Poésie de seconde main
Quels étaient cependant les signes visibles d'une mission si haute? Quelle était l'empreinte de ce sceau divin posé sur son front naissant? L'authenticité en allait-elle apparaître indiscutable et l'autorité spontanément persuasive à tous les yeux? — Par malheur, telle ne fut nullement l'impression des spectateurs. C'est en prose seulement que Stieglitz a trouvé parfois, comme nous le verrons, l'accent de la vérité qui touche, car il avait la plume facile et il a eu des rencontres heureuses. Mais il semble en revanche que le rythme des vers, qu'il alignait sans
(1) Er. 159.
effort, le jetât dès qu'il en faisait usage sur les écueils de la platitude et de la banalité : en un mot, le dieu qui parle par sa bouche s'exprime trop souvent comme un rhétoricien verbeux. — Non que nous émettions ici la prétention d'apprécier, de notre chef, les vers d'un écrivain qui n'a pas usé de notre langue maternelle. Certains jugements venus d outre-Rhin sur de récents poèmes français nous ont appris sur ce point la réserve et la prudence : les réussites du rythme sont choses trop subtiles et trop fugitives, le vulgaire y côtoie de trop près le sublime, pour qu'un étranger se hasarde à prononcer en si délicate matière. Mais nous invoquons ici la sentence des compatriotes et des contemporains de Stieglitz pour appuyer notre affirmation : il n'a jamais dépassé en effet ce qu'on appelle non sans ironie le « succès d'estime » ; on n'a pas applaudi dans ses productions autre chose que des promesses, et, bien qu'il ait vécu près d'un demi-siècle et versifié pendant plus de trente ans, il a continué de « promettre » jusqu'à son dernier jour.
Pour sa part, il se satisfaisait à bon compte et n'était pas fort sévère à ses œuvres, bien qu'il s'exhortât sans cesse à la rigueur. Aussitôt qu'il avait marqué la mesure et cousu la rime sur quelques phrases redondantes, aux images usées
et prévues, il croyait avoir mis au jour un nouveau chef-d'œuvre Ses illusions sur ce point se nourrissaient de certains applaudissements de commande dont il faut savoir mesurer mieux la portée. On le félicite par exemple sur des vers composés et chantés par lui à Foccasion des noces d'argent d'un maître vénéré (1) : on lui demande une cantate ou une pièce de circonstance pour fêter Beethoven et Weber sur un théâtre de Leipzig, et les bravos vont à ces grands hommes par-dessus sa tète (2). Il fréquente quelques cénacles de jeunes littérateurs où chacun lit tour à tour ses plus récentes productions (3) et l'on sait combien l'admiration est de règle, à charge de revanche, dans ces sortes de réunion — en paroles tout au moins. — Enfin ses chants grecs, plutôt par leur sujet que par leur mérite propre, lui attirent à l'occasion un encens avidement respiré (4)! C'en est assez! Il a la rare naïveté de considérer ces gestes de politesse comme des présages assurés de gloire! — Par malheur, le public véritable lui est moins indul- [;cnt dès le début et l'étudiant se plaint un jour à Charlotte de certain article critique (jui lui
,1) Br. 1, 345.
(3) Br. I, 365.
(4) Br. 1, 362.
AU TEMPS nu ROMANTISME 20
accorde d'avoir " heureusement imité les meilleurs modèles de Tantiquité, du moyen àg^e et des temps modernes, dont il sait fondre avec habileté en un seul tout les inspirations dissemblables fl)! 1) Il est de fait qu'une semblable louang^e a comme un arrière-goùt de satire — satire d'autant plus cuisante qu'elle est plus méritée, car le défaut d'originalité restera le vice de sa poésie.
