Le livre de Mundt
Le travail biog^raphique de Mundt, — ce Denkmal, ce monument du souvenir dont nous avons fait mention tant de fois — fut d'abord
envisagée sans répugnance par Stieglitz lorsque son ami vint lui proposer de l'entreprendre à sa place. En effet les commentaires de la presse allemande (1), sur la mort de Charlotte, étaient loin de le satisfaire. Il estima qu'on ferait naître l'indulgence et la compassion dans les cœurs en disant la « vérité " sur le drame. Toutefois cette « vérité " , il la voulait telle qu'il l'envisageait, peut-être de bonne foi, pour sa part : avant tout Charlotte devait être présentée comme ayant prouvé par son trépas une confiance imperturbable dans le génie du poète auquel elle avait consacré sa vie. Pour établir cette véritélà, il aurait fait sagement d'en assumer luimême la démonstration : avec l'inconscience propre aux tempéraments de son espèce, il eut chassé des souvenirs importuns et conclu à la mort enthousiaste et sereine de la victime : il l'eût montrée, marchant au sacrifice, souriante et couronnée de fleurs! Mais il commit l'imprudence de laisser la parole à un commentateur qu'il savait épris de Charlotte et ce dernier, avocat naturel de la femme, devint involontairement l'accusateur du mari.
Dès le début de 1835, Mundt avait publié
(1) Et même de la presse européenne, car les journaux anglais et français (en particulier le Temps) avaient signalé la tragédie berlinoise à leurs lecteurs. ]■
dans un journal un récit sommaire du drame qui reçut l'entière approbation du survivant et fut jugé par lui « profond, victorieux, persuasif (1)! I) Désireux d'agir rapidement sur l'opinion et se trouvant incapable d'entreprendre dès lors un travail qui eût rouvert toutes ses plaies, Stieglitz confia ses notes et ses lettres à un ami dont il connaissait la passion de tête pour sa femme mais qu'il savait dévoué à sa personne et qu'il croyait — chose capitale à ses yeux — admirateur de son talent (2). De leurs relations à ce sujet, voici la version qu'il a donnée dix ans après dans ses Mémoires (3). Il raconte que Mundt, ayant achevé sa tâche, lui apporta son manuscrit. L'ayant alors parcouru, il salua, dit-il, dans ces pages émues, une image fidèle, élevée, sans défaut de sa compagne. En revanche, il jugea ses propres traits quelque peu altérés et défigurés par l'auteur. Il estima que la peinture des heures sombres qui avaient attristé sa vie conjugale ne se trouvait pas suffisamment équilibrée par une description vivante des moments
(1) Er. 35.
(2) Voir dans les Mémoires de Stieglilz (p. 485) une lettre de Mundt qui aftiruie son enthousiasme pour le talent de son ami et ses espérances d'une renommée « éternelle « en sa faveur.
heureux de son existence intime : en sorte que Charlotte elle-même restait mal connue du lecteur. Ne s'estimant pas assez impartial toutefois pour prononcer sur une question qui le touchait de si près, il porta le manuscrit à son ami Louis de Voss qui partagea son sentiment. Alors, il retourna l'ouvragée à Mundt avec des observations critiques et quelques demandes de modifications.
En réalité, les choses se passèrent entre eux moins paisiblement : nous le savons par une lettre de Mundt qui est contemporaine des événements et qui éclaire d'un jour inattendu les préliminaires de la publication du Denkmal ainsi que le caractère de Stieglilz. Cette lettre, récemment publiée par M. Geiger (1), porte la date du 21 a^ril 1835 : les termes en sont fort peu mesurés et nous renseigneront clairement sur Taltitude des deux parties en cette affaire :
(1 Bien que cela me soit extrêmement pénible, écrit 1 auteur du Denkmal, je ne puis différer plus longtemps l'explication que ma conscience et mon honneur m'imposent vis-à-vis de toi. Sans doute prévois-tu d'avance ce que sera cette explication. ïu n'ignores pas en effet que la façon dont tu as accueilli mon travail sur Char-
(1) Dieliter uiul Frmieu. Berlin, 1896. p. 250-255.
lotte équivaut à une condamnalion totale de ce travail. Tu as bien cherché déjà dans quelques billets à excuser et à retirer tes objections, mais je ne puis me contenter de ces excuses.
