LE TSIGANE ET LA GRANDE DAME
Il fallait le voir se démener avec son violon, — dans une des brasseries qui avoisinent l'Exposition, — lui douzième au milieu d'un orchestre de musiciens tsiganes!
Séné dans sa tunique aux arabesques de passementerie, Tœil ardent, le teint basané, les cheveux en flamme de punch, il était superbs à contempler, surtout lors ]u'il jouait le Beau Danubj bleu. Plus d'un regard de femme s'ctait souvent arrêté sur lui en ces moments-là...
Aussi ne s'étonna-t-il pas outre mesure de recevoir un jour une lettre ainsi conçue :
« Monsieur,
» Pouvez-vous venir demain, à minuit, en mon hôtel de la rue du Colisée, n**... ?
» Arrivez en costume (le collant et les bottes), et ayez votre violon.
» Il y aura quinze louis pour vous.
» Comtesse de H... »
» P. 5. — Mon valet de pied doit me rapporter vot re réponse. »
Le Tsigane sourit vaporeusement et il répondit au valet, qui s'était frayé un passage jusqu'à l'orchestre et qui attendait respectueusement, k chapeau à la main :
— CKirai!
Puis, surexcité par cette aventure, il attaqua avec une furie endiablée une grande fantaisie sur une romance hongroise dont voici le refrain :
Ne craifvé pas, ô jeune tille, O jeune fille, de m'enfonccr Tes éperons de cuivre jusque dans le cœur !
Le lendemain, minuit sonnant, le Tsigjine se présenta à l'hôtel de la rue du Colisée.
Il fut guidé par le même domestique de la veille à travers plusieurs corridors mystérieusement éclairés, — aboutissante un merveilleux boudoir où se trouvait la comtesse, à demi couchée sur une pile de carreaux.
LE TSIGANE ET LA GRANDE DAME lo5
Arrivé là^ le valet salua et se retira.
La comtesse^ ayant saisi son lorgnon, le braqua sUr le Tsigane.
Celui-ci laissa tomber le manteau qui le recouvrait et apparut orné de tous ses avantages.
Le collant allait à ravir, les bottes s'ouvraient en cœur au-dessous du genou. Sur la poitrine, des brandebourgs à profusion, une orgie de brandebourgs!
Il tenait son violon sous le bras, comme un autre Apollon.
L'examen assez long que la comtesse fit du Tsigane fut sans doute tout à son avantage, car ellç murmura en se soulevant :
— Cest cela... c'est très bien.
De son côté, le Tsigane dévorait des yeux la grande dame, qu'il trouvait belle à souhait. En conséquence, il. jugea qu'il était de bon goût de ne pas lui laisser plus longtemps prolonger les avances, — et, par un mouvement théâtral très correctement dessiné, il se précipita à ses genoux.
La comtesse eut un petit cri.
Puis elle se mit à rire.
— Ah I madame, s'écria le Tsigane, tout à son idée; sil m'était permis de croire à mon bonheur I
— A quel bonheur, mon cher?... au bonheur de venir jouer du violon dans mon appartement? Croyezy, si cela vous fait plaisir... Allons, relevéz-vous et commencez. Vous n^êtes pas banal, du moins, ajoutât-elle en se reprenant à rire.
— Que je commence? répéta le Tsigane ahuri.
— Oui, ramassez votre archet.
11 obéit machinalement.
lo6 UNt TROUPE DE COMÉDIENS
— Reprenez votre violon.
— ,Le voilà.
— Et 'disposez- vous à exécuter les meilleurs morceaux de votre répertoire.
— Volontiers, madame la comtesse.
Le Tsigane reprenait contenance peu à peu.
— Y étes-vous? demanda-t-elle.
— Oui.
— Adieu, dit-elle en sedisposant à soulever une portière en tapisserie.
— Comment, adieu I vous vous retirez, madame ?
— Certainement. Mais que cela ne vous empêche pas de jouer,
— Tout seul ?
— Tout seul... Oh ! nous vous entendrons tout de même, monsieur le comte et moi.
— Monsieurle comte ?
— Notre chambre à coucher est à peu de distança de cette pièce. Le son y arrive très doux et très distinct. Cela doit être charmant d'écouter ainsi le Beau Danube bleu.,, c'^qsi un essai que nous voulons faire*... Nous sommes Français tousdeux, le comte et moi... la curiosité... Tétrangeté... Lorsque nous jugerons que vous êtes las, nous vous ferons avertir par le valet de chambre. -Bonsoir, monsieur.
— Bonne nuit, madame la comtesse!
Et étouffant un soupir, le Tsigane, demeuré seul dans le boudoir qui avait vu l'écroulement de ses rêves d*amour, se mita Jouer le Beau Danube bleu.