‹ Une troupe de comédiensChapitre 43 sur 54 · MONSIEUR LE MAIRE · texte numérisé non relu

MONSIEUR LE MAIRE

SICARD, conseiller municipal.

PÉRIN, id.

LE MARQUIS DE COL-FA VOUR, id.

FÉLIX ROUMIAS, id.

CADET TROUCHE, id.

TISTÉ, id.

PÉTÉLIN, id.

VANTOMAJI, id.

L'action se passe dans une petite ville de Provence. — Le théâtre représente la salle des séances du conseil municipal. — Il fait chaud.

M. LE Maire. — Messieurs et chers collègues, je vous ai convoqués à l'effet d*agiter une question de la

l62 UNE TROUPE DE COMÉDIENS

plus haute importance... une question qui intéresse tout particulièrement notre dignité... la dignité de notre ville, de notre chère ville de Saint-Gigognas...

Le Marquis de Col-Favour. — Le joyau de la Gaule cisalpine!

M. LE Maire. — Oui... le joyau... comme le dit si bien, si éloquemment, notre honorable collègue, M. le marquis de Col-Favour... avec cette fertilité d'imagination qui n'appartient qu'à lui... et à son titre de membre de la Société géographique internationale... Le joyau I M. le marquis a défini d'un seul mot notre localité... Je l'en remercie en mon nom, au nom de la cité que j'administre, que je suis fier d'administrer... au nom de tous mes collègues...

Le Marquis de Col-Favour, modestement, — Cela n'en vaut pas la peine.

M. LE Maire. — Si, vous le permettez... Le joyau... Je retiens le mot au passage... Et c'est justement parce qu'il faut que ce joyau resplendisse^ que je me permets de venir en ce jour déposer dans votre sein l'expression de ma mélancolie.

Cadet Trouche. — Zolie imaze!

Pétélin. — Pourquoi que vous êtes mélancolique, monsieur le maire î

SiCARD. — Oui, pourquoi? peccaïré !

M. LE Maire. — Je vais vous le confesser...

Périn. — Non, pas confesser!

Tous, en chœur, excepté le marquis de Col-Favour. — Pas de confession ! pas de confession I

M. LE Maire. — Comme vous voudrez... la langue m'a fourché... Je vais vous le dire, mes chers collègues.

LK CKNTENAIRE DE CARCASSOU l63

Cadet Trouche. — A la bonne heure I

M. LE Maire. — Saint-Gigognas ne brille pas de tout

réclat dont il devrait briller.

Tous, avec stupeur. — Ohl

M. LE Maire. — Saint-Gigognas n'a pas le rang qu'il devrait occuper parmi les cités provençales!

Tous. — Oh ! ! !

Périn, se levant. — Coquin de sort! qui est-ce qui a dit cela?

TisTÉ. — Moussu lou mairo y vous insultez Saint- Gigognas!

M. LE Maire, kors de^ lui. — Asséta-vous, mestré Tisté!

TisTÉ. — Saint-Gigognas! Saint-Gigognas! (7mmulte.)

M. Le Maire. — Cridès pas tant y mestré Tisté! Siou pas sourd !

Cadet Trouche. — Est-ce que Saint-Gigognas n'est pas toujours le premier pour ses melons et pour ses artichauts?

M. LE Maire. — Pour ses melons, je ne dis pas... pour ses artichauts également... Nous sommes et nous resterons les premiers pour les melons et pour les artichauts.

TisTÉ. — Eh bén ?

Cadet Trouche. — Eh bén?

Tous. — Eh bén ?

M. LE Maire. — Eh bén... est-ce que ça vous suffit à vous autres?

Pétélin. — Qu'est-ce qu'il faut de plusss pour la gloire d'un pays?

SiCARD. — Qu'est-cequ'il manque à Saint-Gigognas, monsieur le maire?

M. Le Maire. — Ce qu'il manque àSaint-Gigognas? Vous voulez le savoir ?

Tous. — Oui ! oui I

M. LE Maire. — Ce qu'il lui manque pour l'égaler aux autres villes, nos voisines... nos rivales... C'est un centenaire I

Le Marquis de Col-Favour, opinant de son faux toupet. — Parfaitement !

Félix Roumias, à Vantomaji, — Coumpaïré ! qu/estce que c'est qu'un centenaire?

Vantomaji. — C'est comme qui dirait un vieux qui lit sans lunettes.

Félix Roumias. — Comme le père Thibaut, alors?

Vantomaji. — Zuste,

M. le MairEj qui a entendu, — Vous n'y êtes pas, mestré Roumias... mais pas du tout... Un centenaire, c'est l'anniversaire de la naissance ou de la mort d'un grand homme.

Pétélin. — Un grand homme! Péccaïré!.,. de quelle hauteur?

M. LE Maire. — La hauteur n'v fait rien... Je parle d'un homme célèbre... Etes-vous d'avis que Saint-Gigognas ait un centenaire, comme viennent d'en avoir Avignon et Grenoble?

Tous. — Oui ! oui!

M. le Maire. — Le centenaire est vote à l'unanimité.

LE CENTENAIRE DE CARCASSOU i65

SiCARD, se levant. — A présent, allons-nous-en chacun chez nous.

M. LE Maire. — Un moment, monsieur Sicard; nous n'avons fait que la moitié de la besogne.

Sicard. — Qu'est-ce qu'il reste donc à faire?

M. LE Maire. — Il nous reste à choisir un grand homme... Nous avons le civet, il nous faut le lièvre... A défaut d'un grand homme, nous sommes disposés à nous contenter d'un homme remarquable. Cela nous mettra un peu plus à l'aise. Nous pouvons choisir indifféremment parmi les hommes de sciences et d'art... mais cependant, à l'époque que nous traversons, je crois que nos suffrages auraient raioon de se porter sur un homme de guerre. Vous me comprenez?

