‹ Une tragédie d'amour au temps du romantisem; Henri et Charlotte Stieglitz (avec des documents inédits)Chapitre 5 sur 48 · Les fiançailles · texte numérisé non relu

Les fiançailles

A Leipzig grandissait en effet la femme qui devait un jour porter son nom et assurer à ce nom la renommée, — une renommée assez différente, il est vrai, de celle qu'il avait rêvé de conquérir. — Née d'honnêtes commerçants hambourgeois, en 1806, Charlotte Willhoefft perdit prématurément son père et vint achever son éducation en Saxe, près d'une de ses sœurs mariée au négociant Sickmann. Son enfance fut exaltée , impressionnable , traversée de joies sans sujet comme de larmes sans cause; vers l'âge de douze ans, elle marquait déjà l'originalité de son esprit dans ses compositions scolaires et cherchait quelque apaisement à ses inquiétudes morales dans le piétisme, doctrine chère aux tempéraments mvstiques et très propre à séduire les âmes que les rigides enseignements du protestantisme orthodoxe ont laissées insatisfaites.

Charlotte connut donc dès son enfance les aspirations vagues vers l'au-delà , les élans d'ascétisme mal réglé, et même la nostalgie du

trépas; pendant ces crises de mysticisme, elle s'interdisait toute distraction et s'imposait de longues abstinences. Des austérités si excessives lui étaient en partie suggérées par les leçons d'un catéchiste plein de piété mais dépourvu de prudence, dont la parole ardente entraînait ses jeunes élèves à sa suite, vers de trop sublimes régions. Les parents s'inquiétèrent enfin et Tapôtre fut éloigné de ses disciples, mais Charlotte, qui s'était attachée à lui avec toute la ferveur religieuse dont son cœur innocent était alors rempli, prit hardiment la tète d'un mouvement de protestation et réclama, au nom de ses camarades, le retour de l'exilé. Toutefois ses dispositions inquiètes s'apaisèrent insensiblement vers sa quinzième année : l'étude de la musique et l'exercice du chant, pour lequel elle montrait de rares dispositions, contribuèrent à rétablir l'équilibre en son esprit (1).

Ce fut à l'âge de seize ans et demi qu'elle fit la connaissance d Henri Stieglitz, devenu depuis peu le condisciple de son frère Henri Willhoefft à l'Université de Leipzig. Dès le 1" décembre 1822, Henri était présenté par son camarade à la famille Sickmann et passait la soirée avec ses

(1) Sur celte période de la vie de Charlotte, voir le premier chapitre du Denkinal de MrxDT.

nouveaux amis 1). Les manières simples de ses hôtes et leur réelle distinction de cœur formaient un heureux contraste avec les façons habituelles aux bourgeois de la ville saxonne : leur accueil ouvert et cordial, leur accent du Nord rappelait à l'étudiant son pays natal : il avait parmi eux 1 impression d'être assis au foyer paternel et quelques jours plus tard, la veillée de ]Xoël, passée dans leur compagnie, lui sembla la plus belle, la plus joyeuse qu il eût goûtée depuis longtemps.

Dans ce cadre d'affectueuse bonhomie, Charlotte produisit sur le jeune homme une agréable impression. Naturelle et gracieuse dans ses manières comme dans son langage, dit-il, elle passait de la gaieté la plus franche à la rêverie la plus expressive et à la plus touchante mélancolie (2). Elle était de taille moyenne mais de tournure élégante et portait encore, comme les petites filles de cette époque, ses cheveux bruns partagés en bandeaux sur le front. — Mis en présence de l'aimable enfant, Stieglitz ne connut pas le " coup de foudre - , ainsi qu'il le reconnaît avec franchise dans ses mémoires, mais il fut du moins attaché, séduit insensiblement et cet amour tacite s'épanouit bientôt sous

(1) SB. 51 et siiiv.

les auspices de la littérature, qui devait plus tard le faner, puis en noyer dans le sang les espérances déçues.

En effet, l'étudiant, qui partag^eait l'enthousiasme de ses contemporains pour la cause de l'indépendance g^recque, avait un instant caressé le projet de s'enrôler parmi les insurgés de la Morée. Retenu pourtant sur les bancs de l'école par le souci de son avenir, il résolut de mettre tout au moins sa Muse au service des Pallkares; en collaboration avec un ami du nom d'Ernest Grosse, il fit donc imprimer au printemps de 1823 un volume de vers dont il destinait le bénéfice à la caisse de l'armée grecque. Or Charlotte accepta de relire et de mettre au point ces poèmes en compagnie de leur auteur, ce qui nécessita des entrevues sans cesse plus fréquentes entre les deux jeunes gens. Profitant des circonstances, Henri ne se fit pas faute de rimer pour quelque prétendue fiancée grecque des déclarations sentimentales qu'il n'osait encore adresser directement à son amie allemande. Celle-ci de son côté ne tarda pas à voir clair dans ce jeu dangereux, sans avoir le courage ni même le désir de s'y dérober.

