L OPINION PUBLIQUE AU LENDEMAIN DU DRAME
Le premier interprète autorisé de l'opinion publique, ce fut l'ecclésiastique qui, au jour de l'an I8;i5, prononça sur la tombe de Charlotte les derniers adieux de la communauté chré-
tienne. Le pasteur Jonas, disciple et admirateur de Schleiermaclier, était bien préparé par cette origine à interpréter sainement un acte d'exception dont le mysticisme romantique avait été la cause et, en partie, le mobile. Son allocution (1) nous paraît fort élevée et l'on s'associera sans peine à des conclusions si visiblement dictées par l'esprit évangélique. Il a fallu l'exaltation antirelig^ieuse de Gutzkow pour y voir une (i malédiction pharisaïque » lancée sur une tombe entr'ouverte, et Kuehne, plus équitable, a rendu justice au contraire à l'inspiration toute compatissante de l'orateur (2). Voici le début de ce discours (3) :
" S'il s'agissait, ô pieux assistants, de tracer ici une image fidèle de la chère absente, je ne pourrais vous adresser la parole, car je n'ai jamais goûté l'agrément de sa conversation séduisante et jamais je n'eus l'occasion d'apprécier la grâce qui rayonnait, dit-on, de toute sa personne : non, rien ne m'a renseigné directement sur les originalités et les attraits d'une nature si richement douée. Mais mon office est tout autre en cette circonstance et ce n'est pas
(1) Elle a été reproduite par Curize dans ses appendices aux mémoires de Stifglitz (SB. V82 et suiv).
(2) Bcitraege, II, 115
(3) Macniii. uikI Wcihl. Clitiia/.l, I, 118 cl suiv.
la vie de notre sœur qui nous préoccupe en ce moment. — D'où vient en effet notre émotion? N'est-ce pas de ne pouvoir nous dire en louant Dieu : Seigneur, vous nous l'aviez donnée, Seigneur, vous nous l'avez reprise! Oui, sa mort profondément tragique est ce qui nous touche et, certes, il faudrait tout d'abord que les causes en fussent parfaitement expliquées. L'intimité des relations, l'exacte connaissance de son passé seraient requises afin de décider si cette mort fut le résultat de cette vie, ou si elle n'en est pas plutôt la contradiction? » On pressent, dans ces paroles délicates, l'influence d'un conseil avisé : une conversation avec Mundt peut-être?
Le ministre du culte, poursuivant son exhortation, la divise en trois points dont le sommaire suffira pour nous renseigner sur ses conclusions. Premièrement, dit-il, il ne faut pas nous illusionner sur cette mort, c'est-à-dire en faire un objet d'admiration et de louange : secondement, il importe davantage encore de ne pas juger ni condamner en ceci à la légère, car nous formons la communauté morale à laquelle Dieu avait remis le soin de cette âme, et qui donc, parmi nous, pourrait se dire assurément sans participation à son trépas? Troisièmement enfin, il est essentiel que nous ne nous
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séparions pas sans nous être réconfortés par des pensées de paix et de consolation : si en effet nous n'avons pas à ju^er pour notre part, rien n'est plus assuré que le jugement de l'au-delà auquel notre amie ne saurait se soustraire. — Prenons cependant confiance, ajoute en terminant l'homme de Dieu, car celui-là sera son Juge qui est venu parmi nous pour retrouver la brebis perdue et la ramener au bercail, pour ressusciter les morts à la vie éternelle. Qu'elle lui soit donc recommandée en toute foi ! — Langage d'autant plus courageux à cette heure qu'on redoutait, semble-t-il (1), une manifestation hostile aux abords de la tombe, en raison de la sépulture chrétienne qui était accordée à Charlotte malgré son acte désespéré.
Les lettres que Stieglitz reçut de ses proches à l'occasion de son malheur ne présentent même pas les réserves qui s'imposaient au représentant de l'autorité religieuse : elles sont belles d'affection simple et de sincère compassion. La sœur de Charlotte écrit à son « cher beaufrère » (2j que la mère de l'infortunée et tous ses parents s'associent pour lui dire : k Prenez courage dans votre affreuse douleur et levons de concert nos regards vers le ciel! " Le pasteur
liulil, qui avait épousé la sœur d'Henri, accourut à Berlin pour l'inviter à se retirer quelque temps sous son toit, s'il désirait quitter le théâtre de son malheur (l). La lettre de l'oncle russe est une exhortation au calme, un encouragement à suivre les derniers conseils de Charlotte pour qui le banquier proclame une fois de plus son affection, son estime et son admiration (2) : il termine par la promesse d'un large appui pécuniaire. Le vieux professeur de Stieglitz au collège de Gotha, Frédéric Jacobs, son ami d'enfance, Henri Romberg (3), se montrent plus chaleureux, plus affectueux qu'on ne peut dire. Enfin, quelques mois plus tard, une visite à Berlin de l'amie préférée de Charlotte, Thérèse Devrient, — visite fort redoutée par Henri au premier abord, — ne lui laissa qu'une bienfaisante impression d'apaisement (4). Ainsi, pendant les premiers temps de son veuvage, nul ne fit sentir au survivant un reproche, tant Charlotte avait su dissimuler ses souffrances aux regards les plus clairvoyants. Stieglitz ne trouva près de lui que des cœurs pitoyables à son infortune.
(l) SB. 242.
(3) Voir CuBTZE : Kitrzrr Hilffweclisol. Liipziff, 18G3, p. 95-96, cl Er. 53.
(4) El . 60.
En revanche, à l'égard de la victime, l'opinion se montra tout d'abord hésitante, embarrassée, comme on devait s'y attendre. Un peu plus tard seulement, et sous l'influence du Denkmal de Mundt, prit naissance cette impulsion sentimentale qui devait faire de Charlotte une " sainte » et une « madone » — surtout aux yeux des romantiques à la française qui formaient le groupe de Idi Jeune Allemagne; tandis que, par une plus juste appréciation des faits, Henri Stieglitz ne trouvera plus guère à cette heure, comme nous le verrons, que mésestime et réprobation autour de lui. Au premier moment, l'ignorance des causes du drame avait été si entière, en dehors du cercle étroit des amis intimes, qu'un journal berlinois proposa cette explication naïve (1) : la solennité de Noël et la vue des parents comblant à cette occasion de friandises et de cadeaux leurs enfants, aurait poussé au désespoir la pauvre femme, privée des joies de la maternité! J^ous avons vu combien ces sentiments étaient loin de ce cœur meurtri par des déceptions plus subtiles.
Telle fut pourtant l'interprétation des bonnes gens; les habiles et les avertis s'empressèrent