PROFESSEUR DE POLÉMIQUE
çon... Les moustaches sont inséparables de la pole'mique.
— Monsieur, je suis disposé à suivre en tout vos avis.
— Où avez-vous déjà travaillé?
— S'il vous plaît?
— Je vous demande où vous avez travaillé, sacrebleu!
— Nulle part, monsieur, répondit Sosthène.
— Tant mieux. Ainsi, vous êtes dépourvu de tous préjugés ?
— Absolument.
— Vous n'avez aucun fétichisme pour les hommes illustres de votre époque ?
— C'est-à-dire...
— Vous n'hésiteriez pas, le cas échéant, à traiter Hugo de vieille bête?
— Qui, Hugo? fit Sosthène, effaré.
— Victor Hugo, parbleu I
— Permettez
— Il ne faut aucune faiblesse chez nous. Cest ici le royaume des forts.
Uétonnement de Sosthène augmentait.
— Voyons, reprit le professeur en caressant sa barbe avec complaisance, comment vous y prendriez-vous pour tomber un adversaire?
— Un adversaire politique?
— Oui.
— Je Taitaquerais par la dialectique, répondit Sosthène.
— Qu'est-ce que c'est queca?
— Cest-à-dire que je m'attacherais à démontrer les côtés faibles ou faux deson raisonnement.
Le professeur haussa les épaules.
— 11 vaut bien mieux l'appeler tout de suite abruti.
— Comment! pour commencer?
— Certainement; cela pose immédiatement la question... cela détruit toute équivoque dès le début.
— En effet... Cependant...
— Cependant quoi?
— Je préférerais procéder autrement, par le sarcasme par exemple, la raillerie...
— Ta! ta! tal tit le professeur.
— L'épigrammeest une arme dans son genre.
— C'est bon entre poètes.
— Il y a encore l'allusion, objecta Sosthène, l'allusion oii Veuillot s'est fait une réputation. Au lieu de nommer les gens par leurs noms, Veuillot les désigne par des sobriquets ingénieux et pittoresques : GalvauJin, Tigruche, Galapia, Poivreux, Poîl-au- Vent...
— Veuillot est un timide, articula le professeur.
— Si l'on peut dire !
— Eh oui ! son système et le vôtre ne valent pas un clou. Il n^ a pas tant de mitaines à prendre avec un adversaire. Vous vous assurez qu'il a îin cor au pied, et vous le lui écrasez en marchant dessus. Rien ne vaut cela.
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— Oh!
— Il y a encore une autre manière. Vous vous informez des heures auxquelles votre adversaire passe sous vos fenêtres; vous vous embusquez, vous le guettez, et vous lui jetez un pot de chambre sur la tête.
— Mais le pot de chambre... murmura Sosthène.
— Nous en fournissons, dit le professeur.
— Avec?...
— Avec tout ce qu'il faut.
Sosthène reprit après quelques secondes de silence :
— Permettez, je suisdeTécole du bon goût...
— Inconnue chez nous.
— De la discussion polie, du tact, de la distinction.
— Turlututu !
— De l'esprit.
— Vieux jeu ! dit le professeur; il s'agit de détruire l'adversaire; les moyens les plus solides sont les meilleurs.
— Mais si l'adversaire se révolte?
— Cela s'est vu, dit flcgmatiquement le professeur de pol mique.
*^ El alors ?
— Alors, c'est une autre paîre de manches. Vous le qualifiez de triple gueux.
— Diable !
— De coquin!
— Peste !
— De drôle!... Vous affirmez qu'il passe son temps à culotter des pipes dans un estaminet du Petit-Charonne.
— Bien trouvé I
-' Vous donnez à entendre qu'il ne change de chemise que tous les huit jours.
— Très parlementaire !
— Vous fouillez dans sa vie de jeunesse, et vous insinuez qu'il s'est fait chasser du collège pour avoir barboté dans les poches de ses camarades de dortoir,
— Délicieux !
— Vous le raillez sur ses infirmités physiques.
— Mais s'il n'en a pas?
— Vous lui en créez.
— Parfait !
— Vous prenez des renseignements sur sa famille, et vous tâchez de lui découvrir quelque part un vieux parent qu'il laisse mourir de misère.
— Ensuite ?
— Ensuite... Au bout de quelque temps de ce régime, votre adversaire a la tête perdue.
— Je le crois sans peine, ditSosthène; mais cependant... s'il ne l'a pas?
— Cela s'est encore vu, répéta le professeur de polémique.
— Et alors ?
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— Alors...
Le professeur jeta un regard et un sourire sur le fleuret qu'il venait de quitter.
— Ah ! dit Sosthène.
— Oui, dit le professeur.
— Pas le pistolet ?
— Le moins possible.
— Pourquoi ?
— Vous êtes trop curieux, mon petit, dit le professeur. En voilà assez pour une première leçon.
— Je vous remercie, dit Sosthène.
— 11 n^ a pas de quoi. Quand reviendrez- vous?
— Avez-vous encore beaucoup de choses pareilles à m^apprendre ?
— Cela n'est que l'alphabet.
Sosthène se grattait le nez.
— Dites donc, professeur ?
— Quoi?
— Je crois que je manque de vocation pour la polémique.
— C'est dommage. Il y a chez nous des cadres vacants. Vous auriez pu faire notre affaire. Vous avez du biceps.
— Vous êtes bien bon; ce n'est pas pour cet article que je pose.
— Mais les jambes ne sont pas tablées.
I 6o UNE TROUPE DE COMÉDIENS
— Mes jambes ? Elles me suffiront telles quelles pour m'en aller d'ici, dit Sosthène.
— A votre aise.
Et le professeur de polémique se remit à tirer au mur.