‹ Une tragédie d'amour au temps du romantisem; Henri et Charlotte Stieglitz (avec des documents inédits)Chapitre 39 sur 48 · SH. VA · texte numérisé non relu

SH. VA

{i) Er. 97. Voir aussi, 31, 32, 33.

glitz lui-même mentionne dans ses Mémoires et qui jette un jour singulier sur son état d'esprit au lendemain de son malheur : « Pour le 3 janvier 1835, écrit-il (1), (c'est-à-dire six jours après le drame, deux jours après la cérémonie funèbre) nous avions été invités tous deux d'avance à une réunion où l'on devait représenter une petite comédie. Lorsque le moment fixé pour ce plaisir approcha, je me représentai vivement que ma chère Charlotte, si elle eût été près de moi, se parerait à cette heure afin de sortir à mes côtés, et je fus saisi d'une immense tristesse. Alors se précisa soudain dans mon àme un discours tel que nous aurions pu l'adresser dans cette circonstance à nos amis, en ce moment assemblés sans nous. Je rédigeai sans délai ce discours et je l'envoyai par la poste. Pape et Mundt, qui entrèrent au moment où j'allai cacheter ces vers, se montrèrent émus de leur contenu et ne firent aucune objection à leur envoi. Je mentionne exactement ce fait, parce que, m'a-t-ondit, il fut durement exploité contre moi dans la suite, par certaines gens incapables de comprendre que sur les plus graves douleurs et les plus sombres souvenirs, la fantaisie aime à poser en douce consolatrice ses ailes de libel-

Iule alors que la réflexion ou le raisonnement demeuraient inhabiles à procurer le moindre soulagement! » Ainsi le versificateur commençait dès lors à jouer avec le souvenir de sa victime pour quêter l'applaudissement de ses auditeurs (I) ! Mundt, dont nous venons de voir invoquer le témoignante à la légère, ne protesta pas ce jour-là mais n'en fit pas moins ses réflexions en silence. N'écrivait-il pas quelques semaines plus tard à Stieglitz (2) : « J'ai remarqué avec effroi que, dès la première semaine après la mort de ta femme, tu pouvais plaisanter sur toutes ces circonstances effroyables comme s'il se fût agi d'un fait divers recueilli par toi dans quelque journal et qui ne te touchât que de très loin ! »

Les notes quotidiennes de Stieglitz prennent

(1) Stieglitz raconte aussi dans ses.Méinoires (SB. 257) qii il eut la surprise de trouver, peu de mois après son deuil, un poème signé de son nom dans V Almanach des Muncs, recueil auquel il avait collaboré souvent. Ces vers, d'inspiration légère et frivole, exprimaient, dit-il, le dessein de passer franchement l'éponge sur les soucis de la veille pour se tourner vers l'avenir avec sérénité! Il afHrme qu'il fut étranger à la rédaction de cet écrit comme à sa publication et qu'il ne put jamais tirer cette affaire au clair. Lorsqu'on songe à ses vers avoués, du 3 janvier 1835, on ne serait pourtant pas fort étonné qu'il leur eût donné peu après une suile d'allure encore plus dégagée et qu'il eût bientôt oublié cette nouvelle fantaisie !

(2) GeigëR, JJichter uiul Fiaueii, p. 251.

dailleuis an tonde plus en plus dégagé à mesure que le temps passe. Jlne plaint jamais Charlotte, ne lui fait guère de reproches; il la remercie le plus souvent comme d un service qui, après tout, était dû par elle à son époux (1) : » 0 chère et excellente Lottchen, ton cœur d'ange a sans doute des mouvements de pitié lorsque tu vois ton hdéle camarade seul et blessé dans la vie. Mais tu penses alors : cela ne pouvait être autrement si l'un de nous devait être sauvé ! m — Un peu plus tard, entièrement réconcilié avec son sort, il supposera entre Charlotte et lui ce colloque ingénieux : « Oh ciel ! dit-il en s'adressant au portrait de l'aimée, que n"as-tu connu la joie de contempler une telle paix dans mon cœur, un bien-être aussi durable dans ma pensée! — (Il prête alors à l'image qu'il a sous les yeux un sourire de béatitude avec ces paroles réconfortantes) : î^e suis-je donc heureuse dans le séjour des âmes, heureuse dans la conscience d avoir conquis pour toi ce qui était le but de notre association ici-bas ! »

