La vocation
Soucieux de s'assurer le plus tôt possible les ressources nécessaires à l'entretien de son ménage, — car telle était, nous l'avons dit, la
(1) SB. 85. MuNDT fait donc erreur dans son Denkmal (p. 22) lorsqu'il place à la veille du voyage de noces des époux l'achat du poignard fatidique !
condition posée à l'union des amoureux par la sag^esse de leurs proches, — Stieg^litz résolut de poursuivre à Berlin ses études philologiques. Il espérait en effet obtenir sans trop de délai une fonction universitaire en Prusse, où il comptait des protecteurs. Il s'établit donc dans la capitale prussienne au mois d'avril 1824 et y demeura seul durant les quatre années qui devaient s'écouler encore avant la réalisation de ses vœux. Son travail fut tout d'abord courag^eux et persévérant, en sorte que, dès le printemps de 1826, il subit de la façon la plus brillante (Summa ciim laudej l'épreuve doctorale ; et que les conséquences de ce premier succès ne se firent pas attendre. Appuyé par ses professeurs, Hegel et Bœckh, ainsi que par l'influence du prince Witgenstein, ami de sa famille, Stieglitz obtint à la fois un poste à la bibliothèque royale et une chaire dans un collège de Berlin. De ces deux fonctions également honorables, il accepta tout d'abord les devoirs avec sérénité et parut se disposer à mettre en pratique les maximes viriles dont il émaillait sa correspondance avec sa fiancée. Son assiduité lui valut les félicitations de ses chefs, et, en peu de mois, l'augmentation de traitement dont il avait besoin pour entrer en ménage. Toutefois, ce louable effort pour fonder sans trop de délai son foyer conjugal ne remplit pas
Texislence entière de Stiegliz à Berlin. Loin de là ! Sa lettre à Jean-Paul a pu nous éclairer déjà sur la préoccupation impérieuse, dominatrice, exclusive de toute autre, qui s'impose dès lors à sa pensée : il veut conquérir la gloire par le chemin de la poésie : la philologie (1) sera dans la vie son gagne-pain, la poésie demeure son « ancre sacrée » ,
Or l'effort d'expansion essentiel à tout ce qui vit, l'ambition de grandir, s'appuie souvent chez riiomme, hanté par le désir d'interpréter sans délai le monde qui l'environne, sur les illusions du mysiicùnie. On peut définir, à notre avis, le mysticisme comme la conviction de posséder Y alliance d'un dieu; le mystique imagine toujours, de façon plus ou moins consciente et avouée, qu'une divinité favorable à sa cause est disposée à appuyer son effort, personnel ou collectif, vers le pouvoir, vers le succès, et lui en donne à l'occasion l'assurance par quelque révélation, quelque dialogue, quelque signe, quelque faveur particulière. 2s'ous estimons en outre que le siècle romantique, celui qui vient de se clore, a connu et pratiqué le mysticisme sous deux formes principales : d'une part, le
(1) La thèbe doctorale de Stieglitz traitait des fragments du tragique latin Pacuvius, et il parut quelque temps disposé à continuer ses travaux ga\anls dans celte dirtclion.
mysticisme social, proclamant l'homme, et surtout 1 homme du peuple (l), doué par Dieu de honte naturelle, et capable, sur le seul conseil de la voix divine qui parle en son cœur, d'atteindre à la perfection sociale immédiate — fie rôle attribué au Tentateur par la religion chrétienne, comme conséquence du péché originel, étant ici supprimé) ; — d'autre part, le mysticisme esthétique, considérant certains êtres de choix, les artistes ou poètes, comme inspirés par un dieu de beauté qui confère aux plus éminents d'entre eux une mission sacerdotale ou même messianique parmi leurs semblables. — Ces deuxmysticismes se confondent d ailleurs assez facilement, car le dieu de la beauté accorde par surcroit la bonté à ses élus, et le dieu de la bonté naturelle fait de l'homme du peuple un artiste qui s'ignore. Stieglitz avait sacrifié durant son adolescence au mysticisme social de 1 âge romantique au cours duquel il naquit et grandit. Jusqu'à vingt et un ans, il se sentit patriote républicain à la
(1) A ces deux formes irrationnelles tle l'effort vers le pouvoir, nous estimons pour notre part qu'il faut opposer, ou plutôt superposer, comme leur expression la plus saine, le mysticisme de la Raison, envisagée comme Icxpérience consciente et scientifique accumulée par l'hérédité et la tradition, — qui «•onduira l'humanité vers la diminution du mal. 11 est permis, d'ailleurs, il est utile même de professer que ce progrès suppose la faveur d'une Puissance bienveillante, rcctrice de l'Unix ers par rintermcdiaire de ses lois.
