‹ Une tragédie d'amour au temps du romantisem; Henri et Charlotte Stieglitz (avec des documents inédits)Chapitre 43 sur 48 · SI · texte numérisé non relu

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(2) Er. 42.

volontaire qui avait préparé sa victoire (1)! » Il résulte du billet suivant que Mundt se calma de son côté et remania son travail à plusieurs reprises afin de donner à Stiejjlitz quelques satisfactions : « Voici, très cher et très tendre ami, écrit-il (2), après une refonte trois fois répétée, l'histoire du calvaire de noire vie. Je ne puis te dire quelles souffrances m'a causées ce travail, quelles sueurs de san^j il a fait couler de mon cœur! Sera-t-il enfin tel qu'il ne te blesse pas de façon trop cruelle? Pour moi, j'en suis malade et je ne saurais vraiment que faire si tu ne le jugeais pas au point cette fois. Une conclusion où seront développés les motifs intellectuels de l'acte trag^ique (3) me reste encore à rédiger » .

(1) Mundt nous apprend encore dans la lettre dont nous venons de traduire une partie que Sticglitz entendait supprimer en particulier ce billet de Charlotte, daté du 22 février 1822 (Voir plus haut p. 48-V9) et qui renferme un cri d'impatience ou même de dépit devant sa faiblesse de caractère. Chose bien plus grave et vraiment inqualitiable celle-là, il avait, parait-il, attribué à Charlotte et tenté de faire publier par Mundt sous le nom de sa femme un jugement dénigrant sur un écrivain son confrère, jugement qui était en réalité sorti de sa propre plume! Il faut ajouter qu'il revint de lui-même sur cette indélicatesse sans excuse. Mundt n'en remarque pas moins avec raison que de semblables pratiques le laissent incertain sur l'authenticité des sources qui ont été mises à sa disposition.

(3) Cette conclusion, qui ne lui fut |>a8 communiquée avant l'impression «lu livre, devint [>ai- la suite une nouvelle soiif-

23t> UNE TRAGEDIE D'AMOUR

Stieglitz accepta tant bien que mal cette dernière rédaction du DenkmaL et, par un passage de son journal qui est daté du 8 mai 1835, il nous explique dans quels sentiments il s'y résolut. Sugjjestible comme tous les faibles, il s'efforça de faire sienne la conception « expiatoire » que lui proposait Mundt (1) : o Je lis à présent, écrit-il, le manuscrit de Mundt, mot par mot, avec une véritable dévotion, — il n'est pas de mot plus exact! — et avec une tranquillité plus grande dont je dois le bénéfice à cette dernière douleur, la plus profonde que j'aie ressentie depuis celle qui les dépasse toutes! Je ne voudrais pas voir cbanger une seule ligne là où le reproche m'atteint, car tout cela fait partie de mon expiation! Oui, je souscris même à la sentence de Kuehne (2) qui, tout d'abord, m'avait profondément blessé lorsqu'il affirmait que je devais dire amen, en toute confiance, au récit de Mundt. Oui, je dis amen en effet, mais dans un sens plus profond et je frappe mon

France pour Stieglitz : elle ne fait guère cependant que confirmer l'impression produite sur le lecteur par les documents qui la précèdent : il est vrai qu'elle précise et dégage cette impression d'ensemble, si peu favorable au mari.

(1) Er. 42.

(2) A la lettre de Mundt citée plus haut était jointe une consultation de Kuehne approuvant son travail en termes fort durs pour Stieglitz.

Ail TKMI'S t)IJ ROMAMISMK 2^7

cœur transverbéré! Une humilité sans bornes me pénétrera chaque jour davantage et je puiserai (les forces nouvelles clans une résijjnation sans réserves ! »

Passafjère contrition! \jV vieil homme ne se laisse pas confjédier rie la sorle! Dès le lendemain, les objections se présentent de nouveau à l'esprit du malheureux, blessé au vif dans les illusions ambitieuses qui sont à la source même de sa vie intellectuelle, (charlotte, soupire-t-i! non sans quelque raison (l) , le connaissait mieux et ne lavait pourtant pas si rudement traité! 8a main féminine savait des fjestes d'une douceur exquise pour manier un cœur trop vulnérable, pour l'envelopper moralement de lanfjes protecteurs et le soustraire aux heurts de la vie. i'Ln dépit de la bonne volonté de son auteur, le Denlanal est devenu tout aii contraire un véritable plaidoyer en appel contre la sentence rendue par le testament de la morte. N'avait-elle j)as écrit en proj)rcs termes : « Ouc jamais un reproche ne s'élève contre toi! » VA c'est bien plus (ju'iin reproche, c'est un acte d'accusation à peine dissimulé qui s'élève h cette heure contre le survivant. Olui-ci proclame qu'il accepte devant h; monde et devant

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Dieu de porter seul le poids d'un lourd passé sentimental : mais il ne peut s'empêcher de soupirer que l'expiation est dure!

