‹ Une troupe de comédiensChapitre 13 sur 54 · LETTRE D'UN SOUS-PREFET · texte numérisé non relu

LETTRE D'UN SOUS-PREFET

quel effet déplorable peuvent produire sur mes administrés les calomnieuses insinuations de ce folliculaire!

Comme vous le pensez bien, ma première idée avait été de lui envoyer un cartel et de lui fourrer six pouces de lame dans le ventre/

Mais après quelques instants de réflexion, j'ai renoncé à ma première idée. J'ai compris que je faisais fausse roule, que le gouvernement ne m'avait pas envoyé dans ce pays pour ferrailler, et qu'enfin les intérêts de la France devaient passer avant le souci de ma dignité personnelle.

L'homme s'est effacé devant le citoyen.

En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, la sérénité a reparu sur ma figure, et j'ai déchiré le numéro du journal radical, pendant qu'un sourire de mépris venait plisser ma lèvre ironique. — Le mépris, cette arme des forts !

Si jamais je fais faire mon pqrtrait, ce sera dans cette attitude, et avec le souvenir de cet épisode.

C'est égal, le rédacteur de cet entrefilet, je le rattraperai tôt ou tard.

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Il est très gentil le petit castel qui me sert d'habitation. C'est un bâtiment de la fin du dix-septième siècle, rômanii dans plusieurs parties et approprié aux exigences modernes.

Mon prédécesseur avait particulièrement porté ses soins sur la salle à manger. Je compte y donner de pe-

titsdiners de conciliation et d'apaisement. Il y a près d'ici un joli cours d'eau, qui produit des truites exquises, à ce qu'on m^a affirmé.

Mes convives seront chaque fois tries sur le volet du clergé, delà magistrature, de l'armée, de l'industrie, du notariat et de la médecine.

Vous voyez, mon cher d'Upont, que j'ai quelques prétentions au titre de gastronome. Dans nos dîners d'anciens condisciples à la Maison d'Or, c'est toujours moi qu'on charge de la rédaction du menu, — et j'ose dire que jusqu'à présent vos suffrages m'ont toujours soutenu dans cette œuvre d'initiative. Quelques-uns d'entre vous veulent bien se souvenir encore de mon turbot impérial à la sauce Compiègne.

Quoique placé aujourd'hui sur un plus modeste terrain, je prctenJs soutenir ma rJputation. La cuisine n'est pas sans affinité avec la poliiiqje. Bien traiter, c'est déjà la moitié de bien administrer.

J'allais vous en écrire plus long, mo.i cher d'Upont, lorsque ce butor de Jean est entré sur la pointe du pied dans mon cabinet et est venu me hurkr dans l'oreille :

— Vive la République!

J'ai fait un bond, mais un tel bond que la plume m'est tombée des mains.

Allons, je ne suis pasencore habitué

lime faudra de nombreuses répctitions, je le vois bien.

En attendant de vos nouvelles, mon cher d'Upont, je demeure votre collègue et votre ami.

L'évêque était dans son église.

Les orgues jouaient, les cierges brillaient. Des encensoirs d'argent balancés par des enfants rouges re'pandaient une vapeur enivrante. Mille voix, la plupart argentines, s'unissaient dans un seul cantique. Au dehors, les cloches sonnaient à toute volée.

La procession se préparait à sortir.

» Elle se déroulait déjà sur une double haie de jeunes filles et de jeunes garçons; les bannières aux riches couleurs s'agitaient dans l'air ; les gros chantres marchaient en cadence, faisant mugir de respectueux tonnerres dans leurs vastes poitrines. Puis venaient les membres du chapitre, solennels, et parmi lesquels on distinguait plus d'un front extatique ou imposant. — Mais personne n'était plus beau que Tévéque.

Sous un dais de velours pourpre, orné de panaches de plumes et porté par quatre lévites entièrement vê-

tus de blanc^ sous ce dais incrusté de pierreries et dont les glands étaient tenus par des personnes considérables, — l'êvêque s'avançait, enveloppé d'une chape étincelante, moitié or et moitié dentelles. Il s'avançait lentement, gravement, la tête haute, livrant à Tair tiède et sacré les boucles grisonnantes de ses cheveux. Il s'avançait dans cette gloire, dans ce nuage, dans cette musique.

Il était beau ainsi, je vous le jure.

Les portes de l'église s'étaient ouvertes avec fracas pour laisser passer la procession.

Tout à coup, un événement extraordinaire se produisit.

L'évêque s'arrêta brusquement, et toute la procession avec lui.

Il venait de se rencontrer face à face... avec qui ?

Avec un chien.

Moment de stupeur!

Ce chien était là, candide, étonné, l'œil doux^ les oreilles remuantes, calme comme quelqu'un qui se sent dans son droit.

Et il rétait, en effet. II l'était de par le proverbe : Un chien regarde bien un évêque.

Ce proverbe, qui court les rues depuis un temps immémorial, la queue et la vérité en trompette, ren- * ferme un fragment précieux de la sagesse des nations.

