Caïn, qu as-tu fait de ton frère
Il ne se trompait guère au surplus lorsqu'il redoutait pour son avenir l'impression du Denkrnal de Mundt sur les âmes droites et sur les esprits sains. En dépit des précautions oratoires de l'auteur, Charlotte s'y montre trop bien ce qu'elle fut en réalité, la victime des préoccupations égoïstes de son époux. Aussi, dans l'esprit de ce dernier, le sentiment qu'il sera désormais l'objet d'une universelle et muette réprobation pousse chaque jour des racines plus profondes. Il retrouve à ce moment quelques-unes des impressions de Jean-Jacques, égaré par la manie des persécutions et jugeant l'univers entier con-
(1) Er. 118.
juré contre sa personne. Toutefois, dans le cas de Stieglitz, ce ne sont pas là des hallucinations sans fondement, mais trop souvent une réalité lamentable. — Dès le mois d'août 1835, il se sent marqué du signe sombre! (1) ; il attend de tout interlocuteur une poignante question et seul le guide montagnard, ignorant des rumeurs du monde, lui est un supportable compagnon (2) .
Lorsqu'il s'interroge par avance sur l'emploi de son été, il laisse couler de sa plume cette lamentation symptomatique (3) : « Qu'irais-je faire à Fribourg aujourd'hui? Y retrouver mes anciennes relations de Leipzig dont les regards me diraient sans trêve : Pourquoi donc es-tu seul à présent? Arpenterai-je les promenades de Salzbrunn qui me rappelleront les souvenirs de Kissingen, en sorte que chaque baigneur aura pour moi sur les lèvres ce muet reproche : Pourquoi ne la ramènes-tu pas avec toi, celle qui animait, vivifiait, réjouissait notre âme par son seul aspect? Que demande cette ombre qui te suit? — Oui, tu traînes après toi une ombre inquiète, ô toi qui demeures marqué au front! Cette ombre invite l'étranger aux questions
(1) Er. 68.
(2) Er. 113.
(3) Er. 92,
■l-U UNE TRAGEDIE D'AMOUR
cruelles, assombrit l'existence à toi-même aussi bien qu'à autrui... Allons, marche donc en avant et toujours plus avant! »
On le voit, c'est désormais en Caïn (létri par la sentence divine, en Ashavérus incapable d'arrêter sa course haletante que Stieglitz va pour quelque temps poursuivre son existence. Au surplus, chez les spectateurs quotidiens de sa vie conjugale, il avait dès longtemps provoqué par son êgoïsme des jugements sans indulgence. Il nous apprend lui-même que la veille de sa mort, Charlotte se promenait avec lui dans le Thiergarten lorsqu'ils rencontrèrent un intime ami, Louis de Voss. Or, cet ami lui raconta plus tard qu'il avait été frappé ce jour-là de la beauté de la jeune femme, mais aussi de sa pâleur mortelle. Rentré chez lui, il avertit aussitôt les siens qu'il redoutait pour les Stieglitz une catastrophe prochaine et qu'il se sentait grande envie d'écrire à Henri : " Efforcez-vous de guérir bien vite ou alors mourez sans retard! Sinon votre admirable compagne pourrait bien vous précéder dans la mort (1)! » — Celui qui rapporte cette sentence écrasante ne parait pas comprendre la totale condamnation qu'elle implique à son égard. Ainsi, l'un de ses plus dévoués amis se
(1) Er. 21.
montrait disposé à le sacrifier sans hésitation au salut de sa femme ! Voilà un sacrifice dont lidée ne lui est jamais venue, même rétrospectivement, au lendemain de son deuil. Pas une fois il ne se dira : " C'était à moi de partir! "
Or le résultat du Deiikmal fut de faire partager le sentiment de Voss à presque tous les lecteurs du livre. Nous en avons une preuve dans la première aventure que rencontra Stiepjtz lorsqu'il quitta Berlin à l'automne de 1836 pour se distraire par un voyage. II se réjouissait, dit-il, de faire, à Muskau, la connaissance personnelle d'un poëte de talent, de Léopold Schefer, qui Ini avait plus d'une fois témoigné par lettres sa sympathie pour ses productions poétiques. « Sing^ulière et rare présentation que celle-là, écrit-il dans ses Mémoires (1)! Schefer, à qui je me nomme en entrant, entend mal mon nom, me prend pour un autre, et, dans le courant de la conversation , s'informe bientôt d'Henri Stieglitz. Il était, dit-il, très favorablement disposé jadis à légard de ce personnage : mais depuis qu'il l'a vu sacrifier à son ég^oïsme la meilleure des femmes, et prendre une attitude si peu digne au lendemain de la catastrophe (2), il ne ressent plus à son égard que
(1) Sn. 271.
