UN PANTIN ET UN HOMME D'ETAT
Le Pantin. — Tiens I comme je sais bien me disloquer. Absolument comme toi. Quelle cabriole ! Je tombe et je me ramasse toujours. Le grand écart à présent. Encore comme toi.
L'Homme d'Etat. — Hors d'ici, pantin 1
Le Pantin. — En outre, j'ai un ressort dans le ventre. Ce ressort, dès qu'on le presse, fait jaillirdesexclamations, des interruptions, des apostrophes. Toujours comme toi.
L'Homme jd'Etat. — Va-t'en 1
Le Pantin. — Je suis ton sosie. Hi ! hi ! hi 1
L'Homme d'Etat. — Va-t'en ou je t'étrangle!
Le Pantin. — Ton sosie en bois.
L'Hommh: d'Etat. — Une fois... deux fois ! (// saute à bas de son lit et s'élance vers le Pantin, auquel il tord le cou,)
Le Pantin. — Couic ' ! ! {Le grand ressort se détraque et laisse échapper les phrases suivantes, mêlées à une grande quantité de son,) A Tordre ! — C'est intolérable ! Vous abusez de notre patience ! — Monsieur le président, que faites-vous donc de vos pouvoirs ? — Le pays jugera ! On sait ce que vous valez, vous et les vôtres! — Il faut en finir I — CVst assez répandre le poison des fausses doctrines ! — Nous verrons de quel côté sera h bon sens public ! — A qui croyez-vous en imposer? — Vous n'oseriez pas répéter ce que vous venez de dire I — Assez de déclamations ! Vous gangrenez le peuple ! — Nous serons là au dernier moment ! — C'est le renversement de toute morale! On ne peut pas souffrir plus longtemps un langage aussi subversif! — Vous déshonorez la tribune ! — Nous vous repoussons de notre sein I — L'o-
pinion fera justice de vos théories ! — Les populations des campagnes ne se laissent plus égarer! Ce sont des calomnies ! Vos manœuvres nous sont connues I — C'est la désorganisation générale que vous rêvez ! — Rétractez vos paroles ! — Brrr... brrr... brrr.
L'Homme d'Etat. — Ah ! mon Dieu! il ne s'arrêtera donc pas ? Comment faire pour cacher mon meurtre ? Ah ! une inspiration I (// s'^asseoit sur le Pantin.)
Le Pantin, à demi étouffé. — Vous déchaînez les mauvaises passions...
Tout à coup, on frappe à la porte de la chambre à coucher. L'homme d'Etat se réveille très agité.
L'Homme d'Etat. — Qui va là ?
Une voix d'enfant. — C^est moi... Bébé.
L'Homme d'Etat. — Entre, mon chéri, entre... Et emporte bien vite ce pantin, emporte-le tout de suite. Je ne veux plus le voir.
Lejeunevicomte Ariemidordes Prunellières (branche du Nord) fut surpris par son père, dans la soirée du 3o juin 1878, montant à sa chambre avec deux lanternes de papier à la main.
Etonnement et sévérité.
— Qu'est-ce que vous comptez faire de ces chinoiseries-là ? demanda le vieux comte.
Artëmidor était devenu rouge jusque dans le blanc des yeux.
— N'est-ce pas aujourd'hui la fête des Nations? balbutia-t-il.
— Quelles nations ? quelle fête?
— Tout Paris illumine. . .
Le vieux comte des Prunellières faillit tomber à la renversé.
— Et vous voulez illuminer mon hôtel ? s'é-
cria-t-il.
3o UNE TROUPii DE COMÉDIEiNS
— Ma fenêtre seulement, murmura Artémidor.
— Je vous le d;^fendsl rugit le descendant de tous les Prunellières; je vous le défends, entendezvous?
Il eût été difficile de ne pas Tentendre, car la voix du noble seigneur avait emprunté à Tindignation des sonorités nouvelles. ,
Artémidor soupira et jeta un regard piteux à ses deux lanternes de papier peint.