Ses parents et protecteurs n'avaient pas suspecté tout d'abord une intimité qui, fondée en apparence sur des occupations d'ordre intellec-

10 UNE TRAGEDIE DAMOUK

tiiel, leur semblait une promesse de progrès moral en faveur des deux jeunes gens. Henri continuait d'être considéré par eux comme un précepteur bénévole, tout au plus comme un frère aine de la jeune fille qu'il appelait en souriant sa " petite sœur ». A la longue, et devant les gloses de quelques familiers de la maison, cette appréciation un peu étourdie fit place à des scrupules de prudence, mais il était trop tard : les cœurs avaient parlé et les paroles qui lient avaient été échangées (1) .

Si nous en croyons Stieglitz, les circonstances de cet aveu réciproque furent tragiques ; à ce point qu'on y pourrait voir un présage quant aux destinées de cet amour qui devait connaître de si douloureux lendemains. Un jour que l'étudiant rentrait au logis à la suite d'une longue promenade, son concierge le retint un moment pour lui dire, en montrant du doigt la maison toute voisine des Sickmann — cette « maisonnette bleue » qui resta toujours chère au souvenir des amoureux — : « Vous allez « trouver là un grand deuil... une mort... un " refroidissement subit. . . ce matin même ! » — Aussitôt la pensée du jeune homme se porta malgré lui sur Charlotte qui l'intéressait dès

lors beaucoup plus que tous les habitants de la maison Sickmann ; épouvanté, sans prendre le temps de questionner davantage, il se précipita vers la demeure de son amie. Elle-même parut sur le seuil pour l'accueillir et fut aussitôt frappée de l'altération de ses traits : " Pour Dieu, Stie- « glitz, qu'avez-vous? dit-elle. — Je ne sais ce « que je répondis, poursuit le narrateur de « cette aventure, mais quelque tristesse que « m'apportât son explication — (la mort avait <i frappé subitement un des petits neveux de « Charlotte) — il me parut que 1 on me rendait «mille vies à cet instant! " — Le lendemain seulement, près du cercueil de lenfant, Henri osa confier à la jeune fille ce qui s'était passé la veille en son àme ; cette heure de deuil leur apportait donc à tous deux la lumière : ils sentirent qu'ils étaient pour toujours l'un à l'autre.

Toutefois la réalisation de leurs vœux se heurta sans délai à des difficultés qu'il était trop facile de prévoir. Les parents de Stieg^litz, qui connaissaient par expérience le caractère bouillant, inconsidéré, exalté de leur fils, devaient s'effrayer devant une décision si prématurée de sa part, en si grave matière. Il avait alors vingt-deux ans : la jeune fille de son choix en comptait moins de dix-sept ! Qui n'aurait

conçuquelquesdoutessurla fermeté de leur résolution hâtive? Les objections ne leur furent pas ménagées et le jeune homme dut plaider quelque temps sa cause avant de la faire triompher. Ce fut vers la fin du mois de juin 1823 qu'il vainquit les dernières résistances. Les deux familles consentirent enfin au projet d'alliance, en stipulant que l'union projetée serait préparée par un assez long noviciat. On posa en effet de part et d'autre une condition expresse : Henri devait s'assurer préalablement une situation indépendante et des ressources capables d'alimenter son ménage.

Tout étant réglé de la sorte, Stieglitz put se remettre au travail avec plus d'ardeur que jamais, et il goûta près de sa fiancée quelques mois de bonheur sans mélan^je. C'est au début de cette période heureuse, en juin 1823, qu'il adressait au célèbre romancier et humoriste Jean-Paul Richter, avec son volume de poésies philhellènes, une lettre restée jusqu'ici inédite et dont nous reproduirons quelques passages (1) . C'est en effet une véritable profession de foi poétique, très capable de nous renseigner dès à présent sur le caractère et le style de son auteur, sur sa bonne volonté morale, sur son exaltation

(Ij Tirée des papiers de Hegel.

