‹ Une troupe de comédiensChapitre 20 sur 54 · LECANU · texte numérisé non relu

LECANU

ma chère Barnadine, pauvre petit mequier tout neufe garni de si jolis z'harnais ! Adieu; rappelle-toi ton Jiromel Va, nous nous retrouverons dans ce l'autre boutique ; oye soin de tenir la tête à la luquerne pour m^ voir arriver.,. »

Ce n'est pas tout.

L'image de sa femme p)oursuit continuellement le pauvre Jirome :

« La nuit, je me roule dans mon lit, tantôt à grabotton, tantôt à bouchon, sans pouvoir quasi deurmi. Je revois me n'épouse, je vas pour la suivre, pour embrasser ce t'ombre enchanteuse; mais tout d'un coup une moye de fumée fait escanner de ma vue. Comme le pauvre loup de poivre je tâtonne à borgnon, je m'égare dans un abirinihe où j'entends des réjouissances paradinales J'arrive à la porte de paradis,

je veux y rentrer, maiscebibon de saint Pierre me cogne un coup de son manillon de clefs su le nez. La douleur me réveille et je me trouve au milieu de ma boutique, le groin contre mon rouleau que m'a cabossé le nez. Alors je m'aperçois que toutçà est à derire, et je retombe dans les regrets et les pleurs.

» Ah! comment ne pas regretter uneparfaiture semblable î... »

Encore quelques années, et Jirome Roquet rejoint la Barnadine au tombeau.

Jirome Roquet, dit Tampias, est un type populaire à Lyon.

Cest Touvrier canu par excellence.

A ce titre, J^ai voula le faire connaître à mes lecteurs de Paris.

Comme on est toujours le fils de quelqu*un, ainsi que le fait judicieusement observer le magistrat Brid'oison, — Jirome Roquet a été créé et mis au monde vers les premières années de ce siècle par M. Etienne Blanc, un Lyonnais de la vieille roche, ancien tambour des armées républicaines sous le général en chef Bonaparte .

Le Député {de la Droite). — On a sonne, je crois.

La BonnEj entrant. — Monsieur, c'est votre coiffeur.

Le Député. — Faites entrer.

Le Coiffeur. — Monsieur, j'ai bien l'honneur...

Le Député. — Ah ! c'est vous, monsieur... je neme souviens jamais de votre nom.

Le Coiffeur. — Louis.

Le Député. — Eh bienl monsieur Louis, dépêchons-nous, s'il vous plaît; mes minutes sont comptées.

Le Coiffeur. — Je vous en demande dix à peine, monsieur le député. Veuillez vous asseoir là. (// lui attache la serviette autour du cou.)

Le Député. — Oh ! vous serrez trop fort 1

Le Coiffeur. — Je ne m'en apercevais pas. Dcsir2z-vou5 de l'eau froide ou de l'eau chaude?

Le Député. — De l'eau froide... tout ce qu'il y a déplus froid. Je suis un Spartiate. Et cependant on nous traite de jouisseurs!

Le Coiffeur. — Calomnie!

Le Député. — N'est-ce pas?

Le Coiffeur. — Pure calomnie ! (// commence à le savonner, )

Le Député, faisant la grimace, — Diable ! Toute réflexion faite, donnez-moi de l'eau tiède.

Le Coiffeur. — A votre aise.

Le Député. — A propos, monsieur Louis ?

Le Coiffeur. — Monsieur le député?

Le Député. — Avez-vous profité des deux places de tribune que je vous ai données hier?

Le Coiffeur. — Certainement, monsieur le député. Je suis allé à Versailles avec ma belle-sœur. Nous étions très bien placés; je vous en remercie. (// commence à le raser, )

Le Député. — Une chaude séance, hein?

Le Coiffeur, — Très-chaude... La tête un peu de côté.

Le Député. — Et comme la Droite a donné!

Le Coiffeur. — La Gauche aussi.

Lk Député. — Ohl mollement, bien plus mollement... Nous remportons en chaleur et en conviction. Aïe !

Le Coiffeur. — Q,u'avez-vous?

Le Député. — Vous m'avez coupé.

Le Coiffeur. — Je ne crois pas.

Le Député. — Si fait! Je le sens bien.

Le Coiffeur. — Cela ne se voit pas..

Le Député, avec humeur. — Faites attention. (Silence.)

Le Coiffeur. — Monsieur le député me faisait rhonneur de me parler de la séance d'hier...

Le Député. — Ah!... oui... Avez-vous entendu mes deux interpellations ?

Le Coiffeur. — Qui vous ont fait rappeler à Tordre. Parfaitement.