Vantomaji. — Bien parlé, monsieur le maire!

M. LE Maire. — La discussion est ouverte. Quelqu'un de vous at-il un homme de guerre à proposer pour le centenaire de Saint-Gigognas?

Pétélin. — Peccaïré ! nous avons Gaspard de Bèzel

M. LE Maire. — Mi^^^r^' Pétélin veut badiner, j'imagine... Gaspard de Bèze était un assassin.

PÉTÉLIN. — Est-ce bien prouvé?

Le Marquis de Col-Favour. — Un affreux assassin !

l66 UNE TROUPE DE COMÉDIENS

Félix Roumias. — Alors il n'en faut pas, tron de sort !

Vantomaji, — Il en faut un autre.

Le Marquis de Col-Favour. — Un homme vertueux.

M. LE Maire. — Vertueux... ou utile.

Le Marquis de Col-Favour. — Dans ce cas, et puisque vous voulez un homme de guerre, prenez mon aïeul.

M. le Maire. — Votre aïeul, monsieur le marquis ?

Le Marquis de Col-Favour. — Henri-Triptolème- Alexandre- Esperandieu de Col-Favour, baron de Trinquetaille, seigneur de Gémënos et de Pouzzoles.

SicARD. — Sans indiscrétion, monsieur le marquis, peut-on vous demander ce qu'a fait votre aïeul?

Le Marquis de Col-Favour. — Ses armes étaient de gueules à trois conques d'argent posées 2 et i.

M. LE Maire, après un silence embarrassé. — Continuons à chercher... Peut-être trouverons-nous parmi les poètes... les poètes sont très à la mode depuis le centenaire de Pétrarque. Connaissez-vous quelque poëte, mes chers collègues ?

Plusieurs VOIX. — Mistral... Mistral...

M. le Maire. — Il y a deux obstacles à ce que notre choix s'arrête sur Mistral, sur notre honorable et glorieux Mistral : le premier est qu'il n^est pas de Saint- Gigognas; le second est qu'il est vivant.

Cadet Trouche. — Ah ! tant pis !

TisTÉ. — En fait de poëte, moi, je ne connais que

Simëon, le vieil aveugle de la rue Saint-Zan, qui a fait la chanson de la Faucade :

En attendant que la soupe se fait, Allons d'abord laver un peu nos pieds.

M. LE Maire. — Mesuré Tisté, vous portez atteinte à la gravité du Conseil municipal... Je serai obligé de vous rappeler à la décence.

TiSTÉ. — Macaréou! Si on ne peut pas rire un peu...

Le Marquis de Col-Fa vour. — Je demande la parole.

M. LE Maire. — M. le marquis de Col- Fa vour a la parole.

Le Marquis de Col-Favour. — Si vous voulez un poëte, prenez mon grand-oncle le chanoine Claude- Michel-Honorat de Col-Favour. Il a laissé un recueil de Noëls et de cantiques qui peuvent rivaliser avec ceux de Saboly.

Cadet Trouche, Pétélin, Périn. — Non, non!

pas de curé! à bas les curés!

M. LE Maire, agitant sa sonnette, — Un peu de silence^ messieurs, je vous en prie... et passons aux hommes de science... ou aux grands industriels. Avezvous un grand industriel à me signaler? Hein? Non... Oui... [Silence général.) Ah çà ! il n y a donc pas de grands hommes à Saint-Gigognas?

i68 UNE TROUPE DE COMÉDIENS

Périn, tapant tout à coup sur la table, — Si... il y a Carcassou !

M. LE Maire. — Qu'est-ce que c'est que Carcassou?

Périn. — C'est celui qui a bâti le petit pont à Textrémitë de la ville... il y a juste cent ans de cela... et le pont n'a pas bronché. C'est du bon ouvrage.

Le Marquis de Col-Favour. — Un maçon?

Périn. — Un maçon, monsieur le marquis... Et comme on cherche un homme utile, je vous dis, moi, que Carcassou est notre affaire... mieux que votre

grand-oncle le chanoine ou que votre aïeul aux trois choses d'or.

Plusieurs voix. — Au fait, Carcassou était un brave homme.

Cadet Trouche. — lia laissé une excellente mémoire. Ma grand'mère m'en a souvent parlé.

Félix Roumias. — Et puisqu'il n'y en a pas d'autre que Carcassou...

SiCARD. — Notre collègue Périn est dans le vrai... Carcassou est l'homme qu'il nous faut !

M. LE Maire, avec hésitation. — Je vous ferai observer, messieurs, que Carcassou est bien peu connu en dehors du département.

Périn. — Raison de plus. II faut le faire connaître.

M. LE Maire. — L'œuvre de Carcassou, si utile

qu'elle soit, vous semble-t-elle en harmonie avec des honneurs tels qu'un centenaire?

Périn. — Mais oui; un pont vaut un cantique. Ce pont a servi à mon père; il me sert tous les jours; il servira à mes enfants. Carcassou a droit à notre reconnaissance. On n'a pas assez célébré jusqu'à présent les gens de bien obscurs. Saint-Gigognas commencera.

Cadet Trouche, Sicard, Félix Roumias. — Bravo, Périn !

TiSTÉ, PÉTÉLiN, Vantomaji. — BravOj Périn I Bravo, moussu de la lingue d'or!

M. LE Maire, ébranlé, — Vous le voulez?

Tous, excepté le marquis de Col-Favour. — Oui! oui! oui!

M. LE Maire. — Je mets aux vpix le centenaire de Carcassou. (Toutes les mains se lèvent y à l'exception de celle du marquis de Col-Favour), Carcassou aura son centenaire.

Tous, excepté le marquis de Col-Favour. — Vive Carcassou !

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