AU TEJIPS DtJ ROMANTiSME 13

ambitieuse et sur la foncière naïveté de son âme. L'épitre débute par quelques vers intitulés : Monologue du jeune homme devant la porte du Temple, et se continue en ces termes :

(I Lorsque, à l'automne de 1822, je me rendis pour la première fois à Dresde, je parcourus la ville durant tout un jour sans oser satisfaire Télan qui me poussait vers la Galerie de peinture où tant de chefs-d'œuvre devaient me ravir. Et lorsque enfin j'en eus g^ravi les degrés, lorsque j'atteignis ce seuil qu'un pas pouvait me faire désormais franchir, je m'arrêtai hésitant une fois encore, car une horreur sacrée s'emparait de moi! A ce moment, un groupe de visiteurs qui s'approchaient lira hardiment la sonnette et entra gaiement dans le sanctuaire où le jeune homme oppressé se décida à les suivre. 0 Dieu, qu'advint-il de moi dans ce lieu? Là, devant les monuments de siècles grandioses, je sentis au fond de ma poitrine la souffrance de l'aspiration insatisfaite, la joie du pressentiment sacré de la gloire, la résolution d'uneffortlnlassable, la soif ardente de conquérir moi-même la renommée et de faire œuvre durable, un doute poignant sur mes forces, l'influence vivifiante d'un art céleste. Cependant à mes côtés l'essaim des badauds ne songeaitqu'à faire répéter au guide quelque mince anecdote sur tel ou

tel homme de génie, ou encore à exercer sa critique et sa plaisanterie de mauvais goût contre les merveilles qui pénétraient mon àme ! 0 toi, Esprit suprême en ta toute-puissance infinie, m'écriai-je alors dans une supplication chaleureuse, conserve-moi cette sainte ardeur, et donne-moi, ô donne-moi d'atteindre un jour au succès dont mon âme est altérée ! »

Voilà quel devait être en effet le tourment de sa vie : la soif du succès poétique, soif brûlante qui ne sera jamais qu'imparfaitement désaltérée.

« J'ai longtemps vécu, poursuit-il, dans la tempête, le torrent, le mouvement frénétique. Je me suis senti atteint par les traits du doute, puis de nouveau apaisé. Mais la plus terrible de mes épreuves, je l'ai subie lorsque l'incertitude sur via puissance de création poétique <\. pris le dessus dans mon âme. Contre une telle épreuve, je n'ai jamais connu d'autre consolation que l'évocation de ma force dont l'ardeur de mon désir me restituait malgré tout l'assurance, en des instants plus favorables. A mes yeux, en effet, la vie est un temple sacré où chacun doit s'essayer à sa création propre; après quoi, il déposera ce qu'il a créé pour sa part dans le grand trésor commun, afin que la valeur réelle ou nulle de son œuvre détermine alors sa propre valeur. Quant à la nature de cette créa-

tion, elle sera déterminée pour chacun par le vœu le plus intime de son âme et nous devons attendre nos heures les plus favorables pour interpréter exactement ce vœu. — Suis-je donc à blâmer pour avoir tremblé parfois au cours d'un tel examen, torturé par la pensée atroce d'avoir peut-être manqué, méconnu ma vocation réelle? « Ce vœu suprême et infini que j'ai formé, celui d'embrasser un jour en poète le monde et la vie dans mes prises afin de leur prêter une forme plus haute et de verser dans le moule de la poésie la plus pure tout ce que je porte en moi, si débordant, si enflammé, ce vœu, l'ai-je jamais réalisé jusqu'ici? Nulle de mes créations ne me satisfait. J'ai donné quelques échos, mais la perfection poétique doit être harmonie, harmonie avec l'immense et infinie totalité des choses, avec la Nature, Dieu et l'Amour. J'ai derrière moi des essais manques, des exaltations frénétiques exprimées par des chants, des héros pleins d'ardeurs, mais dépourvus de caractère. J'ai détruit tout cela depuis que, cet hiver, j'ai eu sous les yeux votre Inlrodurtion à t esthétique (I) dont les accents pénétrants sur les héros du mal se gravaient en traits de flamme au plus profond de moi-même.

(1) Vorschule det Aesthetik. Ouvrage publié par Jean-Paul RiCHTER en 1805.