« Lorsque dans un sentiment de piété et de dévouement j'entrepris de raconter les faits dont le dénouement fut, au 29 décembre, un si terrible orage sur nos têtes, lorsque surtout je me chargeai d'expliquer à l'opinion, par le passé intellectuel de la défunte, un acte si affreux et si stupéfiant, je savais parfaitement qu'une telle entreprise ne pouvait être accomplie sans t'atteindre de façon très sensible. Mais je comptais trouver en toi Ihomme nouveau que ce drame avait précisément pour but de faire naître; et, décidé à m'imposer la plus grande réserve, j'avais le droit de compter que tu accepterais de ton côté mon récit comme une expiation de ton passé. Au surplus, je mettais la vérité au-dessus de notre affection réciproque.
« Je te communiquai la première partie de mon œuvre. Tu m'adressas alors plusieurs pages de remarques devant lesquelles je fus saisi d'un sentiment que je ne puis décrire! Ces remarques sont en effet rédigées sur un ton si léger, si frivole, là surtout où il s'agit de tes relations intimes avec l'absente que j'en ai perdu
la vue et l'ouïe! 8oiige, mais song^e donc que les paroles atteignaient une morte admirable! (Juant à moi, je n'ai pu que m'en détourner avec un profond malaise.
a Je ne veux pas m'attarder à réfuter ces remarques une à une. Le ton impératif et dictatorial que tu te permets avec moi, tes : « A rayer! Doit disparaître! » ne m'empêcheraient pas de t'écouter là où je te croirais dans le vrai. Mais nulle part le droit n'est de ton coté. Devant un acte qui ne t'appartient plus en propre, mais que le monde entier doit juger, les petites considérations égoïstes n'ont plus qu'à se taire. Or, tu voudrais nier jusqu'à des faits! Quant à moi, je ne me prêterai jamais à jouer devant l'opinion une comédie diplomatique. Si nous voulons faire rendre à la disparue la justice qui lui est due, rien ne doit être caché de sa vie, bien qu'il soit permis d'indiquer certains faits par allusion seulement. Et combien n'ai-je pas sué sang et eau pour mesurer chacun de mes termes! Je vois malheureusement trop bien que la vanité, non la sincérité te guide en cette affaire : ne sais-je pas de source certaine que tu m as dissimulé certains passages de tes notes personnelles, par diplomatie mal entendue, par crainte qu'on ne puisse les interpréter contre toi : ce passage |)ar exemple :
Il Quand je suis à bout, je me pendrais volontiers à un arbre et quand j'ai soif, j irais me noyer! »
«* En réalité, tu ne veux pas expliquer l'acte de Charlotte par son tempérament, au moins en partie, mais tu entends le faire dériver laiù/uetnent d'un amour idolâtre à ton égard. Pourtant tout doit être utilisé en vue d'éclairer cette énigme psycholog^ique. Pourquoi d'ailleurs tant redouter la vérité et combien la dig^nité morale d'un tel acte serait incertaine s'il fallait recourir au mensonjfje pour le justifier! Charlotte n'a nul besoin d'excuses diplomatiques et cependant la plupart de tes remarques au sujet de mon travail sont issues d'une préoccupation de ce {jenre.
a 11 me faut te rappeler enfin que je n'ai pas travaillé sur ta demande mais que j'ai eu la première idée de l'œuvre pieuse à laquelle je me suis dévoué : c'est pourquoi les décisions impératives appartiennent non pas à toi, mais à moi, seul responsable de l'ouvrage! » — Situation unique! Étrange débat entre deux hommes dont l'un et l'autre estime, au fond du cœur, que Charlotte s'est tuée par amour pour lui et voudrait le donner à entendre! Toutefois Stieglitz est mieux armé à cet effet et Mundt dépasse évidemment les bornes de la délicatesse, car il
oublie la confiance que lui a témoignée le mari de la morte en lui fournissant les documents de son travail. Il n'en a pas moins raison en tant qu'avocat de la jeune femme et il a très clairement caractérisé les mobiles humains, trop humains de Stieglitz en cette affaire. La fin de sa lettre est d'ailleurs plus conciliante : il propose une sorte de traité de paix, une convention amiable qui définit les droits de chacun sur la rédaction du livre.
Devant cette rude alg^arade, il semble que Stieglitz ait un instant songé à un éclat, à un désaveu public, à un duel peut-être (1). C'est là sans doute cette douleur qu'il mentionne vers cette date dans son journal comme la plus sensible qui l'ait atteinte depuis son deuil (2) . Mais il craignit que la mémoire de Charlotte ne vînt à souffrir du bruit fait autour d'un tel différend. Cette pensée le retint, dit-il, sur une pente dangereuse et l'engagea à conserver à Mundt son amitié tout entière. Il se recueillit devant le tombeau de la morte, prit la ferme résolution de se contenir et se rendit ensuite auprès de l'ami de sa femme. Ce dernier, qui le reçut d'ailleurs avec attendrissement, n'eut, ajoute-t-il, aucun soupçon de « la défaite