mode de Rousseau et déjà vaguement socialiste de tendance (en attendant que le socialisme romantique eût formulé de façon plus précise ses mystiques doctrines du gouvernement) . Bientôt pourtant, son jugement ayant mûri par l'expérience, il accepta comme inévitable la réaction de la Sainte-Alliance — réaction provoquée, disait-il (1) , par les exigences déraisonnables des libéraux autant que par les méfiances mal justifiées des princes. Il négligea donc désormais des spéculations politiques intempestives et se réserva de servir l'humanité par une autre voie, de « répandre sur elle les bénédictions du sein de son paradis poétique!» En d'autres termes, il dirigea son effort d'expansion vitale vers la conquête des trophées littéraires, et le mysticisme esthétique eut donc à lui fournir, à peu près seul désormais, les réconforts ou même les ivresses qu'il avait d'abord obtenus du mysticisme social; la mission sacerdotale du poète fit pâlir à ses yeux celle du citoyen : il rêva d'être Homère ou Goethe, plutôt que Brutus ou Karl Sand.
Nous venons de rappeler que les grands hommes du siècle romantique ont été le plus souvent convaincus qu'une vocation sacerdotale ou même une dignité messianique est départie
(1) Br. I, 275.
par le ciel à l'artiste, au poète, à Thomme de lettres en général. Il convient de s'en souvenir pour juger les opinions du fiancé de Charlotte à cet égard. En France, vers la même heure, Vigny fournissait des documents précis sur cet état d'àme et la lecture de Siello ou de la préface de Chatterton sont à ce point de vue révélatrices. Stieglitz trouvait donc éparses dans l'atmosphère morale de son temps les formules de mysticisme esthétique dont il appuya de bonne heure son effort vers la puissance d'opinion et vers le laurier du poète. Il était le disciple de ces écrivains auxquels l'Allemagne réserve plus particulièrement le nom de romantiques et qui ont précédé d'une génération le mouvement du même nom en France. Il goûtait Hoffmann (1), Tieck (2), Novalis (3) surtout, qui le « pénètre jusqu'au fond de l'àme » , qui lui fournit ses livres de chevet et dont le héros romanesque, Henri d'Oferdingen, est présenté à Charlotte par l'étudiant de Berlin comme le portrait exact de son fiancé. Stieglitz avait donc appris à concevoir le poète comme un être d'exception, comme un créateur au véritable sens de ce mot, au-dessus duquel se dresse seul le Créateur céleste du monde des
(1) Br. I, 324 et SB. 41-43.
(2) Br. I, 448.
(3) Br. I, 372, II, 49.
apparences, dont il est d'ailleurs le favori : " Celui-là se trompe lourdement, dit-il, et n'a pas compris l'Inspiré qui le croit emporté vers la divinité durant quelques heures d'enthousiasme seulement, tandis que , dans le cours ordinaire de la vie, il ramperait sur la poussière, privé des communications de l'au-delà. Non! quiconque ne se sent pas pénétré jusqu'au cœur par le souffle de l'Esprit éternel, quiconque n'en éprouve pas, en toutes circonstances, l'omnipotent patronage pourra bien créer l'agréable, penser le vrai, faire le bien. Il ne portera jamais le sceau de la consécration suprême, car s'il l'avait une fois reçu, il en serait pour toujours empreint (1) . »
Cette consécration céleste du poète, cette alliance omnipotente du Très-Haut, Stieglitz n'a jamais douté de les avoir trouvées dans son berceau pour sa part : « Sache, écrit-il un jour à Charlotte (2) , qu'en ton Henri est né le véritable poêle chrétien, capable d'embrasser le monde, car sa bannière est l'amour et son étendard la vérité! » Une seule fois, après le terrible drame de 1834, on voit une hésitation se marquer sous sa plume : « Je ne me suis jamais montré infidèle à la vocation que je m'étais reconnue, écrit-il
(i) Hr I, .328.
(2) Br. II, 23V.
en 1838 (1). Certains pensent que je me trompe sur cette vocation elle-même. Mais chacun doit se conduire suivant ses lumières et selon son pouvoir! » C'est tout! Après le démenti sangflant que vient de lui infliger le destin, après la mort désespérée de Charlotte, le poète ne se considère pas comme obligé à une plus longue démonstration de ses droits souverains. 11 y croit, c'est assez : bien habile serait celui qui l'en ferait démordre.