‹ Une tragédie d'amour au temps du romantisem; Henri et Charlotte Stieglitz (avec des documents inédits)Chapitre 40 sur 48 · Nouveaux espoirs de triomphes poétiques · texte numérisé non relu

Nouveaux espoirs de triomphes poétiques

Puisque la Muse est ressuscitée de ses propres cendres, après avoir payé de sa vie le tort de

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(2) En réalité, il ne songea pas sérieusement au suicide et I on put lui mettre entre les mains sans danger, dès le lendemain du drame, l'arme qui avait percé le cœur de Charlotte, (SB. 235-236, et Er. 1).

s'être faite un instant trop terrestre et trop matérielle, puisqu'elle ne risque plus désormais nulle éclipse, elle va de nouveau appuyer utilement l'effort conquérant, l'impérialisme esthétique du poète. Au profit d'un égoïsme maladif, elle restaure l'espérance de la g^loire possible, en même temps qu'à un mysticisme avide d'aliments extatiques, elle restitue la conviction d'une alliance céleste et d'un secours venu de l'au-delà !

On conseille à Stie^oflitz de distraire sa peine à des besognes littéraires sans ampleur : mais cela, dit-il avec dédain, d'auh^es le peuvent aussi bien que lui (1) ! Il sait au contraire des monuments plus hardis que seul il peut édifier de ses mains et auxquels il se doit de réserver son effort! Il n'a donc nullement cessé de croire à sa vocation g^lorieuse ni perdu la foi dans son génie : il ne renoncera jamais à cette foi qui est pour lui la source même de sa vie. Aussi se plaît-il à considérer l'acte désespéré de Charlotte comme un témoignage assuré de sa propre maturité poétique, si impatiemment attendue de tous deux : (i Elle a cru enfin sa tâche accomplie et qu'un seul trait décisif manquait encore à sa tâche éducatrice. Alors elle a couronné cette œuvre par

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AU TEMPS DU r.OMANTlSME "2-23

un ^este sur, hardi et tranquille. Elle m'a émancipé, m'a reconnu majeur et l'objet de ma vie présente est de donner raison à son pressentiment prophétique (1) ! »

On le voit, non seulement la gloire lui est de nouveau accessible, mais elle est désormais prochaine, facile à saisir par des mains frémissantes d'un fébrile empressement! Les médecins recommandent encore au malade le repos de l'esprit que déjà il se sent réconforté, prêt à reprendre la plume (2). Il s'était résolu par piété conjugale à profiter de ses premières forces pour mettre au net le récit de ses voyages en compagnie de Charlotte, voyage de noces, voyages en Allemagne et en Russie, afin de mieux éclairer le public sur les vertus et les dons de sa compagne. Cette idée lui venait de Charlotte ellemême qui, constatant son impuissance poétique, s'efforçait dans les derniers mois de sa vie de l'orienter vers ce genre littéraire plus facile, auquel se rattachent en effet ses ouvrages les mieux accueillis par la suite. Mais, dès le 3 février 1835, il crayonne sur son carnet ces lignes stupéfiantes (3) : " Il est doux et fortifiant de poiivoir désormais et pourtant de vouloir autrement

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qu'on ne peut par déférence pour une indication respectée... Pourtant, si i Inde m'inonde comme j'en ai senti l'impression durant la dernière partie de cette nuit, si ses paysages me hantent avec l'intensité d'une vision, alors il n'y a plus à songer, pour le moment du moins, aux récits de voyage dont j'avais projeté la rédaction! » En d'autres termes, le poète commence ici de prévoir que ses futiles évocations orientales vont de nouveau s'imposer despotiquement à sa pensée et déjà il paraît tout décidé à ne pas résister longuement à une tentation si séduisante. Ne s'est-il pas fait un devoir de sa versification fastidieuse? Plus tard, il reviendra au récit de ses voyages conjugaux, mais sans jamais trouver le temps d'achever ces pages où Charlotte devait enfin « recevoir ce qui lui était dù(l)! »

La poésie épique l'a donc reconquis : il se considère comme un champ ensemencé à nouveau, où germe déjà la récolte (2). il refuse de se rendre en Grèce suivant le conseil de certains amis qui ont pris trop au sérieux sa littérature phiihellénique d'adolescence et espèrent quelque distraction pour lui d'un tel pèlerinage (3) . Qu'a-

(1) Er. 71. . .

(2) Er. 44.

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t-il besoin de ces plaisirs vulfjaire»? Sa distraction, c'est l'espoir réveillé des triomphes futurs. Il a, dit-il, bien assez à faire en Alloma/jne et doit consacrer tout son temps à sa Muse re>isuscitée. Do nouveau la versification va ^juérir le-: maux de son corps en même temps que ceux de son esprit, car il n'a pas perdu ce privilèfje, jadis dépeint à sa fiancée avec complaisance et qu'il rrabaiirlonnerait pas, dit-il, pour ton» le» trésor» du monde fl j : en lui, le trop-plein de «an^j fjénéreux, qui explique à son avis ses vertiges, se cristallise bientôt en ima/jes et en rythmes, et cette floraison brillante restitue la liberté à sa [icnsée, répanrl la vie par torrents dans son sein! Peu de mois après son deuil, il met au point une tra^jédie symbolique, esquissée avant «on veuvajje, la hèle de l)iony»os : il la présente au public et, à celte occasion, sent renaître en lui les délicieuses anr^oisses du débutant de lettres! La vie lui devient de nouveau, pour quelque» semaines, un gifjanleiqiie point d' inlerrogalion (i) devant le succès avidement escompté, — et d ailleurs une fois de plus escompté en vain. Au besoin, il effacerait le passé de sa mémoire si ce sacrifice lui semblait favorable à sa production littéraire : « Je «onfjc, écrit-il un

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jour (1), à ce qu'il adviendrait de moi si je m'en allais à la montag^ne, ne donnant plus signe de vie à mes amis et me plongeant alors dans le travail. Avec les paysans j'irais en pèlerinage, j'irais au confessionnal, j'irais à l'office : je considérerais tout mon passé comme un songe et ma vie présente comme seule véritable. Mais pourrais-je oublier réellement? Et, si tout se taisait en effet dans ma mémoire, qu'est-ce que mon imagination pourrait bien enfanter au sein des Garpathes? »

Le mysticisme conquérant, ressuscité dans son cœur fébrile, lui restitue la certitude d'une alliance surhumaine. Il s'applique les paroles du psaume : « Seigneur, tu es mon bouclier, tu m'as établi en honneur et tu as redressé mon front! » et relève involontairement la tête en répétant cette apostrophe (2) . Car il a retrouvé, nous l'avons dit, sa médiatrice. Depuis que Charlotte l'a quitté, la force morale de l'aimée a passé dans son propre cœur et il répète (3) souvent que le sacrifice de sa femme a doublé sa. force, son ardeur, ses facultés créatrices. — ■ Réconfortante assurance qui lui ouvre à nouveau les plus glorieuses perspectives d'avenir!

(J) Er. 75.

(2) Er. 89.

(:i) Er. 7, 27, :î7, 58.

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