Artémidor est ce qu'on appelle un bon jeune homme, ni trop content ni trop fâché d'être noble.
Les femmes le trouvent gentil : c'est quelque chose, c'est beaucoup.
Pendant plusieurs années, quotidiennement, un abbé Ta conduit au lycée Saint- Louis et Ten a ramené. Avoir un abbé, c'est très chic aux yeux des camarades, mais c'est gênant. Aussi est-il arrivé quelquefois à Artémidor de lâcher son abbé pendant que celui-ci s^abîmait dans la contemplation des cafés du boulevard Saint-Michel, servis par des femmes.
L'abbé fut changé plusieurs fois, — comme le pompier des coulisses.
Maintenant, le vicomte Artémidor des Prunellières fait son droit ; cela n'a pas été sans de longues hésitations de la part de sa famille. Le père fronçait le sourcil; le grand-oncle, ancien homme d'armes, ne pouvait s'habituer à l'idée d'avoir un robin pour ne-
TRAVAIL D'INFILTRATION 3 l
veu. — Mais la mère avait prétendu qu'il fallait accorder quelque chose aux mœurs actuelles, et elle avait cité cinq ou six noms de gentilshommes devenus avocats pour mieux surveiller leurs propres intérêts.
Les Prunellières, qui ont cinq ou six procès sur les bras, se sont rendus à cette dernière considération.
Mais ils n'ont pas prévu les périlsde toutes sortesqui attendaient leur Ariémidor à l'Ecole de droit, — ou, pour parler plus exactement, aux alentours de l'Ecole de droit.
L'héritier des Prunellières, un peu dépaysé d'abord, s^est lié avec de charmants jeunes gens sans particule.
Avec eux il apprend ce qu'on lui avait laissé ignorer à l'hôtel des Prunellières, — c'est-à-dire que la France n'a pas cessé d'exister depuis le départ de Charles X, — que la monarchie n'est pas un élément indispensable au bonheur de l'humanité, — que tous les crimes ne sont pas l'apanage des 'classes d'en [haut, — qu'il y a des honnêtes gens parmi les hommes du parti avancé, — que Victor Hugo n'a rien des allures d'un buveur de sang, — que les prêtres sont ce qu'un vain peuple, etc., etc., et mille autres vérités qui avaient toujours été consignées au seuil du logis paternel.
Et tous les jours, lentement, insensiblement, il se fait un travail d'infiltration dans la tête du jeune vicomte Artémidor des Prunellières.
C'est l'idée révolutionnaire qui s'y introduit.
Voilà pourquoi le 3o juin 1878, jour de la fête des Nations, Artémidor avait été poussé à acheter deux lanternes de papier peint pour illuminer la fenêtre de sa chambre.
Quelques jours après ce scandaleux épisode, le vieux comte des Prunellières fit mander Artémidor dans son cabinet.
Artémidor lui trouva un front plus irrité que jamais.
— Monsieur le vicomte, osez regarder mes cheveux! dit le grand vieillard.
— Vos cheveux, papa ?
— Oui, monsieur!
— Eh! mais, ils n'ont rien de changé... Peut être ne feriez-vous pas mal de les faire rafraîchir.
— Regardez bien, ils ont blanchi I î !
— Croyez-vous ? dit Artémidor ; on s'en aperçoit à peine.
Il n'osa pas ajouter qu'il avait entendu parler d'une teinture excellente et infaillible.
— Ils ont blanchi, vous dis-je, et c'est vous qui les avez fait blanchir.
— Moi !
— Oui, monsieur, depuis le jour où je vous rencontrai portant la flamme à travers mon escalier...
Artémidor ne chercha pas à réprimer un sourire.
— Comment, papa, vous songez encore à ces deux pauvres petites lanternes?...
— Deux hideux symboles, monsieur I
— Oh !... il v a lanterne et lanterne. Les nienncs...
— Taisez- VOUS I vous vous laissez dévorer par l'esprit moderne I
— Entamer tout au plus.
— Ce n'est pas tout. Vous vous êtes abonné sans mon aveu à des feuilles incendiaires.