Si la lecture du manuscrit de Mundt avait été une rude secousse pour le frag^ile rempart de quiétude que Stie<jlitz avait édifié tant bien que mal autour de lui, à g^rand renfort de sophismes mystiques, ce lui fut une épreuve bien autrement pénible encore que l'apparition du volume à l'étalagée des libraires. Il se sentit comme (I anéanti » (1), nous dit-il, lorsqu'il aperçut pour la première fois, parmi les nouveautés de la saison, un volume pourvu de ce titre : Charlotte Stieglitz, ein Denkmal! Il se trouvait alors à Rreslau, au chevet de son ami Louis de Voss, dangereusement malade : celui-ci, à la veille de sa fin, eut encore la présence d'esprit de le fortifier de son mieux, par anticipation, contre les résultats de cette publication sensationnelle dont il ne prévoyait que trop bien la conséquence : « Le livre de Mundt, écrit Stieglitz à cette date et sous cette influence apaisante (2) , le monument de Charlotte, qui vient d'arriver ici, frappe partout mes regards comme un sombre catafalque éclairé par le soleil de l'amitié véritable, douloureusement touchant,

(2) Er. 78.

profondément émouvant, baig^né malgré ses ombres d'une bienheureuse clarté! »

Impression passag^ère cette fois encore ! Approbation contrainte, car dès le lendemain l'humeur du voyageur s'assombrit grandement : « Pourquoi, soupire-t-il vers Charlotte (l), m'as-tu donc abandonné? Là où notre indicible amour ne laissait pas à un moucheron la place de se glisser, c'est-à-dire entre toi et moi, le public peut maintenant se prélasser à son aise, entassant malentendus sur malentendus ! Ta mémoire divine est livrée aux interprétations les plus contradictoires, car les paroles tombées d'une lèvre humaine sont choses susceptibles de traductions bien diverses : on peut les comprendre de toutes manières... Bien plus, je me fais à moi-même l'impression d'un corps inerte et dépouillé de tous voiles qui serait livré au grossier bon plaisir des curiosités vulgaires. lô Gelomai, je suis rniiU, poursuit-il dans une exclamation grecque qui trahit un sentiment de pudeur profondément blessée, moi que tu savais si bien préserver des regards malveillants durant mes heures d'égarement funeste! . .. Quelle sera la fin de tout ceci? Sois ferme et sois homme, ô toi si durement frappé. Cache au monde la

(1) Er. 79-80.

profondeur de ta blessure. Ne quitte pas volontairement la vie tant qu'une tâche s'y présente encore à remplir... Reste debout, chêne touché de l'éclair, reste droit malfjré la nuit, la tempête et le flot qui t'environnent de leurs assauts conjurés! " Encore quelques semaines et il reprend avec plus de calme le cours de son amère méditation (1) : « La publication du Denkmnl de Mundt fait aussi partie du fardeau qui m'est désormais imposé par la destinée. Je le reconnais de plus en plus, et cette destinée ne sera vaincue que par la fidélité et la constance infrangible " . Fidélité à sa vocation sans nul doute, car sa fidélité au souvenir de Charlotte ne lui fut pas, nous le verrons, très pénible à porter.

Enfin, dix années plus tard, Stieglitz fut mis par le hasard en présence de Gustave Kuehne à Venise et se réconcilia, au point d'en faire un ami intime, avec ce juge sévère de sa tragédie conjugale. Il eut à ce propos l'occasion de revenir vis-à-vis de Mundt sur le contenu du Denkmal parce Kuelne, pour excuser son attitude passée, se retrancha sans doute derrière les confidences imprudentes et déplacées qu'il avait reçues de l'auteur. Stieglitz écrivit alors à

(l) Er. 132.

ce dernier (1) : « Je t'ai toujours défendu contre quiconque a voulu te noircir à mes yeux. Certes, je ne puis nier que tu n'aies transposé à faux les beaux accents profonds d'un merveilleux duo d'amour tel que le monde en entendra difficilement un semblable. Mais, conscient des difficultés de ton entreprise et constatant ton impuissance à te délivrer d'une appréciation préconçue, je t'absous au tribunal de ma raison de toute inexactitude volontaire. Tu t'étais ancré dans l'esprit une façon de voir et ce fut celle-là qui dut transparaître nécessairement au dehors. Les emprunts que tu fis aux papiers dont je t'avais confié le dépôt furent le novau, la base et la source de ton récit : mais ces documents, découpés en citations fragmentaires, prirent un aspect et une nuance qui n'étaient pas les leurs! Je te le pardonne du fond du cœur parce que tu n'as jamais posé une ombre sur le front de Charlotte et que tu n'as compromis que moi seul. Je te l'avais permis après avoir tué ma propre personnalité dans mon âme ! »

C'est ainsi que Stieglitz fit à mauvais jeu bon visage, et cette dernière attitude, bien qu'un peu contrainte et forcée à dire vrai, ne manque pas de dignité. Tel est aussi le sens d'une médi-

lu

tation notée par lui dans son journal dès le 13 avril 1836 (1), sans doute au moment où il reprit avec Mundt des relations plus intimes après une année de froideur (2j. Telle fut donc en définitive son opinion sur le livre qui devait, bien plus que ses nombreux travaux littéraires, porter son nom aux générations à venir, — sous une lumière tout autre, il est vrai, que celle dont il eût désiré le voir resplendir!

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