IV. POUR ÉCHAPPER AUX SPECTRES DU PASSÉ
Renonçant en effet à contempler plus longtemps le spectacle pénible d'une âme sans cesse inégale aux événements, portons notre attention sur les incidents extérieurs d'une vie désormais chargée d'un lourd fardeau de souvenirs, mais pleinement délestée en revanche de ces devoirs sociaux qui en avaient été le tourment.
La première et fort étrange distraction dont Stieglitz essaya contre son chagrin lui fut proposée par son commensal, un jeune médecin du nom de Pape qui vint habiter sous son toit après la mort de Charlotte et lui témoigna un dévouement véritable. Pape eut l'idée ingénieuse de lui prescrire, comme diversion à ses sombres pensées, un travail presque mécanique de la mémoire, mais aussi l'inspiration singulière de lui proposer à cet effet une occupation bizarrement choisie. Il entreprit de faire tous les soirs à son hôte un cours d'ostéologie, lui procurant les gravures nécessaires, bientôt même lui apportant un squelette humain tout entier qui
prit place dans leur appartement (1). N'y a-t-il pas quelque dépravation romantique dans cette macabre mise en scène''* C'était l'heure byronienne où Barbey d'Aurevilly buvait dans un crâne humain monté en orfèvrerie. Quoi qu'il en soit, Stieglitz assure qu'une fois les premières difficultés surmontées, cette étude l'intéressa vivement et agit sur sa santé de façon bienfaisante : son journal de ce temps offre en effet quelques comparaisons anatomiques et il se persuadera par exemple de la résistance que l'homme peut offrir à la douleur en songeant à celle qui distingue 1 os sphéroïde dont on peut, dit-il, briser en éclats le sommet sans l'ébranler dans son articulation (2) !
Dès le printemps de 1836 et sur le conseil de Mundt, dont il s'était alors rapproché après
I avoir boudé quelque temps, il se mêla davantage à la vie mondaine, et fréquenta surtout de jeunes littérateurs qui l'entraînaient à de longues excursions dans la banlieue berlinoise. Là on banquetait, on canotait, on jouait aux quilles et Stieglitz se reprit pour la première fois, dit-il, à rire de bon cœur parmi ces gais compagnons.
II justifiait à ses propres yeux son attitude frivole par une des prescriptions suprêmes de sa
(2) Er. 44.
252 UNE TRAGEDIE D AMOL'R
femme : sich herauslehen, disait le testament de la morte, épandre hors de soi les réserves de vie qu on abrite, goûter l'existence dans tout ce qu'elle offre d'aimable au dilettante insouciant! — La suprême exhortation de la disparue renfermait un autre conseil encore : sich tuechtig in der Welt hemantummeln, expression intraduisible en français mais qui a le sens de fatiguer un coursier fougueux pour calmer son exubérance. Facile prescription que le survivant se mit bientôt en devoir d exécuter consciencieusement. Lorsqu'en effet son oncle Louis Stieglitz, l'admirateur de Charlotte, annonça vers le milieu de 1836 sa prochaine visite à Berlin. Henri en éprouva par avance une si folle appréhension, qu'il médita de se dérober par la fuite, et même par la mort, à cette entrevue redoutée. Il tint bon cependant : il se résolut à vider cette nouvelle coupe de fiel et supporta en effet la rencontre mieux qu'il ne 1 avait espéré. — Mais cet effort le laissa si profondément déprimé qu'il quitta aussitôt la capitale prussienne avec l'intention d'y rentrer vers l'automne. — Il n'en devait plus jamais franchir les portes.
AU TEMPS DU ROMAMISME 2."j3
i. — Prague. — V épisode de Régis.
Parvenu à Lœbau où Ghailotle avait fait d'heureux séjours chez Tune de ses sœurs avant son mnriafre, Henri n'osa coîitompler que de loin, à la dérobée et à la pointe du jour, la maison où demeurait encore sa belle-sreur (1). — Une aventure di.wne de Willielm Meistervint heureusement chasser bientôt de son esprit cette pénible impression : ayant rencontré sur son chemin un flûtiste aveugle conduit par un charmant enfant qui l'accompagnait sur la cithare, Stieglitz emprunta l'instrument du vieillard et en tira quelques sons, rêvant à ses joies musicales du temps passé et tout étonné, dit-il, d'avoir conservé à son insu tant de virtuosité sur un instrument depuis longtemps délaissé par lui. « Ah! si mon père jouait aussi bien que vous, soupira le bel enfant, nous pourrions gagner davantage! — Viens avec moi, riposte aussitôt le voyageur : je jouerai la flûte et toi la cithare. » — Aussitôt fait que dit : ils allèrent de porte en porte en jouant le ranz des vaches et la recette fut abondante.
