‹ Une troupe de comédiensChapitre 42 sur 54 · PROFESSEUR DE POLÉMIQUE · texte numérisé non relu

PROFESSEUR DE POLÉMIQUE

çon... Les moustaches sont inséparables de la pole'mique.

— Monsieur, je suis disposé à suivre en tout vos avis.

— Où avez-vous déjà travaillé?

— S'il vous plaît?

— Je vous demande où vous avez travaillé, sacrebleu!

— Nulle part, monsieur, répondit Sosthène.

— Tant mieux. Ainsi, vous êtes dépourvu de tous préjugés ?

— Absolument.

— Vous n'avez aucun fétichisme pour les hommes illustres de votre époque ?

— C'est-à-dire...

— Vous n'hésiteriez pas, le cas échéant, à traiter Hugo de vieille bête?

— Qui, Hugo? fit Sosthène, effaré.

— Victor Hugo, parbleu I

— Permettez

— Il ne faut aucune faiblesse chez nous. Cest ici le royaume des forts.

Uétonnement de Sosthène augmentait.

— Voyons, reprit le professeur en caressant sa barbe avec complaisance, comment vous y prendriez-vous pour tomber un adversaire?

— Un adversaire politique?

— Oui.

— Je Taitaquerais par la dialectique, répondit Sosthène.

— Qu'est-ce que c'est queca?

— Cest-à-dire que je m'attacherais à démontrer les côtés faibles ou faux deson raisonnement.

Le professeur haussa les épaules.

— 11 vaut bien mieux l'appeler tout de suite abruti.

— Comment! pour commencer?

— Certainement; cela pose immédiatement la question... cela détruit toute équivoque dès le début.

— En effet... Cependant...

— Cependant quoi?

— Je préférerais procéder autrement, par le sarcasme par exemple, la raillerie...

— Ta! ta! tal tit le professeur.

— L'épigrammeest une arme dans son genre.

— C'est bon entre poètes.

— Il y a encore l'allusion, objecta Sosthène, l'allusion oii Veuillot s'est fait une réputation. Au lieu de nommer les gens par leurs noms, Veuillot les désigne par des sobriquets ingénieux et pittoresques : GalvauJin, Tigruche, Galapia, Poivreux, Poîl-au- Vent...

— Veuillot est un timide, articula le professeur.

— Si l'on peut dire !

— Eh oui ! son système et le vôtre ne valent pas un clou. Il n^ a pas tant de mitaines à prendre avec un adversaire. Vous vous assurez qu'il a îin cor au pied, et vous le lui écrasez en marchant dessus. Rien ne vaut cela.

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— Oh!

— Il y a encore une autre manière. Vous vous informez des heures auxquelles votre adversaire passe sous vos fenêtres; vous vous embusquez, vous le guettez, et vous lui jetez un pot de chambre sur la tête.

— Mais le pot de chambre... murmura Sosthène.

— Nous en fournissons, dit le professeur.

— Avec?...

— Avec tout ce qu'il faut.

Sosthène reprit après quelques secondes de silence :

— Permettez, je suisdeTécole du bon goût...

— Inconnue chez nous.

— De la discussion polie, du tact, de la distinction.

— Turlututu !

— De l'esprit.

— Vieux jeu ! dit le professeur; il s'agit de détruire l'adversaire; les moyens les plus solides sont les meilleurs.

— Mais si l'adversaire se révolte?

— Cela s'est vu, dit flcgmatiquement le professeur de pol mique.

*^ El alors ?

— Alors, c'est une autre paîre de manches. Vous le qualifiez de triple gueux.

— Diable !

— De coquin!

— Peste !

— De drôle!... Vous affirmez qu'il passe son temps à culotter des pipes dans un estaminet du Petit-Charonne.

— Bien trouvé I

-' Vous donnez à entendre qu'il ne change de chemise que tous les huit jours.

— Très parlementaire !

— Vous fouillez dans sa vie de jeunesse, et vous insinuez qu'il s'est fait chasser du collège pour avoir barboté dans les poches de ses camarades de dortoir,

— Délicieux !

— Vous le raillez sur ses infirmités physiques.

— Mais s'il n'en a pas?

— Vous lui en créez.

— Parfait !

— Vous prenez des renseignements sur sa famille, et vous tâchez de lui découvrir quelque part un vieux parent qu'il laisse mourir de misère.

— Ensuite ?

— Ensuite... Au bout de quelque temps de ce régime, votre adversaire a la tête perdue.

— Je le crois sans peine, ditSosthène; mais cependant... s'il ne l'a pas?

— Cela s'est encore vu, répéta le professeur de polémique.

— Et alors ?

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— Alors...

Le professeur jeta un regard et un sourire sur le fleuret qu'il venait de quitter.

— Ah ! dit Sosthène.

— Oui, dit le professeur.

— Pas le pistolet ?

— Le moins possible.

— Pourquoi ?

— Vous êtes trop curieux, mon petit, dit le professeur. En voilà assez pour une première leçon.

— Je vous remercie, dit Sosthène.

— 11 n^ a pas de quoi. Quand reviendrez- vous?

— Avez-vous encore beaucoup de choses pareilles à m^apprendre ?

— Cela n'est que l'alphabet.

Sosthène se grattait le nez.

— Dites donc, professeur ?

— Quoi?

— Je crois que je manque de vocation pour la polémique.

— C'est dommage. Il y a chez nous des cadres vacants. Vous auriez pu faire notre affaire. Vous avez du biceps.

— Vous êtes bien bon; ce n'est pas pour cet article que je pose.

— Mais les jambes ne sont pas tablées.

I 6o UNE TROUPE DE COMÉDIENS

— Mes jambes ? Elles me suffiront telles quelles pour m'en aller d'ici, dit Sosthène.

— A votre aise.

Et le professeur de polémique se remit à tirer au mur.

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