On ne peut guère aller plus loin dans l'égoïsme béat, n'est-il pas vrai? En général les effusions du journal intime de Stieglitz au lendemain de son deuil rappellent le tondes lettres qu'il adres-

(i) Er. 67.

sait jadis de Berlin à sa fiancée lointaine. De nouveau, et non sans un évident soulagement, il s'adresse à une inspiratrice quelque peu distante, vers laquelle il aspire assurément, mais sans grande hâte (l), dont il reste patiemment séparé. Elle s'est transportée cette fois un peu plus loin que par le passé, mais le séjour des âmes est un cadre fort convenable au rôle qu'on lui fera jouer de nouveau. En un mot, Charlotte n'est plus une épouse de chair, aux côtés de laquelle il fallait subir les petits tracas de la vie commune. Elle a repris l'aspect qui l'avait faite longtemps séduisante, celui de Muse immatérielle et imprécise, mystiquement présente à la pensée du littérateur dont elle a pour mission d'encourager l'effort vers la gloire. II revit désormais dans cet idéal et léger servage d'amour qui laissait toute latitude aux fantaisies de son imagination comme aux inégalités de son humeur!

A-t-il jamais vécu autrement d'ailleurs? Il s'efforce à présent de le nier; il voudrait que Charlotte fût toujours restée sa Muse, même

(1) Mund( l'accuse dans son Denhmal d'avoir d'abord mis assez peu d'cniprcssemerit à visiter sa fiancée à Leipzig, si voisin cependant de Berlin : et sa correspondance n'est pas sans conHrnier ce reproche, surtout pendant les premières années de leur séparation. Au téte-à-tète qui dès lors provoquait entre eux de léfjers froissements, il préférait les effusions épistolaircs avec leurs effets de rliétoricjue à lion niarclié.

pendant les courtes années où Ton vit cette iMuse mener la vie ménagère aux côtés du poète, qui avait peine à la reconnaître sous cet aspect trop prosaïque. Pour le confirmer dans une interprétation si avantageuse de son lamentable passé conjugal, le sublime testament de la morte sera plus utile encore à Stieglitz que ses propres figures de rhétorique. Certes, cette femme supérieure connaissait bien l'homme de médiocre étoffe auquel elle avait dévoué sa vie, car elle a su trouver à son intention les paroles qui, traversant le cœur, devaient aller droit au cerveau pour réconforter cet intellectuel impénitent ! En sorte que deux ou trois soupirs échappés malgré elle à son agonie morale troubleront seuls, par intervalles, le survivant dans sa suffisance infinie d'homme trop aimé, de héros privilégié d'un drame sentimental sans précédent. S'il ne possédait, dit-il (1), le testament de sa femme, il ne pourrait s'imaginer présent sur la terre, car il en fut réconforté dès la première heure (2) et c'est plus tard seulement qu il y découvrit, sous l'influence du Denkmal, quelques muets reproches (3). Il a passé sa vie à commenter ce document, à l'interpréter à

(1) Er. 19.

(2) Er. 39.

(3) Er. 42.

AV TEMPS Df ROMANTISME 221

son avantage, à en corriger les réserves voilées. « Les dernières paroles de Charlotte, écrit-il encore fl), faisaient pour elle-même aussi nécessairement partie de son acte suprême que le poignard qui en devint l'instrument. Sans ces paroles, il m'aurait fallu la suivre aussitôt (2) pour me procurer la réponse à mille questions inéclaircies, les plus vitales de toutes à mes yeux! Elle le savait fort bien, car elle du moins me connaissait. L'intelligence claire était le privilège de son esprit. » En fait, le testament ne répondait nullement aux mille questions inquiètes qu'aurait du se poser une conscience lourdement chargée de souvenirs, mais ce document était de nature à endormir doucement ces questions dans le cœur d'un homme qui ne demandait guère, au surplus, qu'à les écarter sans délai loin de lui !

Page 1