LE RETOUR DU CANDIDAT
La place d*un village breton, un jour de marché. Grande animation. Des chevaux, desbœufs, des gendarmes. Mendiants chantant des cantiques. Plusieurs paysans, houarn, Kalo, Mériadek, causent ensemble. — Le candidat, sombre et la tête baissée, traverse lentement les groupes.
Houarn. — Tiens! notre député qui est revenu chez nous.
Kado. — C'est vrai, dame!
Mériadek. — Comme il a Tair contrarié.
Kado. — Il a quasiment la mine de notre vieux chien un jour de pluie.
Houarn. — Ben sûr, il lui sera arrivé quelque chose de surnaturel... Ah! il nous a vus; il vient à nous.
Le Candidat. — Bonjour, mes amis, bonjour.
Houarn. — Votre serviteur, monsieur le marquis.
Mériadetk. — C'est bien aimable à monsieur le marquis de revenir nous voir si tôt que ça.
Le Candidat. — Helas I
Kado. — Monsieur le marquis vient sans doute b'informer denos besoins. C'est pas pour dire, mais nous avons beaucoup souffert. Le commerce des bestiaux va doucement.
Le Candidat. — Vos besoins me seront toujours chers, mes anjis; mais dans ce moment il ne m'appartient pas de m'en occuper, à mon grand regret.
Kado. - Comment cela, monsieur le marquis?
Le Candidat. — Vous ne savez donc pas la nouvelle ?
HouARN. — Quelle nouvelle?
Mériadek. — C'est-i une autre inondation?
Kado. — Les nouvelles sont ben longues à arriver à Plouarec.
Le Candidat. — Eh bien ! on m^a invalidé, à Paris.
Les trois Paysans. — Invalidé?
Kado. — Quoi que ça veut dire? •
HouARN, à Kado, à demi-voix, — Tais-toi donc... ça veut dire renvoyé.
Le Ck^miikT y faisant un signe de tête affirmatif. — Juste.
Les trois Paysans. — Oh î
Le Candidat. — Vous êtes étonnés, n'est-ce pas, mes amis?
Mériadek. — Oui, dame!
Le Candidat. — Et indignés.
Mériadek. — Indignes, si vous voulez.
HouARN, — Ils sont donc bien difficiles là- bas?
Kado. — Vous êtes pourtant bâti comme tout le
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monde; ni trop grasj ni trop maigre. Qu'est-ce qu'il leur faut donc, à ces beaux messieurs de Paris?
Le Candidat. — C'est ce que je vous demande.
HouARN. — Et pourquoi qu'on vous a renvoyé, monsieur le marquis?
Mériadek. — Oui, pourquoi?
Le Candidat. — Pour des misères, des vétilles... On prétend que vos votes ont été influencés
HouARN. — Si Ton peut dire I
Le Candidat. — Que j'ai acheté vos suffrages
Mériadek. — Mon doux Jésus ! Faut-ilque le monde soit méchant !
Kado. — En^n, on vous a chercha les puces, monsieur le marquis?
Le Candidat. — L'image n'est pas jolie, mais elle est exacte.
Mériadek. — Et l'on vous a donné vos hait jours? Le Candidat. — Comme vous dites, mes amis.
Passe un vieux, chantant le cantique de saint
Joseph.
Mirer choazet gant Doue D'he vap d'ar verchez, Bel och euz en ho pue,
Anken ha lavenez.
Ho labour en deuz maguet Ho crouer, map Doue; Kn he labour mestr ar bed Onz hoc'h hu à sente.
Le vieux, les yeux au ciel, va donner dans les
jambes du candidat.
Le Candidat. — Eh! prenez donc garde, mon bon homme!
Le Vieux. — De mat de oc h, autrou.
Le Candidat. — S'il vous plaît?
HouARN. — C^est le vieux Yan, de Kemper.
Le Candidat. — Ah ! ah !
HouARN. — Il s'est très dévoué pour votre élection.
Le Candidat. — Voilà le mal. Ça été trop chauffé, je le vois bien.
Yan, au candidat. — Penaus ac'hanoc^hhu autrou ?
LE Candidat. — Qu'est-ce qu'il dit ?
Houarn. — Vous avez donc oublié le bre^onnec, monsieur le marquis?
Le Candidat. — Un peuj'e Tavoue... J'ai si peu d^occasions à Paris de parler cette langue...
Yan. — Ur joavras am-eus d'he quelet.
Le Candidat. — Quoi ?
HouARN. — Il dit qu'il a beaucoup de joie à revoir monsieur le marquis.
Le Candidat. — Ah! il est bien bon... Merci, mon brave Yan, merci.
Houarn, à demi-voix, — Donnez-lui quelques sous.
Le Candida^:[. — Parfaitement. (Il met la main à la poche. Tout à coup il pousse un cri.) Non î non ! corruption I corruption!
(Le vieux reprend son chemin, en continuant son cantique. Les trois paysans se regardent, surpris,)
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HouARN. — Alors, monsieur le marquis, vous revenez au pays, comme ça, pour vous reposer
Le Candidat. — Pas du touti Je viens me présenter aux élections.
Kado. — A la bonne heure!
Mériadek. — Vous n'êtes pas pour rien de la Bretagne. Vous êtes têtu.
Le Candidat. — Eh oui! Et j'espère, mes amis,
que vous m'accorderez de nouveau vos suffrages.
HouARN. — Nos suffrages} (Ils ïentreregardent.)
Kado. — Nos suffrages
Le Candidat. — Oui, vos voix, si vous comprenez mieux.
HouARN. — Oh! nous avons ben compris tout de suite.
Mériadek. — Tout de suite.
Le Candidat. — Eh bien?
HouARN. — Eh bien!... Est-ce que vous 'y tenez beaucoup, à nos suffrages, monsieur le marquis? '
Le Canpidat. — Comment! si j'y tiens!... Mais certainement.
Houarn. — C^est qu*ils ne vous ont pas porté bonheur.
Le Candidat. — Oh! nous saurons déjouer Tintrigue, cette fois !
Kado. — Eh bien! monsieur le marquis... dame... nous ne disons pas non..,
Mériadek. — Ni oui, non plus.
HouARN. — C'est à voir... c'est à réfléchir...
Kado. — En attendant^ nous serons mieux pour causer de cette affaire au cabaret, comme il y a un mois.
Mériadek. — Kado a raison. Entrons à l'auberge du père Barnabas.
HouARN. — On s'entend tout de suite devant un pichet d'eau-de-vie.
Le Candidat. — Non! non! pas de cabaret! pas d'auberge 1 C'est ce qui m'a perdu !
Kado. — Hein ?
Le Candidat. — Plus d'eau de-de-vie ! A bas le cidre ! Corruption! corruption I... Il faut me renommer sans boire.
Mériadek. — Sins boire r* (Un silence.) T'en vienstu du côté de Pont-Croix, Houarn?
HouARN. — Me voilà, Mériadek.
Kado. — Je vous suis.
{Les trois paysans s'éloignent, laissant le candidat à ses réflexions).
Passe r imprimeur de la localité,
L'Imprimeur. — Mes salutations, monsieur le marquis... J'ai appris votre échec immérité... Nous en sommes tous confondus, ici. De si belles affiches !
Le Candidat. — Hélas !
L'Imprimeur. — Des lettresd'un demi-pied de haut!
Le Candidat. — Que voulez-vous, la France est frappce de vertige.
L'Imprimkur. — Afîolèe, monsieur le marquis.
Le Candidat. — Affolée, c'est ce que je voulais dire.