l'espace (1).
Le 29 décembre, la jeune femme insista pour que Henri se rendît sans elle à une soirée musicale dont elle espérait, disait-elle, une heureuse influence sur ses dispositions intellectuelles. Elle-même prétexta quelque fatigue pour demeurer au logis. Restée seule, elle s'assit devant une table et écrivit d'une main ferme, mais non sans les mouiller de ses larmes, ces lignes émouvantes à l'adresse de son mari (2) (il faut en remarquer tous les termes pour comprendre leur action ultérieure sur la pensée du survivant) :
" Tu lie pouvais devenir plus vialheureux, trèsaimé, mais au con/raire, lu peux être plus heureux au sein d'un malheur véritable. Dans le fait d'être malheureux réside souvent une bénédiction merveilleuse : elle descendra assurément sur toi ! JSous avons souffert tous deux d\ine même souffrance .
AU TEMPS DU ROMANTISME no
Tu sais combien fai souffert en moi-même ; que jamais ne tombe sur toi nul reproche, car tu m as beaucoup aimée ! Cela va aller mieux pour toi, beaucoup mieux et dès à présent ! Pourquoi? Je le sens et ne trouve pas de mots pour le dire . — Nous nous reverrons un jour, plus libres, plus indépendants! Mais toi, tu achèveras d'abord de goûter la vie dans tout ce qu'elle peut offrir et il faut que tu prennes encore vaillamment tes ébats à travers le monde!
« Salue tous ceux que f aimais et qui me le rendaient. Au revoir, dans i éternité tout entière!
« Ta Charlotte.
« Ne te montre pas faible ; sois calme, et fort, et grand! "
Charlotte s'enferma ensuite dans sa chambre, et, s étant étendue sur son lit en toilette de nuit, elle se plongea dans la ré^jion du cœur, avec un surprenant courage, le poignard qu'elle avait jadis acheté pour son fiancé lors de leur séparation première.
Le spectacle de la mort violente qui frappe un être jeune et doué des dieux ne doit pas arrêter longtemps les regards, car la convulsion suprême défigure. A l'exemple de Socrate, les grands anciens, disciples du Portique, se voi-
laient la face avant le geste sans remède et composaient d'un doigt ferme les plis de leur manteau. Nous respecterons la pudeur à son dernier soupir et c'est en examinant une dernière fois, dans ses mobiles vraisemblables, l'acte désespéré de Charlotte que nous ferons soupçonner les sentiments — certes exceptionnels autant que poignants — qui durent précéder sa fin et hanter sa brève agonie.
A. — Pour le génie ou pour le bonheur?
De la mort de Charlotte, il faut accuser avant tout ses prédispositions natives et son hérédité subconsciente. Un projet destructeur qui hanta de si bonne heure et à plusieurs reprises son imagination inquiète devait avoir en son tempérament de profondes racines. Certes, une existence heureuse eût vraisemblablement réduit au silence les démons « aux yeux de feu » que ses dernières lettres évoquent : ils n'en restaient pas moins assoupis dans quelques replis de son àme, prêts à la tourmenter de nouveau aussitôt que la force morale commencerait de faiblir en elle avec le déclin des forces physiques. — Or, sa santé déclina en effet, peu de temps après son mariage, sous l'influence d'une
vie sentimentale trop intense ; le mal dont elle souffrait parut résider tantôt dans l'estomac, tantôt dans les bronches (1) : au vrai, il était sans doute d'essence nerveuse en son origine et l'esprit pénétrant de Charlotte s'en est assurément rendu compte.
« Nous avons souffert tous deux d'une même souffrance » , dit en effet son testament, et son mari médita souvent cette phrase après sa mort en s'interrog^eant longuement sur le sens précis d'une affirmation qui nous paraît l'étonner plus que de raison. A plusieurs reprises, il l'interprète comme une allusion aux tendances trop spiritualistes et trop ascétiques de leur existence commune, tendances au sujet desquelles nous avons déjà recueilli ses aveux. Nous pensons pour notre part que Charlotte s'était tout simplement reconnu des dispositions névropathiques analogues à celles dont son époux lui donnait le spectacle : rien de plus contagieux parfois, sur des tempéraments prédisposés, que les désordres de cette nature ! Ses lettres de Leipzig affirment déjà à son fiancé la similitude de leur complexion physique et morale (2) ; de tout temps, elle a connu, elle aussi, des heures noires qu'elle priait Henri de lui pardonner,
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assurant que la cause en était purement orjjanique (I). Ne lui adressa-t-elle pas un jour ces paroles caractéristiques, conservées par le Denhmal : o Tu as écrit des mots terriblement vrais dans ton carnet de voyage : Ton dirait que tu aies lu souvent dans mon àme... Oui, nous sommes accordés à iurnssoti diine manière effrayante! (2) »
Nous concéderons donc à Charlotte aussi bien qu'à son mari le bénéfice d'une responsabilité atténuée, comme on dit en langage juridique. Au surplus, lorsque la décision fatale, déjà conçue par elle de façon instinctive et subconsciente en quelque sorte, Irappa à la porte de sa volonté claire, le riche esprit de la jeune femme n'eut pas grand effort à fournir pour justifier par des raisons spécieuses, au tribunal de ses facultés supérieures, une résolution si extrême et si contraire au vœu de la nature. Elle se forgea sans délai des motifs plus ou moins sophistiques pour quitter prématurément la vie.
