Un exorcisme sanglant
Assurer le bonheur de son mari, et, pour obtenir ce résultat, préparer son succès autant
(1) Quelques phrases aiiibilieusos sont pourtant tombées Je ses lèvres et ont été recueillies dans le Denkmal : mais ces paroles furent notées par Stieglitz lui-même, il ne faut pas l'oublier, et Mundt trouva donc surtout, dans les carnets de son ami, ce qui lui avait été dit à dessein pour le réconforter, et ce qu'il avait retenu comme particulièrement flatteur à sa manie poétique. Pour avoir néglijjé cette remarque, certains critiques, tels que Treitsclike (Deutsche Gcschichte, IV, 435) et Saint-René Taillandier, ont jugé que Charlotte, s'associant pleinement à la vanité poétique de son époux, était morte par dépit de «on insuccès, ce qui a diminué leur sympathie pour son malheur.
qu'il était possible parce que le succès formait une des conditions de ce bonheur, telle fut l'aspiration constante du cœur de Charlotte! Ce devait donc être en ce sens — suivant les lois de l'esprit humain — qu'il irait un jour se forger des sophismes meurtriers lorsqu'elle sentit le poids de l'existence devenu trop lourd à ses épaules affaiblies par la souffrance! Se sacrifier au bonheur de l'être aimé, tel avait été son premier rêve, la sombre poésie de son adolescence trop pensive! Mundtnous a conservé ces lignes, véritablement prophétiques, qu'elle écrivit pendant cette période d'intimité fraternelle avec Slieglitz qui précéda l'aveu de leur amour réciproque (1) : (i Ne rien vouloir, ne rien savoir, ne rien désirer que l'amour! S'oublier dans le bonheur de l'être aimé sans espérer ni souhaiter de retour, — ce sentiment nous fait pareils aux anges et nous donne un avant-goût du bonheur céleste.... Si je pouvais faire un jour quelque chose de bien grand, de bien difficile en sa laveur, sans qu'il sût d'où cela lui est venu! Si je pouvais, sans qu'il en connût rien, détourner de sa tête chérie vers la mienne un triste événement, un grand malheur : puis ensuite, humble et silencieuse en mon obscurité, lever les yeux
vers lui et me réchauffer à son joyeux sourire! Alors, me semble-t-il, je serais tranquille et heureuse pour le reste de ma vie!... " On le voit, même à l'aurore de sa vie sentimentale, ce n'est nullement de g^loire partagée mais seulement d'amour sans réserve que Charlotte se plait à rêver : il ne faut jamais l'oublier, si l'on veut juger sans prévention sa conduite!
Nous savons déjà qu'Henri voyait en Charlotte son bon ange, le délégué tout-puissant du Dieu de l'Inspiration près de lui, mais que, d'autre part, il croyait la vie et la santé de sa femme sans cesse menacées par une divinité malveillante à son propre bonheur et à sa propre gloire, par une Némésis vengeresse. Or Charlotte, ayant constaté l'impuissance de son amour, de ses efforts et de ses sacrifices pour rétablir la santé morale de son époux, en vint peu à peu à se donner une conviction toute contraire. Elle pensa que sa santé compromise apportait à Sticglitz des inquiétudes et peutêtre des remords inavoués qui étaient devenus l'obstacle principal à son équilibre intellectuel et à la sécurité de son avenir. Elle se jugea plutôt l'alliée involontaire de la Némésis que son adversaire efficace, et elle estima qu'on désarmerait cette divinité cruelle en lui livrant sans délai sa victime expiatoire, — ce qui la
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laisserait désormais sans prises sur Tesprit égaré d'un malade. — Certes, elle n'ignorait pas qu'en quittant son mari pour toujours elle lui porterait un coup fort rude, mais elle pressentait aussi que cet ébranlement serait passager. Enfin, elle voulait croire à l'efficacité d'une grande douleur réelle pour guérir certaines souffrances dénuées de causes précises et elle combinait cet espoir avec le précédent pour s'encourager à l'emploi des remèdes extrêmes. Une première expérience lui avait suggéré une conviction si hasardeuse (I). Au printemps de 1833, alors qu'Henri souffrait d'une de ces prétendues « crises de sang » qui lui étaient ordinaires, il marchait un jour dans la campagne aux côtés de sa femme, perdu dans de sombres rêveries, à peine conscient du monde extérieur. Alors Charlotte eut l'idée singulière de se dérober sans bruit et de le laisser seul : après quelques minutes seulement, il se rendit compte de cette disparition furtive et fut alors saisi, dit-il, d'un véritable effroi à la pensée qu'un jour il pourrait se voir ainsi abandonné définitivement de sa compagne. Il se hâta de rentrer au logis, fit fête à son amie retrouvée et, de cette heure, cessa pour quelque temps
(1) SB. 146 et D. W.