Mù par une instinctive sympathie, il tourna de bonne heure ses vues artistiques vers l'Orient, qui lui inspirait, dit-il, une sorte de passion nostalg^ique. Ce sont en effet des « Orientales » qu'il rimait déjà lorsqu'il chantait la lutte du Croissant contre la Croix g^recque. — Sous l'influence de Hegel, son maître, pour lequel il professait autant d'admiration que d'amitié, il conçut bientôt le plan d'une vaste épopée historique et descriptive où il voulait passer en revue tous les peuples, toutes les civilisations anciennes ou modernes du continent asiatique. On peut même dire qu'il travailla toute sa vie à cette épopée dont il publia quatre volumes dans sa jeunesse et qu'il projetait encore de continuer dans ses dernières années. — Singulière inspiration que celle-là! ]N 'est-ce pas en effet
(Il Br. IF, 4i.
une ambition convenable tout au plus à un érudit, ou à un philosophe de Thistoire, que celle d'évoquer et d'expliquer des régions du globe ou des peuples exotiques, dont on ne sait rien que par les livres? Victor Hugo, rimant vers le même temps d'autres Orientales, connaissait du moins l'Espagne mauresque qui avait enchanté son enfance. Mais Stieglitz acheva le grand poème où devait se jouer la lumière asiatique sans être jamais descendu plus bas vers le midi que Heidelberg. Était-ce vraiment assez pour rendre la lumière tropicale de l'Inde et de l'Arabie?
On a souvent répété jadis une anecdote symbolique qui mettait en scène trois littérateurs, — l'un anglais, l'autre français, le troisième allemand, — convenant entre eux de concourir pour une description du chameau. Aussitôt, l'Anglais de s'embarquer sur un paquebot afin de visiter préalablement le désert, le Français de se rendre au plus prochain jardin zoologique, et l'Allemand de s'enfermer dans une bibliothèque pour compulser quelques documents et reconstruire ensuite, parla spéculation, le type absolu du chameau. Cette dernière satire — qui sans doute ne porte plus guère après les leçons de Bismarck à ses compatriotes — s'applique admirablement au cas de Stieglitz. On y songe en
dépit de soi quand on le voit feuilleter chez les bouquinistes les œuvres poudreuses des vieux explorateurs (1) et rapporter à pleine brassée de la Bibliothèque royale (où il est employé) les récits de voyages et les estampes. De tout cela, il prétend faire de Fart vivant : du haut de ce trépied livresque, il prétend vaticiner au proGt de l'hum.anité souffrante !
Heg^el lui-même se montrait presque aussi surpris que charmé de voir les abstractions de son système s'épanouir en floraisons poétiques et l'un de ses élèves assidus entreprendre l'ascension du Parnasse. Il répondait en vers aux madrigaux philosophiques de son disciple et il voulut entendre chez lui la lecture de quelques fragments du nouveau poème (2) .
La Turquie, l'Arabie, la Perse, la Mongolie, la Chine, l'Inde sont tour à tour le sujet des amplifications de Stieglitz, et ces exercices de rhétorique le pénètrent d'un sentiment de vanité naïve. Il rejette loin de lui, dit-il (3), les suggestions d'une plate humilité; pourquoi feindre en effet une modestie qu'on est loin de sentir en son cœur? Il cède même aux suggestions d'une puérile jalousie d'auteur lorsque, dans
(i) Br. II, 132.
(2) Br. II, 262.
(3) Br. I, 413.
32 UNE TRAGEDIE D AMOUU
une maison amie, il rencontre un confrère déjà connu et apprécié du public : c'est le conseiller aulique Gehe, de Dresde, un jeune Saxon blond plein de suffisance, qui, dit Stieglitz avec dédain (1), se croit poète parce qu'il alig^na par milliers des vers emphatiques. « Oh! combien vite on reconnaît en lui l'homme qui n'est pas pénétré tout entier de la Muse, écrit Henri à sa fiancée ! Cette impuissance dans la prétention et dans la subtilité esthétique me révolte jusqu'au
fond du cœur A table, on m'avait placé à
côté de ce Gehe. Après le repas, Hegel me dit : — <i Les deux poètes étaient cette fois côte « à côte. — Seriez-vous satisfait, monsieur le (i Professeur, répondis-je, si, vous voyant par « hasard à côté de Krug (2), on vous disait : « Voilà les deux philosophes !» — Je sentis bien ensuite que j'avais parlé avec trop d'amertume, car Hegel avait voulu plaisanter, mais je ne puis supporter d'être assimilé à de tels croquants (LumpenvolkJ, même par manière de jeu. Ce n'est pas la modestie qui est le devoir : c'est la force qui se commande! Elle obtient toujours sa victoire ! "
(1) Br. I, 279.
(2) Krug (Wilhelm-Traugolt, 1770-1842) philosophe kantien, adversaire de Hegel qui traitait avec dédains les attaques de ce contradicteur.