f^orsqu'il arriva à Prague, Stieglitz vit achever les préparatifs du couronnement de l'Empe-
reur qui venait recevoir la couronne de saint Etienne dans la vieille capitale bohème. Il assista au bal de cour dans les salles immenses du Hradschin, contempla de près le vieux Metternich, l'èpouvantail des libéraux allemands, et dut admirer ses traits fermes autant que fins, non sans murmurer à voix basse : « Voilà donc l'homme dont la vie se passe à étouffer les généreuses ardeurs qui poussent les peuples opprimés à revendiquer leurs droits! » — A la veille du sacre, le choléra qui sévissait cruellement dans la ville emporta l'archevêque d'Olmutz, prélat désigné pour couronner le nouveau roi de Bohême. La terreur de l'épidémie, combattue par l'enivrement des fêtes, faisait passer sur la ville comme un vent de folie et la soif de jouir à la veille d'une mort possible prenait les formes les plus exaspérées. On sait que le Décameron de Boccace est sorti d'un pareil état d'esprit.
Caressé par ces effluves de volupté insidieuse, Stieglitz sentit se réveiller en lui une ardeur de plaisir qu'il croyait pour jamais éteinte. 11 se vit bientôt emporté, dit-il, dans un tourbillon de réjouissances qui ne lui laissa pas le loisir de la réflexion. Si toutefois, par intervalles, il était amené à faire un retour sur lui-même, il se réfugiait instinctivement dans l'excuse chère
aux mystiques de tous les temps. « Mon âme n'a point de part à tout ceci et il faut bien que le corps trouve à la fin ses droits! » Il ne lisait plus, écrivait à peine quelques lettres, allait chaque soir au théâtre et ne regagnait son logis qu'à l'aurore. Des artistes et des comédiens formaient son entourage habituel : il y avait pourtant, parmi ces relations de médiocre aloi, une dame d'un certain âge qui lui montrait une sympathie vraie et blâmait l'existence décousue qu'il s'accoutumait à mener. Elle forma le projet de l'en arracher par un heureux mariage et se mit en campagne pour lui présenter de bons partis. Pour plus d'une raison sans nul doute, Henri ne songeait à rien moins qu'à une seconde union : il se prêta cependant aux vues de sa vieille amie par complaisance et bientôt il se trouva engagé vis-à-vis d'une jeune fille de façon menaçante pour sa liberté, dont il n'était nullement fatigué, bien au contraire ! Il ne vit de remède à cette situation que dans la fuite et, sans avoir pris congé de personne, se trouva un beau matin sur la route de Linz! — Telles étaient, moins de deux ans après son veuvage, les aventures picaresques du bien-aimé de Charlotte Willhoefft!
Un épisode entièrement inédit, qui se rapporte à cette période de son existence, nous
TJNE TRAGEDIE D'AMOUR
a été révélé par Texamen des papiers de Hegel. Il est de nature à compléter le portrait moral de notre héros. En 1835, au retour de ce voyage d'automne dont nous avons raconté quelques épisodes, Stieglitz avait fait par hasard à Breslau la connaissance d un littérateur original, d'un être " à la fois grandiose et haroque " , ainsi qu il le caractérise en deux mots; ce personnage allait tenir une certaine place dans sa vie. — Gottlob Régis, né à Leipzig en 1793, s'était fait connaître par quelques traductions excellentes, — entre autres, en 1832, par celle de notre Rabelais, œuvre fort remarquable, dit-on, qui n'a jamais été surpassée depuis ce temps et qu'on a réimprimée très récemment encore. — Il poursuivait alors cette publication, non sans difficultés avec son éditeur, et avait entrepris de traduire en outre le poème jadis célèbre de Bojardo, Roland amoureux, dont le succès fut l'occasion du Roland furieux d'Arioste.