Le Député. — La première....

Le Coiffeur. — Ouvrez la bouche.

Le Député. — C'est lorsque Torateur, outrepassant toutes les libertés de la tribune, a tenté de déverser l'outrage sur le parti auquel je m'honore d'appartenir. Alors, je me suis levé de ma place, comme mû par un ressort, et je me suis écrié...

Le Coiï^feur. — Fermez la bouche.

Le Député. — Je me suis écrié : « Cest infect! i>

Le Coiffeur. — Tout le monde a dit : A la porte I

Le Député. — C'est bien possible... dans la mêlée! Mais je ne me suis pas laissé intimider par les clameurs. Je me vois encore debout et frémissant... « C*est infect! »

Le Coiffeur. — Levez le menton.

8o UNE TROUPE DE COMÉDIENS

Le Député. — Il me semble que Vin extenso n'a pas suffisamment insisté sur mon attitude.

Le Coiffeur. — 11 est si mal rédigé.

Le Député. — Ma seconde interpellation a bien eu son opportunité^ elle aussi.

Le Coiffeur . — Certes !

Le Député. — Elle avait peut-être un caractère plus énergique que la première.

Le Coiffeur. — Heu I heuî

Le Député. — Vous vous en souvenez... L'orateur des gauches avait comblé la mesure. J'étais hors de moi^ je ne me possédais plus. Tout à coup, je descendis de.mon banc et je vins me poser au pied de la tribune. Là, m'adressant fièrement à l'orateur^ je lui dis : « Vous en êtes un autre ! »

Le Coiffeur. — Cétait grave !

Le Député.— Et jelui montrai le poing par deux fois.

Le Coiffeur. — On vous a crié alors : Allez vuus coucher!

Le Député. — Non, allez vous cacher.

Le Coiffeur. — Cacher ou coucher...

Le Député. — Ce n'est pas la même chose.

Le Coiffeur. — Bah !

Le Député. — Mais non... Aïe !

Le Coiffeur. — Qu'est-ce que c'est ?

Le Député. — Le rasoir, parbleu 1

Le Coiffeur. — Le rasoir?

Le Député. — Il vient d'entrer dans la chair. Que le diable vous enlève I

Le Coiffeur. — C'est singulier! Un ravoir tout neuf. Mais aussi, monsieur le député, je vous ferai observer que vous remuez constamment.

LE DÉPUTÉ ET LE COIFPÇUR 8 l

Le Député. — Allons, c'est bien; je vais m'immobiliser. Continuez. Est-ce que cela saigne beaucoup?

Lk Coiffeur. — Pas du tout!

Le Député. — Sapristi I cela me cuit cependant I {Un silence.)

Le Coiffeur. — ... Et puis, c'est que vous avez la barbe d'un dur!

Le Député. — C'est vrai. J'ai quelquefois eu l'envie de la laisser pousser... mais l'idée que je pourrais ressembler à un démocrate m*a toujours arrêté.

Le Coiffeur. — Il y a des démocrates rasés.

Le Député. — Laissez donc !

Le Coiffeur. — Et parfaitement rases... j'en sais quelque chose : il m'en est passé beaucoup par les mains.

Le Député. — Vous voulez rire... Ils ressemblent tous à des ermites ou à des sachems. Et puis, si hérisses, si. ébouriffés...

Le Coiffeur. — A moins qu'ils ne soient chauves.

Le Député. — S'il n'y avait que ces gens-là pour faire la fortune des coiffeurs!

Le Coiffeur. — Nous nous contentons de peu, monsieur le député.

Le Député. — Enfin, convenez que vous étiez bien

plus heureux sous l'empire?

Le Co^f^evr, s interrompant de raser. — Plaî» il?

Le Député. — Allez donc, mon ami, je suis press'^, je vous Tai déjà dit.

Le Coiffeur. — Monsieur le député ne m^a jamais fait l'honneur de me regarder en face. Sans cela, il se serait peut-être aperçu que je n'ai guère plus de vingthuit ans.

Le Député. — Eh bien t

Le Coiffeur. — Eh bien! cela prouve que je ne connais des douceurs de l'empire que les horreurs de la guerre.

Le Député, inquiet. — Vraiment!... veillez à voire rasoir.

Le Coiffeur. — Mon père a étJ tué par les Prussiens... Moi, je suis resté six mois dans les prisons d'Allemagne.

Le Député. — N'allez pis si vite, je vojs en prie... Ne me rasez pas de trop près.

Le Coiffeur. — Pourquoi donc cela, monsieur le député?