Il est évident que l'auteur de ce proverbe, — demeuré inconnu comme tous les auteurs de proverbes, — a voulu rendre, dans l'image la plus saisissante que son cerveau ait pu lui fournir, ce qu'il y a .au monde de plus humble et de plus superbe.

De plus humble, de plus rampant, de plus pauvre, de plus nu, de plus sincère : — le chien.

De plus superbe, de plus haut, de plus étoffé, de plus chamarré, de plus regardé, de plus escorté : — révéque.

Médor et monseigneur.

^ ^otez bien que rien n'empêchait l'auteur du proverbe de choisir un général.

Non; il a préféré l'évéque, dont lecosiume lui à paru plus exorbitant.

Ensuite, cela posé, il a affirmé pour le chien le droit suprême de regarder face à face le prélat.

Et tant qu'il y aura sur terre des évêques et des chiens, ceux-ci auront éternellement le droit de regarder ceux-là.

Puérile satisfaction !

Le véritable progrès serait de forcer les ëvciues à regarder un peu plus les chiens.

Cependant la procession s'était peu à peu remise de son émoi.

Un suisse aussi majestueux que Louis XIV^ et dont un resplendissant baudrier barrait tout le ventre, avait croisé sa pique contre le chien malappris, — lequel avait été immédiatement appréhendé au col par des agents de Tautorité et conduit en fourrière, ce qui est la prison des toutous.

Cela prouve que si Ton peut regarder un évêque, ce n'est pas toujours impunément.

Le pieux cortège reprit alors sa marche autour de Téglise, — car on sait qu'à Paris il est enjoint au clergé de se renfermer dans cette limite.

Mais il était écrit que la procession devait, ce jour-là, essuyer une seconde avanie.

Au tournant extérieur du chœur, une espèce de mendiant, de porte-besace, se tenait négligemment adossé à une colonne. On avait fait inutilement plusieurs efforts pour le déloger de là. Le Thomas Vireloque n'avait pas la physionomie commode et prétendait garder sa place au grand air.

Il regarda venir à lui ce flot humain, qui chatoyait et qui chantait; — et une grimace égaya pour une minute les broussailles de sa face.

Le dais magnitiqne effleura le mendiant, au point de lui faire sentir leventdesquatre panaches. L'évêque, distribuant sa bénédiction devant lui, passa, resplen*

dissant — mais ayant eu le temps d'entendre ces mots murmurés par le mendiant :

— Crosse d'or, évêque de bois!

Un autre proverbe.

Un Député, seul.

Il achève de lire une lettre qu'il vient de recevoir de ses

électeurs.

« Ceux qui vous ont nommé comptent sur vous.

» // est temps de tenir ce que vous ave:{ promis, »

Ah! c'est vrai, j'ai promis beaucoup de choses; ce n'est pas le plus beau de mou affaire I

a D'importantes séances se préparent; vous ne » pouve:^ faillir à votre mandat. »

Et qui est-ce qui pense à y faillir, mes braves clients ? Dormez sur vos vingt-deux mille quatre cent quarantedeux oreilles (à 11,221 suffrages, cela fait le compte, n'est-ce pas ?) et laissez- moi tranquille!

5o UNE TROUPE DE COMÉDIENS

« Le parti conservateur manque de bras : la société » se désorganise de toutes parts. Il j^ a une place à » prendre à la Chambre. Leve^-vous et parle:{ ! »

Parlez I parlez ! cela leur est bien facile à dire. Ne croirait-on pas qu'il n'y a qu'à ouvrir la bouche ? (// froisse la lettre et la jette loin de lui,) Hélas ! ils ne savent pas où le bât me blesse. Le don de l'éloquence m'aétérefusé. [Avec amertume,) Complètement refusé. Après plusieurs années consacrées à l'étude des grands modèles, j'ai dû reconnaître que Je n'avais pas le signe. — Fatalité ! — J'Jcris assez bien, je peux l'avouer sans fatuité: j'ai quelquefois envoyée la Revae de mon département des articles qui ont été remarqués. Mais je ne peux par parler plus de cinq minutes sans me troubler et perdre le fil de mes idées.

Ma prononciation elle-même est tout à fait défectueuse, je suis forcé d'en convenir. C'est un mélange de picard et d'auvergnat, — singulier à ce point qu'un sténographe trop consciencieux a livré à son journal le début d'une de mes courtes harangues tel qu'il était parvenu à son oreille : Méchieux et hounourables coinfrères.,.

Que voulez-vous devenir après cela?

J'ai vainement essayé des procédés de Démosihènes; comme lui, je me suis gargarisé avec des cailloux, — j'en ai même avalé deux ou trois. Cela a été absolument inutile.

Mes chers commettants, si en me nommant vous avez compté sur un orateur, vous pouvez vous fouiller.

DANS LE SILENCE DU CABINET 5 i

Tout ce que je peux essayer de faire pour vous, c'est d'être un interrupteur.

Cela vous va-t-il?

Je veux bien me résoudre à ce rôle, qui n'a que le brillant de l'éclair.