— Le mot est bien gros, papa; mettons /wmzneuses.
— Ne m'appelez plus votre père ! je rougis de l'avoir été... un instant. Nom d'un preux!
Ce juron dénotait chez le comte des Prunellières le dernier degré de l'exaspération.
Artémidor laissa souffler"rauteur de ses jours ; après quoi il lui dit :
— Pourquoi ne voulez-vous pas que je me mêle à mon époque? Il faut connaître un peu de tout. Je veux comparer, m'éclairer, juger. Ces journaux que vous me reprochez de recevoir, les avez- vous lus?
— Dieu m'en garde !
— Ils ne sont pas aussi méchants qu'ils en ont Tair. C'est vous qui êtes furibond, ce ne sont pas eux. Quelques-uns sont aussi bien rédigés que le Rosier de Marie y soyez-en certain.
— Impie! athée I blasphémateur! tonna le comte des Prunellières; il ne vous manque plus que de coiffer le bonnet phrygien!
— Eh! eh! ce n'est pas si laid, répondit Artémidor: toute la Grèce s'en est accommodée jadis.
— Tu déshonores tes ancêtres !
— Laissez donc, papa; savez-vous comment nos ancêtres penseraient et agiraient aujourd'hui?
— Comme autrefois ! fit le noble comte en prenant une attitude.
— Voyons, répliqua Artémidor ; nous sommes entre nous^ et bien seuls. Je sais que nous nous sommes appelés Louchard avant de nous appeler Prunellières. Je deshonore peut-être Prunellières, mais j'honore Louchard à coup sûr.
Hors de lui, le vieux seigneur :
— C'est cela que Ton voas apprend à l'Ecole de droit ?
— Cela, et autres choses encore, répliqua Artémidor avec assurance.
— O ciel I vous l'entendez !
— Non, il ne m'entend pas.
— Sors d'ici ! Je te bannis de ma présence! Tu souilles ces lambris glorieux !
Artémidor sortit, en trouvant que son père la lui faisait un peu trop au marquis de la Seiglière, Scènes de famille regrettables.
Et le travail d'infiltration se poursuit toujours sous le crâne du jeune Artémidor.
Le vieux comte, qui ne peut s'empêcher de sentir battre son vieux cœur dans sa vieille poitrine, a essayé des moyens de douceur.
— Vous savez, a-t-il dit à son fils, que nous partons pour notre château de Landriri-en-Xaintonge, où nous comptons résider pendant tout Tété. Amenez-y un de vos amis, si cela vous fait plaisir; il sera le bien reçu.
— Je vous remercie, moa père; j'userai de votre permission.
Huit jours après, Artémidor se pre'sentait dans le château de Landriri, en compagnie d'un jeune homme qui se faisait annoncer ainsi :
— M. Edgar Marat.
Pur hasard de noms, mais coup de théâtre terrible pour tous les Prunellières, qui étaient réunis dans une salle basse !
La vieille tante Hermangarde en a eu une attaque de nerfs.
Le travail d'infiltration va son train.
Depuis quelque temps, le jeune vicomte reçoit la visite tous lesmatinsd'un individu un peu plus âgé que lui, très correctement vêtu d'ailleurs.
— Qu'est-ce que c'est donc que ce monsieur ? lui a demandé dernièrement le vieux seigneur des Prunellières.
^- Mon répétiteur de droit, a répondu Artémidor d'un ton embarrassé.
Le vieux comte, qui a le ne\ creux comme on dit dans le grand style diplomatique, ne s'est pas contenté de cette réponse. Il est monté un matin, à pas de loup, jusqu'à la chambre de son fils, et il a prêté i'oreille. Ce n'était pas très noble, mais c'était d'un sentiment paternel.
Cette fois, ses cheveux déjà blanchis se sont hérissés d'horreur (il faut bien varier].
Il a entendu des mots extraordinaires: Liberté... e'galité... droits de l'homme... progrès...
Ce n'était pas un professeur de droit qu'avait pris Artémidor.
C'était un professeur de République.