‹ Une tragédie d'amour au temps du romantisem; Henri et Charlotte Stieglitz (avec des documents inédits)Chapitre 4 sur 48 · LE POÈTE · texte numérisé non relu

LE POÈTE

Henri Stieglitz naquit le 22 février 1801 à Arolsen, capitale de la petite principauté allemande de Waldeck. C'était un dimanche à midi; les bons chrétiens sortaient à ce moment de l'office au son des cloches et se disposaient à rentrer chez eux, leur devoir dominical accompli ; en sorte que les commères du voisinage, tirant d'une gracieuse croyance populaire l'horoscope du nouveau-né, prédirent d'un commun accord à cet « enfant du dimanche » (Sonntags- KindJ le plus heureux avenir. Nous verrons qu'elles furent mal inspirées cette fois.

Les Stieglitz étaient de riches commerçants, alliés à la haute bourg^eoisie de la région. L'oncle d'Henri, Louis Stieglitz, établi à Saint-Pétersbourg, devint même l'un des grands banquiers de la Russie, joua un rôle important dans le progrès économique de ce pays et reçut le titre de baron. — La vie n'eut donc tout d'abord pour l'enfant que des sourires : il fut tendrement élevé, soigneusement cultivé par les siens et les premières impressions de son âme furent, dit-il, toutes parfumées d'idéal et de poésie, car elles lui vinrent du beau pays de montagnes qui encadre sa ville natale et des généreuses émotions que les événements suscitaient dans son entourage. En effet l'impérialisme français, alors en marche pour conquérir l'Europe, pesait lourdement sur l'Allemagne dont il éveillait par réaction le sentiment national, depuis tant de siècles assoupi. La guerre avait épargné pourtant cet État minuscule de Waldeck, que les grandes voies militaires et commerciales du temps contournaient sans le traverser, mais l'opinion n'y était pas moins francophobe. Le souverain et ses sujets profitaient même de leur obscurité pour donner libre cours à leurs impatiences de vaincus que venait encore aigrir le voisinage de la cour brillante du roi Jérôme. On s'enthousiasmait donc pour Arminius dans le

passé et pour André Hofer, l'aubergiste tyrolien , clans le présent . Lorsque les écoliers dArolsen jouaient entre eux à la petite guerre, le parti français avait toujours le dessous. Parfois, le prince Frédéric s'approchait à cheval des joueurs, en compagnie de quelques émigrés royalistes qui vivaient sous sa protection (1); il applaudissait alors aux futurs champions de la patrie foulée aux pieds, disait-il, par de « parjures oppresseurs » et la garde du palais avait pour instruction de ne jamais troubler les gamins dans leurs plus bruyantes manifestations martiales.

Les premiers vers que le jeune Stieglitz aligna de bonne heure sur ses cahiers d école chantèrent donc la patrie et la liberté, la haine de l'oppresseur et les hontes de l'esclavage. Envoyé en 1815 au collège de Gotha, il continua d'y vivre dans un rêve de grandeur allemande et de vertu républicaine. Il échappa même à la surveillance de ses maîtres en 1817 [)Our assister à la célèbre fête universitaire de la Wartbourg, qui déchaîna la réaction sur l'Allemagne, et il assure que cette solennité mémo-

(I) SB. 17 (Piiur plus de coinmodité, nous indiquerons dans nos notes par SB. les niéuioircs de Stieglilz, par Br. I et Br. II. les deux volumes de ses lettres à sa fiancée, par Er. les souvenirs extraits de son journal au lendemain de son veuvage, et par D. la biographie de Charlotte par Th. Mundt.)

rable lui fournit roccasion d'échanger quelques paroles avec Karl Sancl, l'étudiant patriote, bientôt assassin de Kotzebue et héros du parti libéral allemand (1).

Ses autres souvenirs de ce temps portent sur de véniels péchés de jeunesse : chevaux fourbus , pertes au jeu de pharaon , duels à la rapière, fugues dans les forêts de la Thuringe en compagnie de musiciens ambulants, aubades sous les fenêtres des couvents de nonnes (2) . Un ami nous a laissé un croquis de l'adolescent impérieux tel qu'il passait alors, en coup de vent, par les rues paisibles de Gotha : sa tête, autour de laquelle s'agitaient les boucles rebelles de ses cheveux bruns, restait nue ou portait un toquet de velours noir : ses vêtements, largement ouverts, offraient aux caresses de la brise sa poitrine bronzée; ses yeux, enfoncés dans l'orbite, brillaient du feu des passions mal contenues (3). C'était l'attitude et le costume que le teutonisme romantique imposait à ses adeptes : ce sont les modes de l'époque, à peine outrées par l'exubérance naturelle au jeune Stieglitz.

Du collège, il passa sur les bancs de l'Univer-

(2) SB. 27 et D. 135.

site hanovrienne de Goettingen ; mais son père connut vers cette époque de soudains revers de fortune et lui conseilla de se préparer pour l'avenir une occupation rémunérée. Le jeune homme, qui associait les plus louables sentiments de famille et une véritable bonne volonté morale à Texaltation de son âg^e et de son temps, se mit en devoir de répondre aux espérances paternelles. Il choisit la carrière de l'enseignement et se plongea dans Homère et Platon, sans renoncer toutefois à la poésie qu'il jugeait devoir lui donner un jour la gloire et la fortune. Une verve facile ne cessait en effet de lui dicter des vers, bien que la Muse lui fût dès lors assez mauvaise conseillère, car il écrivit au printemps de 1822 une pièce de circonstance dans laquelle il célébrait la liberté et les ennemis des tyrans, et c'en fut assez pour attirer sur sa tête les foudres de l'autorité. Il se vit tout d abord enfermé dans le cachot universitaire, le carcer, et reçut dès qu'il en sortit le consilium aheundi, c'est-à-dire 1 avis de quitter sans délai le pays.

Ses parents, mal satisfaits de cette incartade, l'envoyèrent alors poursuivre ses études à l'Université de Leipzig qui passait pour la plus calme des hautes écoles allemandes. C'est là que le jeune homme allait rencontrer son destin : c'est

de ce moment qu'il date son « hégire », le début d'une ère nouvelle en son existence.

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