Le principal de ses motifs fut-il toutefois, comme son mari réussit à le faire croire, le désir d'éveiller ou de réveiller, par une forte secousse morale, le génie de Stieglitz passagè-
rement offusqué par la maladie? Gliailotle a-t-elle voulu (T un fer qui se rouillait tremper un acier nouveau (1), suivant l'ingénieuse métaphore du lutteur malheureux qu'elle abandonnait à son destin? Pour nous en éclairer davantage, cherchons quelle fut l'évolution de son jugement sur les capacités littéraires de son époux. Certes, elle débuta, docile aux suggestions de l'aimé, par l'espoir exalté et par l'ambition du laurier pour le nom qui allait devenir le sien. Mais nous avons dit que, fiancée, elle avait dit concevoir déjà, par intermittence, quelques doutes quant aux destinées glorieuses de son poète. Elle lui conseillait dès lors le travail qui se suffit à lui-même dans la conscience du devoir accompli : elle se résignait à chercher avec lui le bonheur par le culte désintéressé de l'idéal. Toutefois Stieglitz la ramenait encore sans peine, en ce temps, au diapason de ses espérances grandioses.
Après son mariage, elle continua de subir à demi l'influence des convictions vaniteuses de son époux, ^i'avait-olle pas trop de penchant et trop d'intérêt à les partager malgré tout? Durant ses longues fiançailles, elle s'était à loisir assimilé le vocabulaire triomphant de ce
(l) LeUre de Slieylitz à »a su-ur, \c 16 janvier 1835 (Er. 5).
mystique du génie, de cet « impérialiste » esthétique, emporté par son rêve de conquête : vocabulaire que les lettres venues de Berlin lui inculquaient périodiquement en leçons persuasives. C'est donc celui-là qu'elle continuera d'employer pour le reste de ses jours, et vis-àvis des étrangers, afin d'appuyer l'effort de son mari vers la célébrité, et surtout vis-à-vis de ce dernier pour le soutenir et le réconforter contre lui-même. Par là, elle a pu donner l'illusion d'un sentiment de vanité et d'ambition personnelle qui fut de bonne heure étranger à son âme.
Au surplus, en présence du médiocre succès des productions de Stieglitz, elle n'eut pas à modifier grandement ce vocabulaire pour garder le ton convenable à l'égard de son mari. Henri continua tout simplement de passer, dans l'opinion de sa femme comme dans la sienne propre, pour un homme de génie en expectative, en voie de développement. Ne persistera-t-il pas à se ' juger de la sorte après son veuvage et jusqu'à son dernier jour, étant ainsi demeuré, sa vie durant l'élève de bonne volonté qui travaille son style et qui prend patience lorsqu'il reçoit la note (i passable » , en rêvant aux couronnes de l'an prochain. Sans doute, chez Stieglitz, cette résignation contrainte et forcée sera interrompue
par des sursauts d'orgueil révolté, par des amertumes et des décourag^ements tragiques : a Je ne veux plus, clame-t-il pendant sa maladie de 1834 (1), je ne veux plus rester la lyre sans résonnance. Je veux être le chorège qui donne le ton à l'univers et sait assembler l'humanité tout entière en un chœur, afin qu'elle reprenne à l'unisson ses chants graves ou joyeux! » Mais de pareilles impatiences sont chez lui peu durables et laissent de nouveau place à l'espoir résigné dans les triomphes du lendemain.
Telle fut aussi l'attitude de Charlotte vis-à-vis du monde, et, en particulier, vis-à-vis de l'oncle Louis Stieglitz, la poule aux œufs d'or, l'homme d'esprit et de cœur dont la générosité fut en tout temps le salut de son incapable neveu. Auprès de ce dispensateur des ressources du ménage, la jeune femme reprend à son compte et à l'insu de son mari le plaidoyer que ce dernier prononça si souvent devant elle : elle démontre de son mieux que le poète par vocation doit vivre aux frais d'autrui (Vigny disait vers le même temps, dans Chatterton, aux frais de la société) afin de mûrir d'abord en paix son talent divin et de le consacrer ensuite au bonheur de l'humanité ! Vers la fin de l'année 1832,
elle écrivit à ce protecteur lointain deux lettres (1) exquises par le ton et par le sentiment qui les anime, lui demandant de subvenir entièrement aux besoins de leur ménage, afin que son mari put abandonner les dernières occupations qu'il eût conservées, ses fonctions à la Bibliothèque royale de Berlin. Elle avait affaire à un cœur d'une réelle générosité et sa demande (qu'elle retira cette fois au bout de quelques semaines, devant une amélioration dans l'état de son mari) lui fat accordée un peu plus tard, aussitôt qu'elle jugea nécessaire d'y revenir : trop tard malheureusement pour la sauver du désespoir par la perspective de jours meilleurs, mais assez tôt pour assurer par son intercession 1 avenir d'Henri qui dut à l'affection inspirée par Charlotte à ses parents russes de pouvoir vivre après elle en dilettante, sans souci du pain quotidien. En effet, l'oncle de Pétersbourg n'oublia jamais ni ses relations avec sa nièce, qu'il avait appréciée à sa valeur, ni le drame qu'il avait vu se préparer pour elle : et ce souvenir devait le décider à satisfaire au dernier vœu de la jeune femme, en pensionnant désormais son neveu. Le plus souvent, lorsque Charlotte s'efforce de réconforter son mari par
(1) D. 146 et 8uiv.
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quelques bonnes paroles, elle en reste au souhait pour l'avenir (1). L'opinion que les années lui ont apportée sur la vocation de Stieglitz, c'est que 1 illusion du génie poétique est pour lui la condition même de l'équilibre mental et même de la vie — qu'il doive au surplus conquérir ou non la gloire et le profit sur cette voie : « Oh! soupire-t-elle en un jour d'effusion (2), te savoir heureux, heureux et apaisé dans ton effort et dans ta pensée intime, cela est mon bonheur, ma paix, la nourriture de mon âme, le seul aliment capable de me soutenir et de me fortifier! »