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de s'abandonner à la mélancolie sans sujet : « Vois-tu, lui dit peu après Charlotte, en souriant cette fois, je t'ai {juéri par la peur : ainsi le médecin sag^ace ordonne à l'occasion d'amers breuvages; ainsi le ciel frappe ce qui lui est précieux de salutaires douleurs. J'ai eu une inspiration céleste, et elle a réussi ! »
Dangereuse méthode dont les résultats sont sans durée; mais, de ce moment, on voit reparaître mainte fois sous la plume de Charlotte des allusions au bienfait de la douleur. Tantôt elle rappelle à Henri le bien-être qu'il goûtait au lendemain de sa pénible aventure avec l'Irlandais Dunn (l); tantôt, constatant qu'il s'est montré fort courageux devant la récente épidémie cholérique, tandis que son sang-froid l'abandonne trop souvent en présence d'appréhensions sans cause, elle ajoute (2) : «Je t'ai observé plus d'une fois à cet égard, et j'en suis venue à la conviction que, pour te faire du bien, il faut te donner du fil à retordre, te préparer des douleurs vraiment sensibles. Rien ne t'est plus salutaire; rien ne te fait plus progresser en toi-même! »
La nature de la souffrance qui pourrait être salutaire à Henri se précise peu à peu dans l'es-
(l) Voir plus haut la noie de la pajjc 167. 2) D. 82.
prit de Charlotte aux abois durant les dernières semaines de 1834. Le malade n'appelait-il pas la foudre sur sa tête, dans l'égarement de son esprit (1)? C'est donc bien une catastrophe qu'il lui faudrait cette fois pour reprendre son équilibre; et Charlotte revient aux hantises de sa jeunesse avec une implacable fermeté . Elle s'efforce, dès lors, de préparer son mari à cette décisive secousse et ses paroles trahissent la résolution extrême à laquelle elle s'est arrêtée : « J'ai, lui dit-elle un jour vers cette époque (2), une idée à te soumettre; j'ai à te poser un problème dont la solution te serait fort avantageuse. Médite à l'occasion sur ce thème : Savais un camarade ! Imagine que ce bon camarade (tu n'en saurais vraiment trouver de meilleur) soit désormais perdu pour toi ici-bas et rattache-toi cependant à son souvenir. Cette nécessité d'évoquer en soi l'ami perdu, d'en faire sa préoccupation quotidienne et de se le conserver présent de la sorte, voilà une résolution qui, je le crois, contribuerait à apaiser maint orage en ton cœur! » Et cet autre propos, un peu antérieur, trahit la hantise de la même idée fixe (3) : Il faut que je sois de nouveau tout
pour toi, énerg^iqueraent, victorieusement! C'est pourquoi j'attends avec nostal(jie ta renaissance intellectuelle. Elle va venir assurément, elle va venir! Si seulement je pouvais la hâter, comme j'en ai le désir, fût-ce au prix d'une opération césarienne! (Kaiserschniit.) Oui, mais si cette opération venait à manquer! »
Ainsi, elle hésite encore et s'interroge sur les conséquences de sa tentative désespérée. Elle s encourage néanmoins par des comparaisons guerrières : « Le devoir de la vie, dit-elle (l), est celui du combattant sur le champ de bataille. Le moment viendra où l'un de nous doit tomber. Mon bon et cher camarade, quand la première balle devrait me frapper, il faut que tu reprennes aussitôt ta place dans le rang avec double force et double courage!" Et encore (2): «L'un de nous doit être la victime de redoutables puissances, mais alors l'autre sera sauvé. Il faut que ce soit toi le libéré, ô ami de mon âme ! » Et l'on reconnaît cette fois qu'elle lit à livre ouvert dans l'esprit de son mari torturé par l'appréhension d'une divine vengeresse!