Je ne sais pas parler, j'empêcherai ceux qui parlent. Je ne sais pas persuader, je crierai.

Il y a des interrupteurs célèbres. Il y a eu M. de Boissy, ^ui chevauchait le dada de l'Angleterre ; il y a eu M. de Pire, dont les exclamations d'étonnement avaient bien leur valeur. M. de Boissy est mort, le marquis de Pire est je ne sais où.

Il y a eu aussi Glais-Bizoin. Glais-Bizoin serait assez mon type. Il était maigre comme un clou, je suis maigre également. II se démenait sur son banc et jaillissait comme un diable du fond d'une boîte à ressort; je me démènerai et je jaillirai.

Vous avez raison, il y a une place à prendre à la Chambre. Mais il faut que je me hâte : quelqu'un pourrait bien la prendre avant moi.

L'interruption est un art; j'y veux devenir maître.

UNK TROUPE DK COMEDIENS

J'étudierai l'interruption dans toutes ses variétc's, qui sont innombrables.

L'interruption courante : Pourquoi pas? En êtesvous bien sûr ?... Qui vous la dit ? C'est ce que nous verrons/ On la jette de sa place, rapidement, le visage tourné aux trois quarts vers la tribune.

L'interruption fine, railleuse, érudite même : Ils sont trop verts!,,. Nous Virons dire à Rome... Qui trompet'On ici ?... Sic transit gloria mundi... Vous êtes orfèvre, monsieur Josse. — Elle doit être envoyée adroitement, en clignant des yeux, avec un sourire. Les délicats l'accueillent avec un murmure d'approbation.

L'interruption sévère : Nous avons cessé de vous croire Asse:^ de compromis.... Le pays nous regarde.,,. Il est temps que les masques tombent! — Ici, il est nécessaire d'enfler la voix. On peut ne pas se lever de sa place. Un grand air de hauteur.

L^interruption fougueuse : Ose\'le donc ! Nom-

me\-le ! Nous vous en défions ! Cest une calomnie ! — Là, on doit se lever, c^est indispensable, ou plutôt se dresser, le bras étendu, l'œil étincelant.

L'interruption indignée, exaspérée, apoplectique :

Vous en êtes un autre! A l'ordre! Vous ne

me le dirie\pas en face !.. ., Et le pétrole ! Pre-

ne:[ garde à vous ! — Crescendo, vacarme. C'est le moment de bondir, d'escalader les bancs, de se précipiter jusqu'au pied de la tribune, de se livrer à la pantomime la plus désordonnée, de montrer le poing à l'orateur. Triomphe de l'interruption î

Quelque chose me dit que je serai beau dans ce rôle.

(// S* est exalté à ces tableaux. Il ôte sa cravate^ passe ses doigts dans ses cheveux et se place devant sa glace).

Essayons quelques poses d'interrupteur.

Essayons aussi quelques cris d'interrupteur. (// tonne, il mugit, il éclate, il proteste, il accuse, il condamne, il flétrit, il écrase, il foudroie.)

Au bruit que fait le député, madame accourt tout efikrée.

Madame. — Qu'est<e que tu as, mon ami? Que t'arrive-t-il? J'ai cru que le feu était à la maison !

Le Député, s* exaltant de plus en plus, — Le feu, oui, c'est vous qui mettez journellement le feu aux quatre coins de l'Europe avec vos détestables doctrines !

Madame. — Comme te voilà fait ! Les yeux te sortent de la tête. Pourquoi crier ainsi ?

Le Député. — N'avons-nous pas le droit de crier à l'aide, alors que l'anarchie se dresse de tous côtés autour de nous ?

Madame. — Où ça, l'anarchie ? Es-tu fou ?

Le Député. — La folie est de votre côté, démagogues et radicaux !

Madame. — Tu veux donc te faire enfermer?

Le Député. — Je vous enfermerai auparavant, vous autres, dans vos cercles vicieux !

Madame. — Calme-toi^ Prosper.

Le Député. — Le calme serait une faute, en présence de vos violences!

Madame. — Je ne te reconnais plus, en vérité; tu me fais peur, mon ami.

Le Député. — Vrai ?

Madame. — Comme tu as chaud I Est-il possible de se mettre dans des étais pareils?

Le Député, s' essuyant le front , — Que veux-tu? il faut bien s'entraîner.

Madame. — Mais que fais-tu ainsi ?

Le Député. — Tu le vois, j'ititerromps.

Madame. — Qui?

Le Député. — L'Assemblée. Cest une répétition

dans le silence du cabinet.

Quelque temps après. En province, dans un café. Les habitués

lisent un journal de Paris.

— Quel gaillard que notre député !

— Comme il leur dit leur fait à tous!

— Faut-il qu'il en ait, des poumons!

— Quand je disais que c'était l'homme qu'il nous fallait !

— Il ne procède pas par longs discours, mais comme c'est tapé !

— Quelle conviction!

— Quel esprit d'à-propos î

— Quelle chaleur I

— Et quelle belle place il a su prendre à la Chambre!

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