Munich
Après avoir songé un instant gagner par Vienne et par le Danube l'Orient, pays de ses rêves, Stieglitz poussé dans une autre voie, dit-
(I) On trouve dans les papiers de Hegel un projet d'épilaplif à la fois liunioristiquc cl fort élogieusc que Stiejjlitz adressa plus tard de Venise-à son anu. 11 le compare au sphinx de la légende d'Œdipe, pour le caractère mystérieux de sa nature.
il, par son démon familier, auquel il ne demande plus dès lors que des inspirations de fantaisie et de plaisir, se laissa entraîner vers Munich à la suite de quelques amis de hasard. — Là il s'arrêta pour goûter, ajoute-t-il, un recueillement devenu nécessaire après ses folies bohémiennes et pour se remettre solidement en selle sur le coursier de sa vie, dont nous venons de contempler les écarts !
Il reçut un accueil cordial dans le monde artistique bavarois, qui était alors un des plus brillants, un des plus attrayants de l'Allemagne : les peintres Cornélius et Kaulbach en particulier devinrent ses amis. A l'Université, il écoutait les cours retentissants de Schelling ou de Baader et s'intéressait grandement aux débats publics du Parlement de Bavière — nouveauté très attrayante en effet pour un Allemand du Nord, sujet d'une monarchie absolue.
A Munich, il reconstitua l'appartement de Charlotte tel qu'on le voyait à Berlin lors de sa fin tragique : il y plaça le buste de sa femme et quelques autres portraits d'elle. De la sorte, il fit de sa demeure nouvelle un sanctuaire pour ses propres souvenirs, mais aussi un musée de la passion romantique dont la visite était fort désirée des étrangers et dont il faisait les hou-
neurs avec complaisance (1) . — Cette particularité lui procura plus d'une relation utile ou agréable, car les Bavarois, connaissant mal son passé, lui montraient une curiosité bienveillante et sympathique, tandis que les Berlinois l'avaient habitué à une attitude de réserve critique ou même réprobatrice. — Bien accueilli par tous les cercles de Munich, Stieglitz ne se cantonna pas dans le monde universitaire ou artistique et se vit bientôt recherché dans les milieux aristocratiques où ce républicain de principe connut aussitôt les impressions et adopta les façons d'un Jean-Jacques, hôte du maréchal de Luxembourg : béatitude de vanité satisfaite sous une affectation d'indépendance ombrageuse : » L'on peut bien, écrit-il assez sincèrement dans ses Mémoires (2), se tenir autant que l'on voudra sur la réserve et condamner d'un front démocratique l'existence de la noblesse. Pourtant, lorsqu'on apprend à la connaître de plus près, il faut convenir qu'on y trouve des manières fort agréables et un je ne sais quoi de rare, qui, certes, devient déplaisante caricature par une imitation maladroite, mais garde, dans sa sphère naturelle, quelque chose d'infiniment attrayant! Ces considéra-
(1) Voir Er. 127.
tioiis ont-elles pour objet de m'excuser à mes propres yeux sur le grand plaisir que mon cœur de démagogue connut dans ces millieux de choix"? Au moins ne fut-ce pas la seule politesse des manières qui se montra capable de m'y retenir, car on y rencontrait des hommes épris d'idéalisme et désireux de répandre autour d'eux le bienfait de cette disposition d'esprit. Ceux-ci m'attirèrent d'abord, et, une fois dans le courant, le reste suivit. "
Si notre homme reçut de l'aristocratie bavaroise un favorable accueil, c'est qu'à l'attrait de son passé romanesque il venait d'ajouter le renom de satiriste sans ménagement. Sous les yeux de ces Allemands du Sud, toujours un peu jaloux delà discipline et de la force prussienne, il s'était enhardi à dire, de loin, leurs vérités aux Berlinois aveugles qui s'étaient si malignement refusés à le sacrer grand homme. Sous ce titre : Salut à Berlin, un songe d'avenir, il écrivit un poème dont il définit en ces termes l'inspiration dans ses Mémoires (1) : « Rendre justice aux penseurs droits et sûrs, réhabiliter les méconnus, démasquer l'égoïsme et la vanité creuse, développer les germes favorables et condamner rudeineni tout ce qui me semblait sur une voie
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mauvaise, en littérature comme en politique, tel fut mon plan et je 1 exécutai sans défaillance soit qu'il me conduisît à louer des ennemis, soit qu'il me forçât de morig^éner des amis ! » — Cette seconde alternative ne fut pas la moins fréquente, puisque, de son propre aveu, cet écrit lui attira des attaques furieuses, lui fit des ennemis irréconciliables, et lui ferma les portes de Berlin. — A. Rég^is, il en écrit dans une lettre inédite datée du 20 février 1838 : « Je l'ai rédigée sous l'impulsion d'une poussée intérieure à peine consciente, telle queje n'en avais jamais éprouvé auparavant de semblable... Cet enfant de ma Muse trouvera certes des ennemis nombreux et des adversaires farouches ; il n'a pas prétendu les éviter et n'en ressent nulle crainte! »
Les lectures que Stieglitz fit de l'œuvre, avant sa publication, dans quelques salons de Munich lui procurèrent ses premiers succès mondains. Il fut bientôt associé aux jeux de société, aux parties de campajjne, aux dîners, aux répétitions de comédies, à l'organisation de tableaux vivants. Accaparé de la sorte par la plus haute société, il ne trouvait plus un moment pour visiter ses premiers amis plus humbles, qui, dit-il, secouaient la tête devant ces dissipations incessantes. — Au surplus, un succès conquis
par de tels procédés ne pouvait être de bien longue durée. On estima généralement que l'auteur du Salut à Berlin, qui était aussi le douteux héros du Denkmal, n'avait pas suffisante autorité pour donner à ses contemporains des leçons de caractère et de goût. Est-ce donc là, disait la critique en présence de son nouveau livre, le ton qui convient à un homme chargé d'un si lourd passé devant l'opinion (1)? En Bavière même cette satire devenue publique attira sur Stieglitz la réprobation de ceux qu'il nomme dédaigneusement dans ses Mémoires des " ultramontains et hyperpapistes ! » — Enfin, enhardi par l'accueil fait à ses croquis berlinois dans les salons, il avait jeté les yeux autour de lui pour tracer de nouvelles caricatures, purement bavaroises celles-là ; il composa de la sorte une série de portraits où il bernait, dit-il, de main de maître certaines notabilités de Munich. Ces gentillesses, colportées par lui sous le manteau, firent plus de bruit qu'il ne l'aurait souhaité. Aussi son entourage lui conseilla-t-il un voyage, en même temps que le ministre résident de Prusse lui faisait donner, écrit-il, l'avis bienveillant de s'éloigner pour quelques mois des rives de l'Isar. Ses ennemis
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répandirent alors, non sans vraisemblance, le bruit qu'on l'avait expulsé du royaume de Bavière et même banni de l'Allemagne (l) ! — Telles furent les suites du seul succès poétique de sa carrière! Succès de combien douteux aloi, c'est ce que nous venons de faire pressentir!