Le 18 décembre 1834, dix jours avant le dénouement de cette tragique aventure conjugale, Henri, peut-être suggestionné par les insi-
(2) Er. 59.
nuations que nous venons de reproduire, eut un rêve significatif. Il lui sembla (1) que sa femme tombait dans le fleuve sur lequel avaient vue les fenêtres de leur appartement. Aussitôt, il s'élançait vers la rive de la Sprée avec des pleurs et des appels désespérés, étendant les bras pour arracher aux flots une victime adorée — réminiscence peut-être de cet accident mortel de Ruggen dont nous avons dit qu'il avait enseveli le secret dans son cœur. — Cette fois aussi, il se contentait de gémir sans oser porter secours à la naufragée qui achevait de se noyer sous ses yeux. Le rêve se poursuivait cependant et le rêveur se voyait continuant sa vie après la catastrophe : il surmontait un premier accès de désespoir et sentait bientôt le calme renaître en son cœur. Les étranges avertissements tombés des lèvres de la bien-aimée se précisaient alors aux yeux de son mari et prenait un sens mieux défini. En effet, privé par le destin de son plus cher trésor, il se retrouvait enfin capable de maîtriser ses nerfs et de gouverner sa volonté. Le courage lui revenait avec la résolution de demander à la vie ce qu'elle pouvait encore lui apporter de douceurs. Dans la solitude qui s'était faite à son foyer, il se sentait un homme nou- ■
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veau, sans espoir assurément, mais aussi sans ang^oisse et sans crainte, n'ayant plus à compter que sur lui-même, fidèle à Dieu et à son amour! Ces sentiments témoignent d'un si monstrueux égoïsme qu'on voudrait n'avoir pas à y reconnaître ce que le rêve exprime, trop souvent, c'està-dire la voix des désirs instinctifs et subconscients du dormeur, — désirs contenus tant bien que mal à l'état de veille par les scrupules et les prudences acquises de nos facultés supérieures, mais abandonnés sans contrôle à leur essor durant le sommeil. Nous devons nous résigner pourtant à une interprétation si peu flatteuse des dispositions secrètes de Stieglitz, car il entrevit cette nuit-là ce qui devait être bientôt, dans la réalité, l'histoire de ses véritables sentiments. Nul n'est responsable de ses rêves puisque le moi supérieur, celui qui est en partie notre création propre reste engourdi durant leurs capricieux ébats : mais Henri se chargea d'une lourde faute à son réveil — si tant est, nous l'avons dit déjà, qu'on doive le tenir pour responsable à ce moment de ses actes. — En effet la journée du lendemain s'étant écoulée plus calme pour lui, sous l'influence de la conclusion apaisante qui avait terminé si singulièrement son cauchemar, Charlotte, toute heureuse de ce progrès inattendu et pensant entrevoir l'aurore
(le la gfiiérison espérée, interrogea son mari avec empressement sur les causes du répit dont il éprouvait si visiblement le bénéfice. Alors, avec une inconsciente mais incroyable cruauté, le malade expliqua l'origine de sa tranquillité et avoua pour quel motif il en était favorisé! On peut affirmer qu'à l'heure de cette confidence odieuse, il porta de sa main le coup mortel à sa femme et acheva de la confirmer dans sa résolution désespérée (1) ! a Ah ! c'est ainsi, répondit-elle en effet, avec un pensif sourire. C'est donc là ce qui peut te profiter. Allons, c'est bien! Oui, oui, de la douleur profonde, de la résignation définitive, procède la force véritable et soutenue, le calme supérieur de l'esprit, sans lequel rien de grand ne se fait. Tiens-toi donc ferme à ta résolution de cette nuit, et le repos te sera enfin accordé (2) ! »
Telle fut, pour Charlotte, la goutte d'eau qui fit déborder le vase d'amertume, lentement rempli dans son cœur. Le soulagement goûté par son malade ayant été en effet de courte durée, la jeune femme se résolut à faire du songe bienfaisant une réalité plus sûrement effi-
(1) G. KuEHNE se montre déjà fort choqué de 1 iinpardon- T nable légèreté de Stieglitz en cette circonstance (Maeniil. Charukt, I, 150).
