UN PANTIN ET UN HOMME D'ÉTAT
Au milieu de la nuit, PHomme d'Etat est réveillé en sursaut par un rire strident. Il se dresse sur son séant et, à la lueur de la lampe, il aperçoit le Pantin démesurément grandi.
L'Homme d'Etat. — Au secours ! au...
Le Pantin. — Tais-toi donc, imbécile I
L'Homme d'Etat, effaré, — Qu'est-ce que c'est que cela?
Le Pantin. — Tu le vois bien, c'est moi. Ou plutôt c'est toi. Regarde. {Le Pantin a revêtu F habit noir de V Homme d'Etat,) Je suis ton sosie.
L'Homme d'Etat. — Drôle !
Le Pantin. — Est-ce que cela ne me va pas aussi bien qu'à toi? Tu ne trouves peut-être pas la ressemblance assez complète? Attends. .( // appuie une de ses mains sur la table de [nuit, et de Vautre il remue la cuiller d'argent dans le verre d'eau, ) Messieurs...
L'Homme d'Etat. — Suis-je éveillé?
Le Pantin. — Tu vas entendre comme je t'ai emprunté ta voix. Elle me va aussi bien que ton habit. Messieurs et chers collègues...
L'Homme d'Etat. — D'où sort ce misérable pantin?
Lk Pantin, continuant, — La France ne pouvait être sauvée que par un seul homme...
L'Homme d'Etat. — Veux-tu te taire!
Le Pantin. — Pourquoi ?
L'Homme d'Etat. — C'est ma profession de foi de i852.
Le Pantin. — Justement. Prefères-tu cette autre : Citoyens ...
L'Homme d'Etat. — Silence I
Le Pantin. — Le moment est venu de se rallier franchement et sincèrement à l'idée républicaine. Oui, citoyens...
L'Homme d'Etat. — Paix donc I
Le Pantin. — Est-ce que ce n'est pas cela ?
L'Homme d'Etat. — Maudit pantin!
Le Pantin. — Veux-tu que je crie quelque chose ? Je sais crier aussi fort que toi.
L'Homme d'Etat, — Non!
Le Pantin. — Vive le roil vive la reine! vive les princes! vive l'empereur I vive...
L'Homme d'Etat. — Tu m'écorches les oreilles.
Le Pantin. — As-tu donc reconnu ton organe?
L'Homme d'Etat. — J'ai cessé de crier depuis longtemps.
Le Pantin. — Depuis que tu t'es enroué. C'est toujours comme cela. Gageons cependant que tu te surprends quelquefois à crier tout doucement : Vive mon hôtel! vive mes appointements! vive ma livrée! vive ma voiture ! vive mon importance ! vive ma maison de campagne !
L'Homme d'Etat. — Oh ! l'insupportable voix !
Le Pantin. — Tu es bien dégoûté : un larynx en bois, à toute épreuve, comme le reste. Front en bois, cœur en bois, conscience en bois. Ce qu'il y a de mieux comme chêne. Je te conseille de te plaindre de ton sosie. La fabrication ne saurait aller plus loin.
L'Homme d'Etat. — Allons, laisse- moi tranquille.