Le Député. — Pas de trop près, je vous le répète, monsieur Louis.

Le Coiffeur. — A la marseillaise, morbleu ! à la marseillaise!

Le Député. — Non, pas dt Marseillaise! {A pari.) O Marceau !

Le Coiffeur, continuant de raser avec rage. — Ne faites donc pas l'enfant, monsieur le député.

Le Député. -7- Prenez garde! {Silence.^

Le Coiffeur. — Voilà qui est fait.

Le Député, se levant. — Merci. (Allant se regarder dans une glace. Froidement.) Monsieur, vous m'avez coupé trois fois.

Le Coiffeur. — En étes-vous bien sûr?

Le Député. — Regardez plutôt. Vous m'avez coupé trois fois, en tendez- vous >

Le Coiffeur. — En trois endroits différents, monsieur le député; remarquez-le bien. Pourquoi a'étesvous pas resté tranquille? Rester tranquille, tout est là, monsieur le député.

Le Député. — Demain, vous m'enverrez un autre garçon.

Comment se fait-il qu'au temps des phyèiologies, celle du Nouveau Décor é n'ait pas tenté la plume d^un Louis Huart ou d^un Charles Philippon ?

Il y a là une étude à faire^ ou^ sinon une étude^ au moins un croquis.

On arriérerait à quelque chose de souriant et d'inoffensif en songeant seulement à Gavarni.

Le jour de la nomination au grade de chevalier de la Légion d'honneur est classé dans la série des plus beaux jours de la vie.

C'est le premier degré — et le plus difficile à atteindre — dans la voie des honneurs .

Le reste va tout seul.

A de 1res rares exceptions près, le nouveau décoré peut donc être considéré comme un homme parfaitement heureux.

Après avoir constaté sa nomination au Journal officiel, le nouveau décoré n*a rien de plus pressé que d'envoyer chercher une petite boîte de rubans rouges.

Mais il est rare que sa domestique s'acquitte avec intelligence de cette commission. — Il décidedonc qu'il s'en chargera.lui-méme.

En conséquence, il se dirige vers les galeries du Palais-Royal; il entre, le front levé, dans un de ces magasins étincelants où, sur des coussins de velours, s'étalent des plaques de pierreries, des crachats de diamants, des croix de toutes les dimensions, — éblouissants spécimens de tous les ordres de la terre.

Que de fois ne s'était-il pas arrêté en contemplation devant ces vitrines incandescentes ! avec quels regards d'envie n'avait-il pas plongé daiisce pèle- mélc féerique!

Aujourd'hui, le voilà qui, comme Ruy Blas, a marche, lui vivant, dans son rêve étoile » I

— Madame, dit-il en écoutant sa propre voix avec ravissement, voulez-vous me montrer des rubans de la Légion d'honneur?

— Volontiers, monsieur, lui répond la marchande, qui lui semble belle comme un astre.

Et elle vi Je devant lui tout un assortin":cp.t.

— Voici des nœuds à deux pointes et à trois pointes, dit-elle... en voici de gracieux, deisévères, de négligés^ de chiffonnes, de tortillés... en voici de larges... et de presque imperceptibles...

Si le nouveau décoré nMcoutait que son goût, il choisirait le plus large; mais il n'ose.

La marchande ajoute de son chant de sirène :

— Nous en avons d'autres en imitation de corail, à l'usage des gens économes... on les nettoie avec une petite brosse, et ils durent toute la vie.

Toute la vie !

Le nouveau décoré est long à faire son choix.

Il n'en finit pas.

Pourtant il s^arrête à une douzaine de rubans variés.

— C'est trois francs soîxantecentimes,luiditla marchande.

Il estime que cela est pour rien. Trente centimes le bout de ruban î El il paye avec enthousiasme.

Puis, solennellement, il s'en plante un sur le revers gauche de son habit.

Pas sur le revers droit ! Cela ne compterait pas.

Le première sortie du nouveau décoré ne s'accomplit pas sans une certaine émotion.

Il affecte un air indiffèrent qui ne trompe personne; malgré lui^ ses regards s'en vont chercher sa boutonnière, ce qui le fait affreusement loucher.

Il nepeut résister au désir de se regarder furtivement dans les glaces qu'il trouve sur son chemin.

Il sourit de sa faiblesse, caril faut admettre, — n'estce pas, — que le nouveau décoré est un homme intelligent, mieux que cela, un homme d'esprit.

Mais il est de son temps, de sa date, de sa société.

Une des observations porte sur le grand nombre de collègues qu'il rencontre dans la rue.

