‹ Une troupe de comédiensChapitre 12 sur 54 · A UN AUTRE · texte numérisé non relu

A UN AUTRE

Mon cher d'Upont,

Comment vous comportez-vous dans votre résidence moi\tagneuse, au milieu de vos chèvres et de vos administrés ?

Il faut avouer que le sort nous a mis à une furieuse distance Tun de l'autre : — vous sur la frontière espagnole, moi en pleine lande de Normandie. Cest dur pour deux camarades de Louis le Grand.

Je viens vous demander de vos nouvelles, mon cher d'Upont, et vous donner des miennes. Vous ne bougez pas plus qu'une marmotte : c'est peut-être ce que vous avez de mieux à faire. Mais moi, j^ai pris mon parti d'une façon plus gaillarde. Que voulez-vous? Je n'aime pas les situations ambiguës.

Le soir de mon arrivée, j'ai été accueilli, comme vous l'avez été sans doute, par les cris mille fois répétés de : Vive la République/ Je n'ai pas besoin de vous dire l'envie que j'avais de me boucher les oreilles. Mais il s'agissait de faire bonne contenance; une pantomime expressive a été ma réponse à ces braillards; ils ont pu croire que j'étais enrhumé.

Passe pour cette fois, mais j'ai compris qu'il fallait m'habituer désormais à ces vociférations^ En conséquence, le lendemain matin, mon premier soin a été de sonner mon valet de chambre Jean et de lui dire :

— As-tu une belle voix?

— Moi, monsieur le sous-préfet ?

— Oui, toi... As-tu une grosse voix, ^une forte voix?

— Pourquoi faire> monsieur?

— Pour crier : Vive la République!

— Dame! je ne sais pas, répondit-il profondément étonné.

— Eh bien! essaie un peu.

— Que j'essaie, monsieur le sous-préfci?

— Oui, crie bien fort : Vive la République!

— Vive la République! cria Jean de toute la vigueur de ses poumons.

— Ce n'est pas mal...* mais ce n'est pas encore assez fort.. . Necrains pas de donner tous tes moyens... Recommence... C'est mieux, cela... A présent, retiens bien ce que je vais te dire.

— Oui, monsieur le sous-préfet.

— Tu viendras me crier : Vive la République! le plus souvent possible, et surtout aux moments où je m'y

LtTTRE D'UN SOUS-PRÉFET 3 9

attendrai le moins... même quand Je serai en société... Cela m'accoutumera peu à peu... Tu m*as compris?

— Oui, oui, monsieur le sous-préfet... c'est facile... mais c'est drôle.

— C'est drôle pour toi.

— Je vas-t'y m'en donner! fit le brave garçon en sautant joyeusement.

— Maintenant, tu peux me laisser.

— Oui, monsieur le sous- préfet ... Vive la République!,., A tous les moments, n'est-ce pas?... Vive la République!,,. Voyez-vous comme cela va tout seul !... Comptez sur Jean, monsieur le sous- préfet !

Et, jusqu'au bas de l'escalier, je pus entendre retenir le nouveau cri des temps modernes.

Pas poli, le journaliste radical de mon arrondissement ! Pas poli du tout !

Voici la bordée dont il me salue dans son numéro de ce matin :

« Notre nouveau sous-préfet, M. de Cochléaria, est arrivé hier dans notre ville, à dix heures du soir, comme un oiseau de nuit... »

Que dites-vous de cet oiseau de nuit, mon cher d'Upont?

— « Nous allons le voir à l'œuvre, à présent... »

Comme il est pressé! Ne peut-il pas me laisser au moins le temps de respirer?

a Nous réclamons des améliorations sérieuses.

40 UNE TRxOUPE DE COMÉDIENS

L*heure est venue où nous ne nous payons plus de vaines paroles. Mais, quoique notre concours loyal lui soit assuré dans tout ce qu'il tentera pour la consolidation de ridée républicaine, nous craignons fort que le nouveau fonctionnaire envoyé par le ministre de l'intérieur ne soit pas encore le sous-préfet de nos rêves. »

Mais si 1 mais si!

« Les antécédents politiques de M. le baron Hector de Cochléaria ne sont pas de nature à nous inspirer une grande confiance. Il a tour à tour donné des gages à chaque parti... »

Eh bien ! c'est un excellent procédé pour chercher la vérité.

« Il appartient à cette classe d'ambitieux subalternes et d'esprits superficiels^ frottés de scepticisme, à qui tous les moyens sont bons pour arrivera ce qu'ils appellent une position.

» On s'est plusieurs fois égayé sur la noblesse de M. le baron Hector de Cochléaria, qui se prétend issu d'une illusire souche bretonne. D'après les renseignements qui nous sont communiqués par un de nos amis, grand fouilleur d'archives, les Cochléaria n'ont aucune parenté avec les Loc-Maria, du Morbihan; ils descendent tout simplement d'un Loch, — qui était pharmacien à Lesneven. Nous voilà bien loin du combat des Trente. »

Paltoquet î polisson !

Voilà jusqu'oïl ils en sont venus, mon cher d'Upont ! Voilà les armes qu'ils ne dédaignent pas d'employer contre nous ! Aussi bien que moi vous savez à quoi vous en tenir sur ma noblesse, Dieu merci; nous avons eu des d'Upont dans notre famille. Mais voyez

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