Les documents que nous avons retrouvés permettent de pressentir dans ce Régis un assej in collèrent personnage, digne fils de 1 âge roman-^ tique par l'apathie du caractère et l'incapacité d< faire face aux difficultés de la vie; Stieglitz con^ templait en cet homme de lettres incomplet ui autrelui-mème. Il le rencontra de plus à une heure! critique de sa propre vie, alors que l'apparitionj
AU TEMPS nr ROMANTISME 2:.-
du Denkmalsiux vitrines des libraires lui imposait un sentiment d'angoisse indicible et d'appréhension trop justifiée. Régis sut comprendre cet état d'esprit et prodiguer au voyageur des consolations efficaces. Aussi l'amitié nouée entre eux, au hesard d'une table de café, grandit-elle rapidement jusqu'à devenir une étroite intimité d'âmes, ainsi qu'en témoignent quelques lettres de Stieglitz qui sont datées des mois suivants.
Par malheur, Régis ne possédait point un oncle de Russie pour jouer à son bénéfice le rôle de la Providence qui donne aux oiseaux leur pâture, et pour lui permettre d'exercer la profession d'écrivain sans lecteurs. En outre, il se montrait exigeant vis-à-vis de la destinée, car il estimait à huit cents thalers au minimum le revenu annuel nécessaire à son entretien : or il paraît que cette prétention était assez grande pour un célibataire habitant d'une petite ville allemande à cette époque. — Dans une de ses lettres Stieglitz le lui fait sentir, se souvenant sans doute que, poursa part, il s'étaitmis en ménage avec un traitement de six cents thalers. — Régis refusait donc avec dédain toute place dotée de médiocres honoraires, et possesseur d'un petit capital hérité de sa mère, il avait décidé de le dépenser sans compter, puis de quitter volontai-
'>58 TNE TRAGEDIE D'AMOUR
rement la vie, si ses aspirations ne se trouvaient pas réalisées.
Stieglitz se rendit compte de cette situation délicate par ses conversations avec son nouvel ami — bien que ce dernier répugnât à aborder ce sujet — et aussi par la lecture d'un journal intime intitulé Exhalaisons où le traducteur incompris épanchait les amertumes de son âme orgueilleuse et apathique. Au printemps de 1836, il procura quelque argent à Régis en faisant acheter par son camarade de jeunesse, l'éditeur Veit, un Almanach shakespearien rédigé par l'écrivain de Breslau. Mais dès le mois d'août de la même année, au moment de quitter Berlin pour ce voyage capricieux qui devait aboutir aux délices de Prague, il recevait de Silésie des nouvelles qui l'inquiétaient fort, car Régis aux abois laissait entendre qu'il touchait au terme fixé par lui-même à son existence insatisfaite. Stieglitz allait-il donc, dans un nouveau drame du désespoir, perdre son ami après sa femme?
Une seconde lettre de Régis l'attendait à Prague et augmenta ses appréhensions , sans qu'il put néanmoins prendre sur lui d'interrompre son joyeux séjour en Bohême, ni de changer ses projets de voyage ultérieur pour aller réconforter son ami, comme il le lui avait cependant promis. Il se contenta de le recom-
mander à quelques correspondants influents et de lui adresser, le 25 septembre 1836, une très longue exhortation dont nous traduirons une partie. — Il v a en effet quelque chose de frappant avoir le mari de Charlotte directement aux prises avec cette casuistique du suicide qui s'était fait entendre une première fois si près de son oreille sans que son engourdissement lui permît alors d'en reconnaître les accents à demivoilés.
<- Tes lignes du 2i) août arrivèrent ici en même temps que l'Empereur et moi-même... Elles m'ont rempli d effroi : oui, deffroi, car je suis l'ennemi juré de 1 hvpochondrie depuis que l'ange des vengeances célestes, me saisissant aux cheveux, m'a secoué de façon si exemplaire hors de la carcasse l'humeur noire, avec mes autres lubies ou marottes, et m'a marqué au front d'un tout autre signe que celui des créatures pusillanimes, résignées à ramper dans une passivité plaintive...
(I Tu as, dis-tu, bon courage pour mourir? J'estime une pareille fermeté mais dans le cas seulement où elle nous décide à sacri6er pour une grande idée cette vie, après tout riche et significative, en dépit de ses misères! Indiquemoi une noble cause qui réclame le sacrifice de notre vie et, par la justice éternelle, tu ne cou-
leras pas vers les batteries en feu de la gfrande ou de la petite guerre d'un pas plus allègre que moi, devenu sans balancer ton camarade de trépas. Je m'engage même à te jouer jusqu'au dernier instant une marche guerrière ! — Mais d'un homme digne de ce nom, j'exige aussi le courage de vivre. Il doit demeurer à son poste tant qu'il aperçoit un devoir à remplir, il doit faire tête au grand Daîmon, aussi longtemps que sa divinité particulière ne lui a pas donné le signal de la retraite. . .