— C'est inimaginable I murmure-t-il; je n'avais jamais fait attention à la quantité des gens décorés qui émaillent le pavé de Paris... on ne voit que cela !

Puis, il ajoute avec humeur :

— En vérité, le gouvernement devrait être plus avare de cette faveur... on en diminue la valeur en la prodiguant.

La principale préoccupation du nouveau décoré est celle-ci.

— Pour qui me prend-on ?

Et, sans attendre la réponse, il redresse machinalement sa taille, il se cambre, il fait sonner ses talons

comme s'ils avaient des éperons; et s'il tient unecapnc à ta main^ il la fait siffler comme si c'était une cra* vache.

Un homme à qui personne ne s'avise de dénier l'esprit et la griffe, l'auteur des Odeurs de Paris, a écrit à ce sujet :

« Le même sentiment qui fait que les militaires aimeraient mieux qu'il y eût une décoration spéciale pour les civils fait aussi que lescivilsaiment beaucoup mieux avoir la même décoration que Lsmilitaires. Il est clair que la croix d'honneur perdra de son charme aux yeux de beaucoup de pacifiques chevalierset d'aspirants non moins pacifiques lorsqu'elle n'aura plus ce reste de minois guerrier qui fascine les dames et les gamins.

» Dans la multitude d'adjoints, chefs de bureau^ artistes, gens de lettres et autres civils qui défilent avec rinsigne de l'honneur, en est-il beaucoup qui soient sensibles au plaisir de laisser croire qu'ils ont attrapé leur affaire sur la Bérésina ou à Sébastopol, et qu'ils pourraient montrer leurs blessures?... »

Pendant quinze jours au moins, le nouveau décoré est en butte aux félicitations de tous les amis qu'il rencontre.

On lui saute au cou, on Tétouffe d'embrassades, on lui disloque le bras à force de lui secouer la main.

Toutes ces démonstrations sont-elles bien loyales?

Quelques-unes lui font faire de singulières grimaces.

Aux félicitations verbales se joignent les felicitatio.is écrites, qui ne sont pjs moins nombreuses. Le nouveau décoré est accablé de lettres, ponant toutes cette suscription : « A monsieur N..., chevalier de la Légion d* honneur, »

La rédaction en est généralement uniforme.

Cest toujours :

« Mon cher ami, •

» Je m'empresse de vous adresser mes sincères compliments au sujet de la distinction dont vous venez d'être l'objet. Jamais croix n'aura été mieux placée que sur votre poitrine, etc., etc. »

Ou bien :

(( J'ouvre à l'instant mon journal et je lis votre nom parmi les nouveaux chevaliers. Il y a longtemps déjà que cette recompense vous était due. Jamais croix n'aura été mieux placée, etc., etc. »

Quelquefois, la missive affecte des formes plus familières, telles que celle-ci ;

a Mon pauvre vieux,

» Eh bien ! tu y es donc passé comme les autres ! Ce n'était pas la peine, — non, pas la peine assurément, — de tant nous la faire à l'indépendance il y a quelques »nnces. Il ne faut pas dire : Fontaine...

» C'est égal, va, je ne i^en veux pas, ma femme non

plus. Tu peux toujours venir manger la soupe chez nous tous les mercredis. Tu es un bon enfant. Jamais croix n'aura été mieux placée, etc., etc. »

Lorsque le nouveau décore est poli, il répond ordinairement à CCS lettres. Cela peut durer longtemps comme cela.

Si h nouveau décoré habite Paris et est né en province, il est impossible, au bout de quelque temps, qu'il résiste au désir d'aller se montrer — lui et son ruban rouge — dans son pays natal.

Il y a là des vanit.'s de clocher à satisfaire, d'anciennes rivalités à écraser, des humiliations à racheter, des vengeances à exercer sur des inib'cilcs et des méchants.

Il y a souvent toute la revanche d'une jeunesse opprinè3 et injuriée...

Je recommande à Léonce Petit, si original et si vrai dans ses es]uisses de la vie de province, ce sujet de tableau : Retour du nouveau décoré dans ses foyers.

Qu'il place beaucoup d'oies au seuil des portes, son dessin sera parfait.

Peu à peu, le nouveau décoré s'accoutume à porter sa croix.

Au bout d'un an, vous ne le reconnaîtriez plus.

Son allure est redevenue délibérée; il ne se regarde plus passer dans les vitres des magasins ; son ruban n'est plus renouvelé aussi fréquemment.

Il oublie même quelquefois qu^il est décoré.

Cela prouve que \t plus beau jour de la vie se continue difficilement trois cent soixante-cinq fois.

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