cace, parce que cet incident la confirmait enfin dans une conviction affreuse qui s était peu à peu imposée à sa pensée par l'étude quotidienne du compagnon de son existence. Cette conviction, elle l'a exprimée certain jour, dans une parole terrible et écrasante pour ce mari dont elle pénétrait si clairement les veules dispositions morales, sans renoncer, dans son indulgente expérience de la pauvre nature humaine, à l'excuser, et même à l'aimer, pour son incurable faiblesse : « Tu portes dans la vie, lui dit-elle un jour (1), une si inquiète disposition d'esprit que l'indépendance entière, le défaut de tout souci me semble un besoin impérieux de ton caractère. Si tu n avais pas trouvé dans le mariage une compagne qui te fût si parfaitement assortie, ii le faudrait rejeter après tous les autres ce dernier emploi (Amt) ! " — Oui, après la philologie, le collège et la bibliothèque, cet incapable de l'effort social devait encore sacrifier à son » Moloch « les devoirs, si légers pour lui, du mariage! — Terme déplorable, bien que profondément logique à qui sait prévoir, d'un amour trop subordonné au mysticisme esthéthique!
Sophismes, avons-nous dit des arguments
que se forgea Charlotte afia de justifier devant sa raison claire l'élan de ses désirs instinctifs vers la mort libératrice ! Et cette qualification de sophisme serait encore mieux justifiée si, par son trépas, elle avait prétendu donner à Stieglitz le génie poétique dont il demeurait privé, car son sacrifice est resté sur ce point sans effet. Mais est-il bien permis de nommer sophisme un raisonnement qui conduit au résultat désiré et prévu par la raison qui l'a construit? Charlotte avait quelque chose de cette divination (d'ailleurs purement expérimentale en sa source) qui illustra Rachel Varnhagen par le diagnostic des maladies romantiques. Si donc, comme nous le pensons pour notre part, elle a désiré avant tout rendre à Henri le calme et le bonheur compatibles avec son caractère impatient de la plus légère contrainte, il faut bien le dire, — après avoir soupiré profondément à notre tour sur la faible nature humaine, — elle a réussi dans son entreprise !
Stieglitz n'a-t-il pas écrit dans son journal, presque au lendemain de son veuvage (1) : " Maintenant que je ne tremble plus pour sa chère existence, maintenant que chaque jour a cessé de m'apporter un nouveau souci pour
(i) Er. 9.
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l'équilibre de sa santé, elle m'appartient />oMr la première fois tout entière, impossible à perdre désormais! Elle est mon trésor assuré qui me satisfait sans réserve et m'enricbit sans illusions ; elle est mon orgueil, ma joie, ma paix, ma félicité suprême! Depuis que, incorporée en moi, elle est devenue le meilleur de moi-même, les jours et les années passées avec elle ou loin d'elle vivent pour la première fois dans une g^loire immaculée, dans la plus pure dévotion, en moi, avec tnoi, trésor sacré d'un temple dont je suis devenu le g^rand prêtre ! »
Un exorcisme, avons-nous dit de cette tra- (jédie sans seconde. Certes, l'esprit de l'homme écarte lentement par l'expérience accrue les illusions ancestrales : c'est pourquoi le mysticisme romantique a fait de véritables possèdes, comme le culte de Siva ou celui de Dionysos. Nous l'avons dit, Stieglitz appelle parfois (1 Moloch 1) la divinité fallacieuse de laquelle il implora sans trêve le {jénie et le succès, ainsi qu'il baptise Némésis la puissance qui lui ferme le chemin de la g^loire. Or Moloch voulait des sacrifices humains aussi bien que Némésis, car on connaît le rôle du sanjj, et surtout du sang le plus noble, dans les vieux rites de la magie. Celui qui coula le 29 décembre 1834 n'a pas été du moins répandu tout à fait en vain. D'une âme
torturée par le souvenir d'un passé tragique et par le remords inavoué d'un présent peut-être plus tragique encore, l'exorcisme sanglant de Charlotte a chassé pour jamais le mauvais esprit!