LE C A N U
La misère des ouvriers lyonnais est un fait malheureusement périodique. A toutes les époques, les pauvres ouvriers canus (vcritable orthographe), « tafifetaquiers et satinaires », ont exhalé leurs doléances en prose et en vers, — ainsi que le témoigne cette vieille chanson que j'ai souvent entendu fredonner à la Croix- Rousse, à Saint-Paul, à Saint-Just:
Un canu, qu'un temps de disette
Forçait à chanter lous les jours,
Disait à sa chère navette,
Objet de ses tendres amours :
La meurte, hélas ! a remplacé la presse Où ton secours vint relustrer mon bras; Et aujourd'hui que nous n'ont plus de presse, Bambanne-toi, mais ne t'enrouille pas!
Les canuSj qui forment une population dans la po-
pulation de Lyon, sont en temps normal les getis les plus gais du monde, avec beaucoup d'esprit naturel.
Voulez-vous connaître l'histoire de l'un d'eux, qui estj à peu de chose près, l'histoire de tous? Jirome Roquet, dit Tampias^ va vous renseigner dans son jargon naïf, — un patois très coloré, une mosaïque d'argot et de néologismes à dérouter Francisque Michel luimême.
Mais ce qu'il est impossible de faire passer sur le papier, c'est l'accent canu qui accompagne ce patois, accent traînard, plein d'inflexions doucereuses, câlines, hypocrites même; avec des ô et des à démesurément circonflexes : un^ salle ^ une table : puis, des terminasons vives dans le goût bordelais.
Jirome Roquet est un ouvrier en soie depuis l'enfance. Rien de particulier jusqu'au temps de ses amours.
a J'étais napprenti cheux le père Bigalet, taffetaquier, rue de Bourdy, en bas de Gorguillon. Sa fille, Josette Barnadine, travaillait à côté de moi; elle m'avait montré d'abord ce que fallait faire sur mon mequier, et, pour recompense, je li faisais souvent des canettes, quand aile en chômait; petit z'^à petit, je sentis un feu que me delavorai depuis la râtelle jusqu'aux clapotions; plus je l'arregardais, plus çà chauffait. »
Voilà l'exposition.