« Tu es d'ailleurs en état de résister, ainsi qu'il est digne de toi, et tu n'as aucune raison pour prendre prématurément congé de la vie. Considère plutôt les choses d'un œil calme comme je vais essayer de te les exposer, sans en dissimuler rien, dans une amicale clarté! Puisque, vieil enfant, tu as fait l'enfantillage de ne pas placer à intérêts ta fortune maternelle afin d'en vivre modérément avec l'appoint de ce que tu pouvais gagner par toi-même; puisque, au contraire, tu as dévoré peu à peu ce capital, en sorte que tu seras bientôt au terme de cette réserve ainsi que de ton gain depuis cette époque, soit! Acceptons la chose sans récriminer, puisque aussi bien nul ne peut défaire ce qui est fait. — Mais as-tu donc si peu de fierté, si peu de confiance en la propre valeur, loi cependant
si riche de talent, que, pour avoir usé ce premier vêtement jusqu'à la corde, tu désespères d'endosser jamais un nouveau costume et que craignant de te montrer nu au grand jour, tu préfères te tapir dans la noire demeure où, certes, il est facile de se faire enfermer à coups de pelle, mais diablement difficile en revanche de ressurgir — quand même tout un trousseau de grand luxe nous attendrait à la sortie !
« Et pourtant, la puissance bouffonne qui préside à cette vie s offre parfois celte ironie diabolique et cette mauvaise plaisanterie d'étendre un riche trousseau sur la tombe d'un pauvre diable qui s'est jeté trop tôt dans les bras du néant, faute d un misérable habit! — Ne lui cause pas ce plaisir, mon courageux Diogène; faisons-lui plutôt la nique ensemble !
" Ecoute ce que je te propose : je sais que tu m'aimes et ne refuseras pas facilement une requête, si tu sais pouvoir me satisfaire. Dis-toi donc, quant à présent : « Je ne prendrai congé " dans aucun cas avant d'avoir terminé Bojardo « et d'avoir vu publier Rabelais! m Du temps de gagné, c'est tout de gagné! Une heure (ô Dieu, ici le souvenir me dévore le foie comme le vautour de Prométhée !), une heure gagnée , ce peut être un paradis sauvé de 1 anéantissement ! PromeU-moi de conserver la volonté de vivre au
moins jusqu'au printemps de 1838, quoiqu'il advienne. . .
il Et, par le diable, suis-je donc moi-même si fort attaché à la vie? Non, mais je continue de porter cette guenille de Satan parce que je mets mon orgueil à ne pas me laisser terrasser par la douleur, parce que je crois avoir encore à faire ici-bas, parce que je lui ai promis à elle, la cruellement courageuse, qui, sanglante, me délaissa ! . . . »
On ne peut nier que ce plaidoyer décousu et haletant ne touche par la bonne volonté évidente dont il témoigne. Stieglitz ne va pourtant pas jusqu'à interrompre en faveur de son ami la vie de plaisir qu'il mène à cette heure et il termine par une bizarre promesse qui renferme une allusion à ses galantes aventures de Prague :
(1 A propos, ne joues-tu jamais à la loterie, grand original? Pour moi, j'en suis adepte et j'y ai toujours mis depuis des années pour me distraire. Toutefois, pendant que je portais encore la couronne du plus pur bonheur d'amour, la folle dame Fortune n'a jamais voulu me favoriser de quelque bénéfice. Mais à présent, — en dépit de toutes les aventures don juanesques qu'un démon })ropice aux voyageurs a le caprice de jeter souvent sur ma route afin d'alimenter le fou dévorant de mes forces
surabondantes, — à présent que mon cœur manque de vraie et intime satisfaction, que mon âme a toujours soif et ne vit que par le souvenir bienheureux ou par un espoir plus heureux encore, à présent, je parierais cent contre un que cette fieffée courtisane Fortune me jettera quelques jours à l'improviste un gros lot au tirage de Berlin. Mais même sans cela, je te sortirai d'affaire si tu tiens bon seulement jusqu'au printemps de 1838 ! »
Ajoutons que Régis survécut à Stieglitz et qu'il s'éteignit en 1854 d'une mort parfaitement naturelle (1) . Dans ses dernières années, il touchait une pension de trois cents thalers par la faveur du roi Frédéric-Guillaume IV qui s'était intéressé à ses travaux de traduction.