La Résurreclion de la Muse
Certes, de cet abime monte parfois un bruit de sanglots étouffés (3j : des « glaives de feu (4)»
(1) C'est le titre choisi par les amis d'Oscar Wilde pour les lettres si frappantes qu'il écrivit dans sa prison de Heading. Toutes distinctions faites quant à leurs origines, ces deux situations morales ne sont pas sans analogies.
(2) Voyez : Erinnerungen an Charlotte. Marburg, 1863.
(3) Er. 102.
(4) Kr. J6,
212 UNE TRAGEDIE D'AMOT'R
traversent un cœur torturé et des torrents de larmes (1) coulent sur des joues pâlies par les veilles. Nous entendons murmurer le vœu de suivre sans délai la fugitive (2) ; nous percevons quelques plaintes sur la cruauté de son abandon soudain (3) !
Toutefois, — et ce n'est pas sans surprise que nous venons à le constater, — toutefois ces accents lamentables ne sont pas ceux qui frappent le plus souvent notre oreille. Nous assistons d'ordinaire à une conversation modérée et mesurée du patient avec lui-même, et, dès le début, nous en recevons l'impression de la détente, du calme ou même de la sérénité. L'ami le plus intime de Stieglitz, Maurice Veit, ne s'étonna-t-il pas de le voir, au premier jour de son deuil, si patient devant les questions indiscrètes, si accueillant aux visiteurs les plus importuns (4)? Stendhal, un autre exemplaire typique du romantisme moral, écrivait trente ans plus tôt dans un autre journal intime, à la suite d'un cuisant chafjrin (5) : « Je viens de passer une demi-heure qui a peut-être été une des plus pénibles de ma vie ! » Mais il ajoute
(i) Er. 17.
(2) Er. 25.
(3) Er. 40.
(5) Geiger, Dichtei- und Frauen, 259.
(6) Stendhal, Journal de jeunesse .
aussitôt : « Ma seule distraction était d'observer mon état et c'en était une grande !" — Le riverain de la Sprée est de cette école : l'analyse curieuse de sa sensation l'aide à en supporter lamertume.
Bien plus, — osons le dire dèsà présent comme nous le pensons, — ce qu'on flaire sous les fleurs de rhétorique dont ce virtuose de la plume enjolive sa récente douleur, c'est un sentiment de soulagement, presque de débarras! Un gênant témoin de ses rodomontades anciennes et de ses présents échecs s'est éloigné fort à propos de son voisinage et reculé dans un éloignement propice aux adroits subterfuges : sans scrupules on fera parler désormais ce témoin selon les besoins de la cause. En outre, le survivant se voit de nouveau intéressant et singulier, comme à l'heure de ses romanesques fiançailles, — plus encore, à titre de héros d'une exceptionnelle aventure d'amour. — Or pour des tempéraments de son espèce, l'espoir d'attirer et de retenir, à quelque prix que ce soit, l'attention publique, est une satisfaction de vanité ; faute de mieux, leur goût dépravé se contente à ces succès de douteuse origine. Nous allons voir bientôt de tels sentiments se faire jour, à la dérobée, sous la plume prolixe de notre héros.
Il se remémore, peu de jours après son deuil.
la façon dont il en reçut la nouvelle. Le propriétaire (le son logis est accouru, pour l'avertir, vers la maison amie où il passait la soirée et s'est servi de la formule usitée en pareil cas : " Ne vous effrayez pas, monsieur le docteur, votre chère femme est très malade (1). » Aussitôt, il s'élança terrifié vers sa demeure : « La vue de son corps sans vie me frappa de la foudre, écrit-il. Désormais, je n avais plus rien à perdre! L'espoir et la crainte étaient pareillement morts en mon cœur. Ce coup de tonnerre m'avait labouré et disposé pour accueillir la semence noui>elle! » — Voilà donc son esprit tourné sans délai comme sans transition vers l'avenir. Nous allons voir en effet cette semence sanglante germer bientôt dans son cerveau en projets littéraires de toutes sortes, et l'on rencontre aussitôt sous sa plume les confidences qui affirment son calme (2; revenu, sa séréniié (3) recouvrée : la vie parait même s'offrir à lui plus attrayante au sein de l'épreuve imméritée (4) : « Oui, ma vie est lourde certes, mais si iniéressanie en revanche avec ses sombres draperies,
(1) Er. 23. Le récit des Mémoires, écrit dix années plus tard, est un peu différent (SB. 232). Celui des Eiinnerungen doit être le plus exact.
(2) Er. 8.
(3) Er. 18.
(4) Er. 38.
son étendard traversé des projectiles du dernier combat... Quand la mort elle-même se présenterait à moi, comme au bûcheron épuisé de la fable, je la prierais, non pas de m'aidera traîner mon fardeau, mais bien de m'accorder encore quelque délai alin que j'achève de porter seul désormais sur le chemin cette char^fe dont je ne souhaite pas d abandonner le faix de sitôt. "
Dans ces comparaisons ingénieuses, on voit l'homme de lettres reprendre goût à ses tâches coutumières et, comme il le reconnaîtra plus tard, se complaire « à jouer paisiblement avec sa douleur comme un enfant s'ébat inconscient sur le bord d'un précipice affreux (1) !» — Il va jusqu'au précieux parfois dans ses métaphores consolatrices. A qui le présent est cruel, écrirat-il un jour (2), il reste du moins le recours des souvenirs. Le rouet toujours actif de la pensée choisit alors dans le passé un fil ténu, l'humecte d'une larme, le fait passer sous les doigts effilés de la réflexion, tandis que le battement du cœur marque la mesure : alors ce fil du souvenir chante sur le fuseau jusqu'à ce qu'il casse ou que le fileur s'endorme au bruit monotone! Après avoir lu ces gentillesses déplacées, on s'étonnera moins devant un épisode que Stie-