« Ce dernier hiver m'apparaît en toutes choses comme un étonnant point final pour une première période de ma vie. Mon initiation à un pur amour qui pénètre mon âme, l'entière confession des aspirations ardentes de mon cœur dans le sein d'un ami de mon âge (1) et mon premier contact avec V Introductioii de Jean- Paul se sont réalisés presque simultanément. Aujourd'hui seulement, je disting^ue la poésie vraie de la rêverie malsaine, aujourd'hui seulement, je puise avec une juvénile ardeur dans cette mine inépuisable de toute poésie, la nature et la vie. Je dédaigne la vulgarité, j'ai soif de la vérité avec une avidité frémissante et, ô Seigneur Dieu dans le ciel, je ressens pour vous un infini amour, parce que je me réconforte dans le plus pur des amours terrestres ! »

Nous abrégeons grandement ce flux de paroles où les mêmes mots abstraits : Amour, Infini, Nature, les mêmes images banales, chaleur, frisson, tempêtes, enfin les mêmes apostrophes pathétiques reviennent presque à chaque ligne. Cette loquacité excessive restera d'ailleurs caractéristique de la manière de Stieglitz durant toute son existence, car il a atténué et modéré

(1) Il s'agit de son amour pour Charlotte et de son amitié pour Ernest Grosse.

ces défauts, mais ne les a jamais entièrement corrigées. Son premier aveu sur ses ambitions poétiques exaltées et sur les périodes de dépression qu'il traversait dès lors est aussi à retenir, comme nous le verrons par la suite : on y peut lire à l'avance le destin de ce poète, dépourvu de vocation véritable.

Les deux jeunes champions de la cause hellénique adressèrent leurs premiers vers aux célébrités littéraires de l'Allemagne en y joignant des lettres rédigées sans doute sur le même ton que la précédente. Les réponses furent encourageantes pour la plupart ; la sympathie allait en effet de façon toute naturelle à ces chants d'une inspiration généreuse et sincère. Aussi, vers l'automne de 1823, les collaborateurs entreprirent-ils une sorte de voyage ad lùnina poelarum, une tournée de grands hommes au cours de laquelle ils visitèrent Jean-Paul Richter, Yoss, Uhland et obtinrent de ces vétérans un encouragement pour le présent ainsi que des conseils pour l'avenir. Le plus émouvant de ces pieux pèlerinages conduisit Stieglitz auprès du dieu de l'Allemagne intellectuelle, auprès de Goethe dont la main vénérée lui conféra, à la légère, le sacrement poétique dont la marque devait demeurer indélébile à son front. Cette entrevue mémorable est racontée par lui à sa fiancée dans une lettre

exaltée (1). En outre, Eckermann, qui lui avait procuré cette joie insigne, lui écrivait quelques jours plus tard que le grand homme s'était exprimé sur son compte en termes très favorables peu après sa visite. » Il m'a beaucoup plu, assura Goethe au confident de sa vieillesse, parce qu'il n'a dit que des choses raisonnables. Tout était clair et plein de bon sens. » Et encore : « J'ai remarqué en lui une grande énergie. Énergique, si on voulait le définir par un seul mot, c'est celui-là qu'il faudrait choisir! " — La raison, l'énergie, c'était assurément celles que salue l'âge romantique, celles qui s'affirment par le regard exalté et le geste fébrile, car nous allons connaître, à les voir entrer en lutte contre les difficultés de la vie, quelle en était, au vrai, chez Sfieglitz la trempe insuffisante et la médiocre qualité. Sa bonne volonté morale, de tout temps fort réelle et fort expansive, put faire illusion au grand vieillard qui l'accueillit avec bienveillance; par malheur, comme il arrive aux tempéraments de cette nature, il ne devait guère dépasser la velléité dans l'accomplissement de son devoir !

Lorsqu'on sait, par l'étude de sa destinée, à quel point il abordait mal armé le combat de

(1) Br. I, p. 82 et suiv. et SB. 412.

l'existence, l'on est tenté vraiment d'attribuer un sens symbolique à l'anecdote par laquelle il termine, dans ses mémoires, le récit de cette période heureuse et souriante de sa vie. A la veille d'entreprendre le pèlerinagfe poétique dont nous venons de parler, il avait, dit-il, exprimé le désir d'emporter une arme pour assurer sa sécurité sur les grands chemins. Aussitôt Charlotte courut chez un commerçant du voisinage et acheta pour son fiancé un poignard à deux tranchants, dont le manche était noir (1). Ce fut cette lame trop bien trempée qui, sans avoir jamais défendu le voyageur, servit plus tard au tragique dénouement de cette histoire d'amour. Un jour, la femme confiante et tendre qui avait cru en armer un bras viril, capable delà brandir à l'occasion pour protéger contre la vie sa compagne, la saisira pour la tourner, d'un geste désabusé, contre son propre sein!

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