(2l Eh allciiiund : \Valiiiiinlzl>/ei Uin.ictiluij, liltôralcuicnl :
répugnance et antipathie; si bien qu'il n'aimerait pas à le rencontrer désormais face à face quoiqu'il ait autrefois désiré sincèrement une telle entrevue! Ensuite, continue Stieglitz , Schefer me demanda encore si tout s'était bien passé comme Mundt le raconte et, devant mon silence, s'informa si j'avais jamais habité Berlin? — Alors seulement je pus placer un mot pour lui expliquer sa confusion et son erreur (I). Aussitôt cet homme excellent de m'embrasser avec effusion, de me demander pardon avec larmes et de laisser couler de son cœur un véritable torrent de chaleureuse éloquence ! » — Leurs relations furent, de ce moment, fort affectueuses, mais le premier coup avait porté :
sa folle palinodie, allusion peut-être à ses vers choquants qui furent publiés dans VAlmanach des Muses de 1836 sous le nom de Stieglitr^el dont il désavoue la paternité. Qu'ils fussent Ou non de lui, ils retlétaient assez fidèlement sa légèreté et son inconscience qui frappèrent son entourage et choquèrent si fort Mundt en particulier, couune nous l'avons vu.
(1) Dans une longue lettre publiée par Geigkr (Bichter und Fraucn, 261-265), Stieglitz a raconté cette entrevue singulière à son ami Veit au moment même où elle se produisit : ce récit diffère assez sensiblement de celui des Mémoires, rédigé neuf ans plus tard et que nous avons reproduit comme plus concis. On voit par sa lettre qu il se complut à maintenir quelque temps Schefer dans son erreur et qu'il goûta une sorte de plaisir malsain à prolonger cette pénible équivoque. Sans doute impulsion d être faible et par la sournois, qui, trouvant un moyen d'être instruit de ce qu'il ignore, profite sans pudeur et sans dignilé do la circonstance.
un trait de lumière s'était insinué dans l'esprit de Stieglitz, si fermé qu'il fût d'ordinaire à toute importune vérité : « En présence de Schefer, poursuit-il, je ne pouvais écarter le souvenir de notre première entrevue et de cet instant cruel où j'avais connu par sa méprise l'aspect sous lequel j'apparaissais à l'opinion publique, jusque dans le sanctuaire le plus intime de mon existence passée ! Cette expérience m'avait laissé une impression ineffaçable qui fut encore fortifiée par la solitude et par les sombres commentaires auxquels je me laissais aller. Il me semblait être un paria marqué au front du signe de CaînL. . J'aspirais donc chaque jour davantage vers des régions où je serais entièrement ignoré, ou nul visage de connaissance ne pourrait s'offrir à mes yeux. J'étais comme un fauve blessé qui se blottit dans le fourré pour y cacher sa souffrance » .
Plus tard, il se lia intimement à Venise avec le philosophe Maurice Carrière, et ce dernier, à son tour, lui avoua qu'après avoir lu \e Denhmal, il en avait retenu sur son compte la plus défavorable impression (1) : il avait même résolu de l'éviter avec soin en Itahe, où il savait devoir séjourner dans son voisinage. Mais Carrière
248 ■ UNE TKAGEDIE D'AMOUR
coiiiiLil à Munich le peintre Cornélius qui avait fréquenté personnellement Stieglitz et lui donna l'assurance que Fépoux de Charlotte ressemblait fort peu au portrait en manière noire dont Mundt avait dessiné les traits : et le philosophe ajoutait aimablement que cette opinion lui avait été tout à fait confirmée par son expérience personnelle.
En outre, Stieglitz assure qu'il connut un jour une aventure toute contraire à celle de Muskau (1). Comme il avait rencontré en chemin de fer deux voyageurs, fort au courant des choses littéraires , ces compagnons de route lui parlèrent des livres nouveaux et en particulier du Denkmal. Aussitôt , il adopta l'attitude inverse de celle qu'il avait gardée quelque temps vis-à-vis de Schefer; se faisant cette fois son propre accusateur anonyme, il ])laida les principaux griefs de ses adversaires à son égard comme s'il exprimait une conviction personnelle. Il eut alors la satisfaction de voir ses deux interlocuteurs prendre avec une ardeur toute juvénile la défense de celui qu'il feignait d'attaquer sans merci! Y avait-il chez ces jeunes gens un sentiment des responsabilités, un sens psychologique plus averti que celui des lecteurs
vulgaires, ou tout simplement un levciin de romantisme moral et quelque chose de cet intérêt fort malsain dont notre époque prodigue trop souvent le témoignage aux fautes marquées du caractère de l'originalité (1)?
Quoi qu'il en soit, au moment où il goûta ce réconfort, Stieglitz commençait à secouer enfin le cauchemar qui, par la faute de -Nlundt, — en ceci peu docile aux intentions de Charlotte, — avait pesé plus d'un an sur sa pensée et risqué d'y susciter une Némésis nouvelle, mieux fondée dans ses revendications que l'ancienne. Lihre désormais de ses mouvements, il put se soustraire par la fuite à ce fantôme d'ailleurs plus plaintif que menaçant cette fois. Décidé à changer pour toujours d'entourage et de milieu, il allait trouver dans sa légèreté incurable et dans ses tenaces illusions poétiques un remède à ses tragiques souvenirs. Nous verrons que la fin de sa vie ne sera nullement malheureuse, et que, s'il fût fait en partie à l'équilibre moral de son époux, le sacrifice de Charlotte aura porté les fruits qu'elle en avait espérés.
(1) iS'a-t-on pas vu récemment le lidros d'un vol célèlirc en Allemagne, l'homine qu'on a baptise le Capitaine de Ku'penicit, amasser clans sa prison une petite fortune grâce aux largesses de ses admirateurs, répandus dans toutes les parties du monde!
250 UNE TRAGEDIE D'AiMOUR